pourquoi raf simons va révolutionner le menswear américain

Alors que le créateur s'apprête à reprendre la direction artistique de Calvin Klein, i-D revient sur l'héritage visionnaire, irrévérencieux et androgyne dont il est l'auteur – et pourquoi la mode américaine (et l'homme) ont plus que jamais besoin de...

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août 16 2016, 2:15pm

Raf Simons spring/summer 17

La nouvelle est tombée un peu plus tôt ce mois-ci : Raf Simons est officiellement nommé directeur créatif de l'iconique marque américaine, Calvin Klein. Mais bien avant qu'il ne soit promu, l'idée s'était logée dans nos consciences. Pour le voir, il fallait se pencher non pas sur les dires et les paris des journalistes-pythies, mais sur ses créations à lui, Raf.

Pourquoi ? Parce qu'au mois de juin, au Pitti Uomo de Florence, la collection de Raf Simons mettait à l'honneur l'irrévérencieux photographe Robert Mapplethorpe et ses pièces s'imprégnaient des clichés du compagnon de Patti Smith : un torse masculin s'emparait d'une chemise, un sexe en érection s'imprimait sur le dos d'une veste. Et le mythique blouson de cuir laissait entrevoir l'autoportrait de Mapplethorpe, torse-nu. En backstage, Raf Simons parlait de sa collection comme d'une exposition, une rétrospective.

Je vous vois venir, vous vous demandez ce que Mapplethorpe et Calvin Klein ont en commun. C'est une bonne question. Le premier est un artiste américain dont l'œuvre ne cesse d'être réinventée, revisitée, encensée. Le second est un créateur américain dont l'œuvre ne cesse d'être réinventée, revisitée, encensée. Ce qui les unit, ce n'est pas tant leur appartenance à un même territoire géographique. C'est la fascination - l'obsession, même - que l'un et l'autre nourrissent pour le corps masculin.

Regardons dans un premier temps, les photos intimistes, érotiques des hommes nus de Mapplethorpe. Toutes présentent une masculinité trouble, ornementale - une masculinité qui s'étoffe, se distord ou s'évade devant l'objectif. Ce parti pris, aussi esthétique qu'idéologique, Calvin Klein l'a toujours fait sien. Ses campagnes ostentatoires ont toujours célébré le corps masculin comme on avait l'habitude de célébrer (ou d'objectiver) le corps féminin. Il suffit de repenser à un Marcus Schenkenberg nu et trempé devant l'objectif ou aux mains habiles de Mark Wahlberg qui glissent sous son jean.

Raf Simons spring/summer 99

Fenton Bailey, à qui l'on doit le tout récent documentair eproduit par HBO, Mapplethorpe: Look At The Pictures, considère pour sa part que l'esthétique de Calvin Klein doit beaucoup à celle que prônait Robert Mapplethorpe : "Sans ses nus masculins, Calvin Klein n'aurait sans doute jamais réalisé cette campagne avec Mark [Wahlberg]. Le monde d'aujourd'hui lui doit beaucoup," plaide-t-il. "Shooter ces selfies volontairement obscènes, appeler ça de l'art et forcer le public à ne pas détourner les yeux, était un pas conséquent dans la banalisation du sexe masculin. C'était un perturbateur.."

Quand on se penche sur l'héritage qu'a laissé Raf Simons, tout prend soudain sens. Sa vision de la masculinité a part liée avec le menswear américain. On la retrouve dans le sportif preppy de Ralph Lauren ou Tommy Hilfiger, l'imagerie homoérotique de Bruce Weber pour Abercrombie and Fitch. Et jusque dans le minimalisme défendu par un Helmut Lang dont Raf s'est toujours inspiré. Lang présentait à travers ses collections une vision du menswear américain flirtant ouvertement avec le vestiaire dit féminin.

Au printemps/été 1999, Raf choisissait d'intituler sa collection, Teenage Summer Camp. Le créateur mettait à l'honneur une masculinité candide et troublée, encore adolescente. Dans ses collections plus récentes, cette vision androgyne du masculin s'est distillée à travers le prisme des contre-cultures - que ce soit dans la sexualité déviante de l'Angleterre post-punk ou dans le recours à l'effémination assumée d'un David Bowie et de son personnage iconique, le Thin White Duke.

