perez et matha sur la création, marguerite duras et la france

Un musicien et un designer : nous avons discuté avec les deux jeunes artistes sur ce que cela signifie d'être un créateur aujourd'hui. Entre autres choses.

par Micha Barban Dangerfield
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20 Octobre 2015, 9:10am

Perez et Matha, deux chouchous de la scène artistique française, aiment se mélanger. Leur admiration mutuelle les a poussés à la symbiose : Perez s'est allié à Matha pour présenter sa dernière collection - tout en synthés. Après avoir composé sur un texte de Marguerite Duras, le chanteur s'est chargé d'interpréter la collection du designer sur une électro française noire et vénéneuse. i-D a rencontré les deux artistes sur les toits de Paris. Et il semble bon d'être jeune et artiste en France - la preuve par deux.

Comment vous est venue l'idée de cette collaboration ?

Hugo Matha : On s'est rencontrés grâce au manager de Julien (Perez). J'ai toujours voulu travailler avec lui. On s'est rapidement hyper bien entendus. Il y a tout de suite eu une forme de symbiose. On a eu envie des mêmes choses. Il est rare de trouver des musiciens aussi talentueux et subtils que Julien. Il me fait penser aux grands de la chanson française. Moi, je suis fan de chanson française, j'écoute Barbara en boucle ! Je suis très fier qu'il ait accepté de bosser avec moi.

Perez : Oui ça a tout de suite "matché". On a décidé ensemble de cette collaboration et de l'ambiance sonore que je devais y apporter. Hugo m'a parlé de sa collection, de ses valeurs. Il m'a expliqué son esthétique, l'aspect minéral de ses créations, tout son travail sur la matière et son choix de fabriquer en France, son attachement à l'artisanat. Du coup j'ai voulu illustrer son travail en réinterprétant un certain patrimoine musical français. J'ai donc décidé de reprendre "Laisse tomber les filles" de France Gall, "Alcaline" de Bashung, "Aline" de Christophe et "La nuit n'en finit plus " de Petula Clark, à côté d'une sélection plus ambiante. L'idée c'était aussi de faire quelque chose d'assez cinématographique.

Hugo Matha : Julien m'a fait écouter un son avec la voix de Marguerite Duras et c'était exactement ça. Ça a d'ailleurs eu énormément d'influence sur ce projet et la mise en scène de ma collection réalisée par Jean-Guillame Mathiaut.

C'était quoi cette chanson ?

Perez : C'est quelque chose que j'ai composé à partir d'un film de Marguerite Duras, Les mains négatives ? L'idée était de mettre en musique des textes français en rapport avec le travail d'Hugo. Margueritte Duras prononce un monologue tout au long du film et évoque les traces de mains qui ont été retrouvées dans des cavernes. Elles sont faites de pigments et personne ne parvient à expliquer leur origine. Je trouvais ça pas mal comme métaphore du travail artisanal donc je l'ai mis en musique dans une atmosphère un peu transe et planante.

Hugo Matha : Il y a quelque chose de très ascensionnel dans ce morceau. Ce que j'adore chez Julien, c'est la subtilité de ses sons. On découvre petit à petit, par pallier pour parvenir à une extase.

Vous êtes deux artistes « made in France ». Perez, tu chantes en Français et toi Hugo, toutes tes créations sont fabriquées en France. C'est important pour vous de rester français ?

Hugo : Oui. Je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. Je suis plein d'admiration pour ce pays. Même si tout est compliqué ici, c'est dur de faire des choses mais du coup, on se soutient entre artistes, avec des mecs comme Julien par exemple. Il y a plein de talents mais on les laisse partir tout le temps. Quand j'ai créé ma marque, je ne voyais pas l'intérêt de faire fabriquer mes créations en Chine alors qu'on a tout le savoir-faire nécessaire ici. J'ai donc décidé d'ouvrir mes ateliers en Aveyron. Je pense qu'on se rejoint sur ça avec Perez. 

