simon johannin est le romancier de notre génération

Son premier roman "L'Été des Charognes" dépeint la violence du monde, la beauté de l'enfance et la force de l'au-delà. Un livre en phase avec les temps qui courent. i-D l'a rencontré.

par Malou Briand Rautenberg
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31 Janvier 2017, 10:05am

Les charognes s'amoncellent et pourrissent dans les ravins. Les chiens y fourrent leur museau et hurlent à la mort. Sous le soleil blafard et à l'orée des forêts, les gamins du coin vomissent leur ennui en sautant de carcasse en carcasse, ruisselants de boue et de sang. L'environnement que dépeint Simon Johannin dans Lté des Charognes, son premier roman paru aux éditions Allia, transpire l'azote, les phosphates et le fumier. Ce territoire hostile, la campagne française reculée, Simon, 24 ans, y est né et y a grandi. Ses parents, néo-ruraux, l'ont élevé au pied de la Montagne Noire, un massif du Tarn dont le nom suffit à en déceler l'inquiétante beauté. 

Ceux qui, comme moi, ont grandi entre quatre murs dans le gris poli de la ville et ses périphéries n'ont que peu connu la dureté dont le jeune écrivain s'empare. Sa force n'est pas de s'être attaqué à l'âpreté du quotidien rural et agraire mais d'en avoir arraché le potentiel universel, saisi la puissance narrative avec une langue qui nous parle à tous - un monde ou rien comme celui de PNL et un Voyage au bout de la nuit comme celui de Céline. La violence, semble raconter Simon Johannin, est un animal qu'il s'agit d'apprivoiser à défaut de la comprendre. Une idée avec laquelle notre génération est bien trop familière. 

D'où tu viens Simon ?
J'ai grandi dans un tout petit hameau avec trois maisons, dans l'Hérault, à la frontière entre l'Aude et le Tarn. Dans ce qu'on appelle la Montagne Noire. Mon livre s'inspire de l'endroit où j'ai grandi et d'un canevas que je connais bien : le monde paysan et l'agriculture en circuit court. J'ai commencé à écrire très tôt. Rien de très sérieux, des petits trucs quoi - quand je les relis aujourd'hui, j'ai qu'une envie c'est de les brûler.

Qu'est-ce qui t'a donné envie d'écrire ce roman ?
Je crois que je voulais écrire un livre qui parle à tout le monde : un livre où tu lis la première, la seconde page et tu sais que ça va bien se passer. J'aime pas les mecs qui placent des mots intelligents juste pour se la péter. Je pense qu'on peut dire des choses belles avec des mots simples et tout aussi évocateurs. Tout a commencé avec une image. Ou plutôt des images. À l'époque où j'étais étudiant à La Cambre à Bruxelles, je suis retourné chez mes vieux pour réaliser une série photo. Quand j'ai remis les pieds là-bas, je me suis dit qu'il y avait un délire un peu exotique vis-à-vis de la campagne reculée. Le regard qu'on a l'habitude de porter sur ce territoire rural m'a donné envie d'écrire quelques anecdotes. Au fur et à mesure que j'écrivais, d'autres enjeux sont entrés en compte. J'ai adopté le point de vue de l'enfance et l'animalité qui en découle assez instinctivement.

C'est une autobiographie ?
Oui et non. Je vais pas te dire que tout est inventé et parallèle mais le personnage que je mets en scène, pour moi, c'est plus un avatar, un hétéronyme en quelques sortes.

La figure du chien revient tout le temps dans ton roman. C'est une métaphore ?
J'ai grandi avec des chiens. Mes premières vraies peurs, je les ai vécues avec et face à eux. Des molosses énormes, il y en avait partout. C'est une image qui m'a marqué enfant. Le chien, c'est l'animal qui accompagne l'homme tout au long de sa vie mais aussi dans sa mort. C'est celui qui symbolise le mieux le passage d'un monde à l'autre dans la littérature et certaines sociétés. Et puis surtout, j'ai été troublé par l'omniprésence du chien dans certaines œuvres littéraires que j'ai lues gamin : L'Appel de la Forêt, L'œil du Loup, La BM du Seigneur - dans ce dernier, le chien occupe un rôle quasi-mystique.

