y a-t-il une justice pour les corps qui ne sont pas blancs ?

Karim Kattan réagit au viol commis par quatre policiers sur un jeune homme à Aulnay-sous-Bois. Selon lui, l'acte de barbarie, quand il est perpétré sur un "corps marron" s'inscrit immédiatement dans un réseau de significations politiques écrasantes.

par Karim Kattan
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06 Février 2017, 9:50am

Frank Herbert ouvre son roman de science-fiction Dune sur une scène remarquable à laquelle je pense souvent ces derniers temps. Le récit commence par un test : une grande prêtresse des Bene Gesserit, l'étrange communauté de sorcières messianiques de l'espace, examine Paul Atreides, le héros du roman, pour déterminer s'il est humain. L'instrument de torture qui sert à tester son humanité s'appelle le gom jabbar. Le mot jabbar est emprunté à l'arabe, comme beaucoup des mots de l'univers d'Herbert qui servent à créer l'orient stellaire délirant de Dune. En arabe, Jabbar est l'un des noms de Dieu et signifie tout-puissant ou surhumain. L'enjeu du test est de savoir si Paul, sous la torture, obéira à son instinct ou à sa conscience. S'il obéit au premier, c'est un animal. S'il obéit à la deuxième, il est humain. Au final, Paul est humain, ouf, mais on a vachement hésité pendant quelques pages. Le reste du livre, une merveille d'inventivité mais aussi de lourdeur, est sauvé parce qu'il garde la saveur ambiguë et insoutenable de la scène d'ouverture. On pense au gom jabbar en permanence. Si on pouvait, on pénétrerait dans le roman pour faire passer le test à chaque personnage, afin de découvrir qui mérite notre empathie et qui ne la mérite pas, histoire de ne pas gaspiller trop d'émotions.

Quand un corps marron ou assimilé marron est sauvagement assassiné dans un sanctuaire ou violé de façon barbare dans l'espace public (deux occurrences récentes, l'une au Québec l'autre en France), quand le corps marron ou assimilé marron est mort ou ne peut plus parler, on prend le relais de sa parole. Il est inscrit, immédiatement, dans un réseau de significations politiques qui écrasent son humanité.

Ce n'est pas qu'il est rendu inhumain. On convient bien que les barbus assassinés à Québec, que le gaillard « costaud » violé à Aulnay-sous-Bois sont des êtres humains mais avec un soupçon. Un petit soupçon. Comme ça. Paul, on sait qu'il est humain, mais dès qu'on nous annonce qu'il faut tester son humanité, on ne sait plus trop. C'est un petit soupçon de rien du tout qui fait que quand on lit « attentat à Québec », on est pris à la gorge. Quand on lit, quelques secondes plus tard, « dans une mosquée », la main à la gorge se desserre un peu. Quand on lit, « fusillade à Zurich », on est pris à la gorge. Quand on lit, « dans une mosquée », ça desserre. Un peu. C'est presque rien. Pas de quoi se sentir coupable. Mais quelque part, beaucoup des têtes blanches se relèvent de leurs Smartphones respectifs et se disent, tout bas, tellement bas qu'elles-mêmes ne l'entendent pas forcément, « c'est moins grave. »

Quand le corps marron ou assimilé marron est mort ou ne peut plus parler, on prend le relais de sa parole. Il est inscrit, immédiatement, dans un réseau de significations politiques qui écrasent son humanité.

Quand le corps blanc ou assimilé blanc est assassiné ou violé, c'est tout autre chose. Il ne voit pas s'apposer à son nom les adjectifs qui connotent ou non son appartenance à l'humanité. D'emblée, il est humain. Sa mort, son viol, sont des signes de la barbarie, de l'inhumanité, de l'irrationalité de ce nouveau monde. (Notons : ce monde est nouveau pour les corps blancs ; rien ne surprend plus le corps marron.) L'atteinte à son corps est à proprement parler une tragédie. Le corps blanc, noble, n'est accoutumé ni à recevoir ni à dispenser la brutalité. C'est le destin aveugle - incarné par la main islamiste souvent - qui l'a terrassé alors qu'il ne faisait que jouir de la vie. Le corps blanc ou assimilé n'est responsable que de ce dont il veut bien prendre la responsabilité. Le corps marron et assimilé ne jouit de rien - et surtout pas de la vie - mais est responsable de tout. La mort du blanc est irrationnelle, inattendue, injuste ; celle du marron est rationnelle. Le marron a ses raisons que le marron lui-même ne connaît point.