Perez : Oui exactement. Sans nationalisme bien sûr ! Dans ma musique il y a une certaine fierté dans le fait de reprendre un patrimoine musical français. Et c'est une question de positionnement artistique aussi. Beaucoup pensent que l'anglais permet de t'exporter à l'étranger et je trouve ça dommage. On est un pays qui suscite un fantasme à l'étranger et c'est une chance.

Perez tu as fait une installation sonore pour la villa Noailles en 2014, et toi Hugo, tu ne cesses de jouer avec les matières, les formats, les disciplines. C'est important pour vous de créer des ponts entre différentes disciplines ?

Hugo Matha : Je trouve ça hyper important. Tu n'avances jamais tout seul. Et quand on avance à plusieurs ça créer des synergies incroyables. Quand Julien m'a proposé sa musique, ça m'a beaucoup inspiré pour présenter mes créations, la façon dont j'allais les mettre en scène. C'est toujours très intéressant et inspirant de partager avec des milieux qui ne sont pas nécessairement les nôtres.

Perez : J'aime pas du tout les milieux artistiques repliés sur eux-mêmes. C'est important de se confronter et se remettre en question en collaborant avec des gens qui pratiquent d'autres disciplines. J'ai pas l'impression d'être voué exclusivement à la musique. C'est plutôt un concours de circonstances qui a fait que je me suis retrouvé à faire ça. J'ai toujours eu envie de faire plein d'autres trucs. Ce qui m'intéresse c'est de créer des formes et de réfléchir à des enjeux esthétiques. Et la musique est juste un moyen parmi tant d'autres.

Du coup c'est quoi la différence entre faire de la mode et faire de la musique ?

Perez : J'utilise pas de ciseaux moi !

Hugo Matha : Moi non plus en fait ! J'utilise une scie pour faire mes sacs ! Non en fait je pense que c'est une différence de sens. Perez c'est l'ouïe et moi plutôt le toucher. L'objet final est différent bien sûr mais je pense que le processus est similaire. Je pourrais dire la même chose de quelqu'un qui fait de la cuisine. Quand quelqu'un est passionné, alors le processus créatif est le même que dans d'autres disciplines. Quand tu aboutis à quelque chose, tu es très heureux mais c'est déjà fini. Tu es passé à autre chose alors que les gens commencent à peine à l'apprécier.

Perez : Pour rejoindre Hugo, ce que je préfère c'est le moment de l'élaboration, ces instants où tu discutes, où tu suis l'inspiration, où tu découvres les premiers enjeux - tout ce qui constitue un flux dans la création. À l'inverse, lorsqu'on fait un disque ou qu'on présente une collection, on fige quelque chose et c'est essentiel parce que c'est comme ça qu'on avance. Mais le processus créatif est ce qui m'excite le plus.

Du coup, quels sont vont prochains « processus » ?

Perez : Mon album sort dans quelques jours. Je vais commencer à composer pour un prochain album. Je vais réaliser un "faux" documentaire sur un groupe de musique qui tente de transposer des oeuvres plastiques en chanson. J'adore les documentaires musicaux, le mythe de la page blanche, la galère - il y a une dramatisation des processus musicaux dans les documentaires que j'adore. Et puis je joue le 2 novembre à la Maroquinerie donc je prépare ça.

Hugo Matha : J'aimerais faire des cabanes en Aveyron avec le scénographe Jean-Guillaume Mathiaut. Mon père a des vignes, j'aimerais qu'on y organise des résidences d'artistes, qu'on se retrouve tous entre copains pour créer et mener des projets. Et puis il y a ma ligne de vêtement qui sortira bientôt sous la forme d'une collection capsule. 

Credits


Photographie : Yann Stofer
Texte : Micha Barban-Dangerfield
Musique : Texte de Marguerite Duras (extrait du film "Les mains négatives", 1978) Musique de Perez

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