Ton livre décrit aussi le passage d'un monde à l'autre, de l'enfance à l'âge adulte qui ne va pas sans certaines désillusions.
Sortir de l'enfance, c'est comprendre que la violence qu'on a subie n'est pas normale. En grandissant, on attrape du langage et on prend du recul sur soi, quitte à se perdre un peu. La drogue, l'alcool, la précarité sont des facteurs qui jouent et accentuent cette perte de repères. Attraper du langage au fur et à mesure qu'on grandit permet de s'éloigner du monde matériel, c'est une richesse culturelle. Mon personnage représente bien cette quête de l'immatériel : c'est un enfant hyper intelligent, aux sens aiguisés dont j'ai défendu, en tant qu'auteur, la sensibilité. En tant qu'adulte, j'estime qu'on est responsable des enfants donc la vraie question est la suivante : à quel moment aujourd'hui, peut-on dire que le rôle d'adulte est assumé ? Que les adultes se comportent vraiment en adultes ? Moi si je croise un gamin, je vais adopter une certaine attitude. Grandir c'est aussi s'apercevoir que certaines choses ne tournent pas rond et qu'elles sont pas faites correctement. C'est tellement arbitraire, ce à quoi on a accès enfant et pourtant, c'est ce qui nous conditionne et fait qu'on devient ce que l'on est. Les enfants devraient tous avoir les mêmes chances et y'a qu'à voir tous ceux qui sont à la rue pour se dire que c'est pas le cas, même dans un pays comme la France. 

Tu dépeins dans ton livre une France rurale, pauvre, et la violence, dans la langue que tu emploies ou dans le quotidien de tes personnages, parcourt ton livre. Cette violence est-elle liée à une certaine précarité ? Ou est-elle un moteur narratif ?
Je décris un milieu pauvre et âpre mais qui pour moi, porte de vraies valeurs humanistes : des valeurs d'accueil, d'hospitalité. J'ai vu des clochards et des gueux débarquer chez moi, bosser et dormir à la ferme du coin pendant six mois avant de reprendre la route. J'ai vu des charognes pourrir et des chiens tuer. Et les bêtes c'est comme les hommes, ça meurt et ça finit par puer. C'est par cette violence que j'arrive à déployer un champ de possibles littéraires et donc, de la poésie. Je suis assez influencé par des mecs comme Donald Ray Pollock, un américain qui a bossé quarante ans dans une usine à papier. Il vient de sortir son troisième bouquin. Chacun de ses romans dépeint une réalité dure et misérable avec des chiens, des taudis, des taulards et des fous. J'aime bien Pasolini aussi. Un mec qui a osé crier en 1968 qu'il était du côté des keufs parce que c'étaient eux, les vrais fils de prolos. Et pas les étudiants bourgeois de l'autre côté des barricades.

La violence que tu dépeins est aussi celle d'une génération. Une violence qu'on a tous plus ou moins vécue de près ou de loin. Je pense à tes allusions au 11 septembre, au terrorisme, au racisme envers les gamins arabes que tu décris à l'école.
J'ai écrit ce livre de manière organique, en accumulant les anecdotes et les souvenirs. Mais bien sûr, les liens existent et cette violence liée au 11 septembre, on l'a tous pressentie ou vécue. En ce qui concerne le racisme, vu que j'ai été délégué de classe pendant longtemps à l'école, je peux te dire que j'ai littéralement assisté au procès des Arabes de la classe. Je voulais crever ces abcès, appuyer dessus et tout nettoyer pour qu'on passe enfin à autre chose. Jamais je prendrais une parole qui n'est pas la mienne mais je pars du principe qu'en assistant quotidiennement à la violence enfant, on finit par l'emmagasiner et en retenir une certaine frustration, à enchaîner les désillusions ou, pour certains, les conneries.

Ton personnage, de l'enfance à l'adolescence, passe son temps à « délirer un autre monde », à poétiser le réel. C'est une manière de s'échapper du quotidien ? De le conjurer ?
L'ennui est là mais génère de l'imagination, de la matière à délirer justement. Il y a cette idée d'aller au seuil d'un autre monde dans mon roman, celle qui se passe dans le cerveau des animaux par exemple, parce qu'ils portent un regard différent sur l'environnement. Je pars du principe que tout ce qui est mystique, a trait à l'au-delà est déjà parmi nous. Ça fait partie du réel, même si notre société a tendance à l'aliéner. Que ce soit dans le comportement animal ou dans pleins d'accès à la transe : la drogue, la danse, le sexe. Mon personnage est au seuil de cet autre monde, invisible, qui vient l'attraper et le prendre par la main. Mais ce n'est pas une décision de sa part. Je pense que c'est une forme d'inadaptation au monde tel qu'on l'expérimente tous les jours. Parce que ce monde, il est trop pragmatique pour laisser sa place aux fulgurances, à la folie, à la sensibilité. Mon personnage trouve la beauté par la dérive, sans courir après non plus. À la Rimbaud, quand il disait que le poète est un voyant parce qu'il regarde le monde. Parce qu'il y a de la vie et de la beauté dans les trucs les plus trash aussi.