Qu'on soit bien clair, cela ne nous empêche pas de trouver sa mort violente, cruelle, triste. On ne déshumanise pas quelqu'un parce qu'on n'affiche pas une photo de profil avec un drapeau et un pays entier n'est pas rendu insignifiant parce que le safety check de Facebook n'a pas été activé. Le nombre de partages d'un drame sur les réseaux sociaux ne saurait être un étalon d'humanité. Le corps marron est bien humain, personne ne le lui retire cela. Mais il se situe dans les zones d'ombres de l'infrahumain, là où la mort rôde.

Quand le corps marron ou assimilé, à son tour, tue ou viole, il est toujours-déjà violent, d'emblée radicalisé. A-t-il proféré des menaces ? A-t-il un Coran en sa possession ? Boit-il de l'alcool ? Mange-t-il du porc ? Où se situe, exactement, son humanité et à quel temps T l'a-t-il perdue ? Quand le corps blanc ou assimilé tue ou viole il souffre de trouble anxieux généralisé ou de troubles bipolaires. Toujours il garde son humanité, même si celle-ci est réduite aux circonstances atténuantes cliniques.

Le corps blanc peut vivre, respirer, aimer, haïr en paix. On le scrutera comme un patient, on lira son journal intime pour voir s'il y avait une trace qui nous donnerait la raison, qui nous expliquerait comment d'humain il a pu basculer à barbare. Pas besoin du gom jabbar : il garde intériorité et profondeur.

À moins qu'il ne hurle allahu-akbar, le corps marron meurt en silence et en miroir. On épluchera les recoins de son navigateur pour savoir à quel moment la barbarie s'est activée. Le corps blanc bascule dans la violence, le corps marron, lui, attend que le barbare en lui se réveille. Le corps blanc détient un journal intime criblé de doutes, le corps marron un navigateur boursouflé de certitudes.

Le corps blanc bascule dans la violence, le corps marron, lui, attend que le barbare en lui se réveille.

Il est comme un personnage de roman : un être de papier, sans intériorité hors celle qu'on veut bien lui construire, sa mort sert seulement à nous permettre de tenir des discours sur le monde. Il est un reflet de nous-mêmes dont on écrit l'histoire sans jamais avoir de sang sur les mains.`

Pour ma part, je suis dans l'espace liminal, assimilé marron et assimilé blanc selon le pays, le jour, le contexte politique et culturel de mon interlocuteur. Je suis au centre de l'espace dévolu aux humains ou dans ses confins. Quand je mourrai, je ne sais pas de quel côté de la ligne de démarcation mon corps va tomber. S'il tombe à l'ouest, je serai blanc, à l'est, je serai marron. Ma plus grande terreur, c'est que quand à son tour mon corps sera cadavre, et que je ne pourrai plus parler et plus me défendre, qu'on me fasse cette ultime violence, qu'on parle à ma place.

Le jabbar est aussi le vengeur. Il peut être cruel. C'est la prérogative de Dieu de décider qui on pleure et qui on ne pleure pas. La main de Dieu dessine les frontières de l'humanité.

Si je tombe à l'ouest, j'aurai ma profondeur et mon intériorité. On saura que je suis complexe et on n'osera rien supposer de moi, on dira qu'il était souriant et qu'il jouissait de la vie. Ma conscience sera sauve. Si je tombe à l'est, je serai un corps superficiel, sur lequel n'importe quel passant pourra parler ou s'interroger ou cracher. Ma conscience piétinée. Au Loto des êtres humains je ne sais pas encore où je serai situé - car on me situera, c'est certain. Jamais je n'aurai le droit de me situer moi-même. Ce luxe-là est réservé aux seuls corps blancs, à qui on ne demande jamais de prouver leur humanité, jamais de subir le supplice affreux du gom jabbar.

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