Pour l'automne/hiver 2016, la collection précédent celle présentée au Pitti Uomo, et la première post-Dior, le feu-directeur artistique de la prestigieuse maison française a puisé dans la masculinité américaine pour façonner ses pièces très personnelles. La liste de références s'allongeait à mesure que les journalistes, côté backstage, tentaient de mettre des noms sur cet univers masculin innovant devant un Raf Simons très au clair avec lui-même ("Vous les connaissez déjà"). Pêle-mêle, le créateur citait alors : Detroit, Tulsa, Twin Peaks, Elm Street, entre autres, à l'appui d'une vision du corps masculin distordue, forcément oblique. Les maillots de foot oversized s'effilochaient au contact des doudounes gigantesques et toute en démesure, comme pour mieux refléter la diversité (la disparité ?) du grand continent, toujours plus loin du clinquant American dream.

Et voilà qu'aujourd'hui, Raf se retrouve en Calvin Klein. Une compagnie américaine cotée à plus de 8 milliards de dollars. On notera que c'est sans doute là qu'il jouera le rôle le plus important de sa carrière, après Italo Zuchelli, Francisco Costa et Kevin Carrigan, tous ayant travaillé pour l'homme, la femme et le jean. Il sera également en charge des campagnes publicitaires et de la branche parfums, mettant ainsi à profit sa vision créative singulière, désormais sur tous les fronts. Une liberté de créer que jamais, Dior, ne lui avait accordée.

Raf Simons autumn/winter 16

Au-delà, du business, Raf s'apprête également à jouer son rôle le plus influent de sa carrière ; la mode américaine a longtemps échoué à se faire une place dans le calendrier saisonnier que Paris et Milan se disputent aux côtés de Londres. L'Amérique a toujours lutté pour faire entendre la voix de ses créateurs à travers le monde. Marc Jacobs y était presque, Alexander Wang aussi. Mais aucun n'a réussi a proposer une collection homme aussi prestigieuse et avant-gardiste que la femme qu'ils défendent. Raf a le pouvoir d'injecter au menswear américain une nouvelle force.

Certains espèrent que Raf parviendra à insuffler au paysage de la mode américaine la subversion qui lui fait défaut aujourd'hui. Une chose est sûre, Raf ne sera pas seul. Si une stagnation non négligeable s'est emparée du marché et des plus grandes maisons américaines ( DKNY est la dernière en date à avoir cédé aux sirènes de LVMH après un déficit de vente) une nouvelle génération de créateurs américains tente elle aussi de se faire une place et d'imposer une vision de la masculinité dans son temps - se blindant de références longtemps prisées par Raf Simons lui-même.

L'exemple le plus probant de ce renouveau artistique au sien du marché de la mode américaine est celui de Hood By Air, dont les défilés font ostensiblement la part belle à l'androgynie et dont les pièces déjouent les codes liés au genre et sa binarité, ouvertement inspirés de l'esthétique queer (pas étonnant que leur dernier show parisien ait pris ses quartiers dans les sous-sols d'un sauna gay de la capitale). Chez son créateur, la féminité rencontre la masculinité dans un fracas qui évoque autant l'accolade amicale que le big-bang. On retrouve ce clash ultime dans ces cuissardes d'un rouge étincelant, fièrement portées par des mannequins masculins. Hood By Air a beau présenter ses collections dans la capitale française, les effluves américaines qui se distillent dans ses pièces se ressentent, instinctivement. Elles ont pour pilier esthétique la mouvance queer et underground de New-York.

D'autres voix, plus ténues mais non moins agitées se font entendre. C'est le cas de Gypsy Sport, dont i-D dressait le portrait dans le métro parisien et de Devon Halfnight LeFlufy. Ces deux jeunes marques ont fait leurs débuts très remarqués à la dernière Fashion Week de New York, révélant une nouvelle facette, dégenrée de la masculinité.

Devon nous faisait pénétrer dans une réalité virtuelle étrange où des images abstraites puisées dans le trou noir du web s'imprimaient sur les pièces d'une collection flirtant avec la nouvelle technologie et le bondage japonais. Gypsy Sport, de son côté, manie et remanie les codes d'une masculinité éprise de football, laissant la dentelle et les franges dialoguer avec un sport qu'on associe plus aisément à la virilité brute.

La vraie question, aujourd'hui, est de savoir ce que Raf fera du menswear américain. Peut-il, à lui seul, ressusciter l'âme irrévérencieuse qu'il portait en lui, il n'y a pas si longtemps que ça ? Probablement. On ne peut qu'en attendre de celui qui a toujours défendu une vision avant-gardiste et en marge, quoi qu'on en pense, des codes et des diktats qui peinent à s'effacer. 

Credits


Texte : Jack Moss