Les animaux occupent autant de place que les êtres humains dans ton roman : chiens, chevaux, brebis, poules. C'était important pour toi d'établir un parallèle, de tisser des liens entre ces deux règnes ? 
Les animaux font partie de mes souvenirs liés à l'enfance, au quotidien dans les fermes. On partage tous quelque chose avec les animaux. Faut pas faire l'erreur de l'anthropomorphisme mais je pense avoir une haute estime pour ce qui est vivant. Je considère que la vie, quelqu'elle soit, est précieuse. Même si on est dans un monde qui nous empêche d'y croire tout à fait, on dépend de l'existence des arbres, des forêts, des bêtes. C'est les animaux qui ont permis aux hommes de se civiliser, c'est par l'élevage qu'on s'est sédentarisés. J'avais envie de me mettre à la place des animaux qui meurent. J'ai beaucoup plus de respect pour un mec qui va élever sa chèvre ou son cochon et la tuer soi-même que pour un mec qui achète son jambon au supermarché mais qui va gueuler et signer une pétition sur internet contre les abattoirs.

Quel regard portes-tu sur la société de consommation actuelle et son corollaire, le capitalisme ?
Le monde capitaliste nique un peu le mysticisme, c'est sûr. Après, j'ai du mal à avoir un regard vraiment critique sur le système actuel. On a tous grandi là-dedans et c'est difficile de s'en extraire complètement. Moi dans les faits, je suis hyper d'accord pour dire que ça tourne pas rond mais je serai le premier à m'acheter une nouvelle paire de Nike. Au fond, je pense qu'il existe un vrai chamanisme dans la consommation et les produits que les gens s'attribuent. Ils en font des totems, qui eux-mêmes définissent des tribus, des communautés avec des valeurs partagées. 

Peut-être que le vrai problème, c'est l'absence de place qu'on laisse aux fous. Dans notre société, on les éloigne de nous en les plaçant dans des centres, des prisons ou des hôpitaux. J'ai maté un documentaire récemment, L'académie de la folie, et ça se passe à Sienne, en Italie. Là-bas, ils ont fermé les hôpitaux psychiatriques depuis les années 1960. Du coup, les fous sont dans la rue, ils vont au bar, commandent un café au comptoir, tranquille. Et ça se passe relativement bien. J'ai eu l'occasion de vivre et de croiser pas mal de tarés et c'est sûr, le premier contact n'est jamais évident. Mais bon, la violence fait partie du monde. Quand je me retrouve face à des gens issus de classes sociales aisées qui rejettent cette violence, je peux pas m'empêcher de me dire qu'ils vivent dans un monde où c'est normal d'en détourner les yeux. Un monde où on leur a appris qu'il fallait surtout pas regarder ce qu'il y a en face de soi.

Tu dirais de ton roman qu'il est engagé ? Politique ?
Dans la création, que ce soit la littérature, l'art, le cinéma ou la musique, l'auteur est d'un côté ou de l'autre de la barrière. Soit tu profites d'un système, soit t'essaies d'en placer une. Après, j'ai pas de message politique à transmettre : la seule chose que j'essaies au jour le jour, c'est de bien penser à ce que je dis et pense et faire autant la vaisselle que ma meuf. Faire les choses bien autour de soi, c'est déjà une certaine forme de militantisme.

Tu es écrivain mais tu es aussi mannequin. Qu'est-ce que tu penses de la tendance actuelle à l'esthétisation de la violence, à l'appropriation de l'esthétique des classes populaires dans la mode en ce moment ?
Je pense que cette esthétisation est moins rurale qu'urbaine. La banlieue n'est pas mon territoire, même si j'habite à Ivry et que je découvre cette réalité aujourd'hui. Mais oui ça me pose un problème que la mode se serve des codes qu'elle ne connaît pas pour en faire des sapes à 6000 boules. Après, c'est pas nouveau que les riches volent des trucs aux pauvres parce qu'ils savent pas faire les choses par eux-mêmes - tous domaines confondus, la musique, le skate ou la mode.

Les gens ont envie de s'attribuer certains codes tout en gardant les leurs. C'est une fascination un peu morbide que j'ai du mal à comprendre. Prenons la collab' que Louis Vuitton a fait avec Supreme. Y'a un dialogue qui se crée, c'est cool. Mais le mouvement dépasse le simple dialogue. Oui ça fait chier. Pour le coup, je comprends qu'il y ait la notion de luxe. Si je peux me payer des starco Versace un jour, je le ferai sans souci. Mais qu'on fasse des pièces accessibles qu'à une certaine catégorie de population - ça rejoint le débat sur l'appropriation culturelle dans la mode - ça me déprime un peu. En réalité ça me touche qu'à moitié parce que je suis un Ragazzi dans l'âme : ce qui me plait, c'est ce qui pue le fric. Du Balmain, du Saint Laurent. Des sapes qui n'ont rien à voir avec la tendance actuelle, genre Vetements. Cette marque, c'est vraiment une mise-en-abime moche de notre réalité. Après j'ai confiance en ma génération. Elle sait faire la différence entre ce qui est sincère et ce qui pue l'opportunisme.

Qu'est-ce que tu dirais à l'enfant que tu étais si tu te retrouvais en face de lui aujourd'hui ?
It's gonna be ok.

L'Été des Charognes est publié aux éditions Allia. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : Jun Yasui

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