par pitié, ne me parlez plus de « vote utile »

Ou comment les petits calculs dictés par la peur ont failli tuer mon désir politique. Et celui d'une immense partie de la jeunesse française.

par Micha Barban Dangerfield
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05 Avril 2017, 9:50am

Je fais partie de cette génération déclarée citoyenne à la suite des élections de 2002. Depuis, le souvenir de cette catastrophe électorale plane juste au-dessus des électeurs français. Il rappelle la possibilité d'une fin à venir, un truc qui pend au nez de la France depuis 15 ans maintenant et dicte, en sous-marin, les comportements électoraux de ceux qui ont vécu la débâcle du 21 avril 2002. Impossible de s'en défaire : chaque élection depuis est devenue un moment expiatoire, une flagellation collective où il est désormais bienvenu de crier en chœur et au rythme des coups « plus jamais ça ». Il faut dire que la perspective d'une victoire du racisme facile et de l'intolérance fait froid dans le dos. Mais il y a comme un hic : en voulant éviter le pire et à force de rappeler la menace frontiste, le parti de l'extrême droite est probablement devenu l'un des plus grands acteurs politiques français en ce qu'il conditionne le vote de plusieurs millions d'individus.

Dans le trouble jeté par le FN, la France semble prête à renoncer à l'essence même de la démocratie, soit le consentement et l'adhésion, en cédant à l'injonction du « vote utile ». Une nouvelle maxime qui, en se voulant méta-démocratique est en réalité tout sauf démocratique. Au vote du cœur et des idées s'est substitué un vote par dépit. Un vote refuge. Et il est sûrement grand temps de mesurer l'impact du vote utile sur les nouvelles générations. : notre désir politique s'en est retrouvé carrément tué dans l'œuf, nos utopies interdites et la définition de nos valeurs impossibles. Nous voilà condamnés à voter "contre" et à réaliser le grand dessein du déni démocratique. Ne nous étonnons donc pas de voir que 52% des 18-25 ans préfèrent s'abstenir

En voulant éviter le pire et à force de rappeler la menace frontiste, le parti de l'extrême droite est devenu l'un des plus grands acteurs politiques français en ce qu'il conditionne le vote de plusieurs millions d'individus.

Après une longue réflexion, j'en suis venue à accepter d'assumer ce qui me semble être le geste le plus en phase avec mes convictions soit celui de ne pas aller voter au second tour des prochaines élections présidentielles si jamais je ne me sentais pas représentée par les deux derniers candidats en course. Un truc qui me semble logique mais qui pourtant provoque l'ire de mes pairs. J'ai failli succomber à la triste réalisation des mots de Raymond Aron qui résonnent aujourd'hui comme une prophétie : « En politique, on ne choisit pas ses amis, on désigne ses ennemis. » Une vision pas franchement hyper « sexy » de la politique et de son corollaire, le vote. On ne construit pas, on écarte. On n'aime pas, on fait des maths. Et à chaque fois que l'on tente de résister au cartésianisme qu'une telle pensée implique, c'est tout le champ sémantique de la morale qui déferle : « c'est irresponsable », « tu ne viendras pas te plaindre quand …», « ce sera de la faute de gens comme toi si », etc. Comme si finalement, l'avènement d'un parti extrémiste et raciste à la tête de la France n'incombait pas à ses supporters mais à ses opposants.

Il faut dire aussi qu'en définissant un vote utile, c'est tout un hors-champ politique qui se dessine et s'étale. Il est donc devenu « inutile » de voter au-delà des participants à un débat central. Un centre étrange vous me direz, puisque des partis comme le FN ont réussi à s'y immiscer. La marge de manœuvre électorale, tout comme le débat, s'en retrouve irrémédiablement réduite en ce que c'est tout un pan du spectre politique qui est occulté. Et je trouve profondément démentiel de rendre toute une partie de la représentation politique « inutile », donc « inféconde » et « parasitaire ». Périclès n'a qu'à se retourner dans sa tombe. Le débat est mort et pourtant il faudra bien que nous soyons en désaccord pour enfin, trouver un accord.

On ne construit pas, on écarte. On n'aime pas, on fait des maths.Et à chaque fois que l'on tente de résister au cartésianisme qu'une telle pensée implique, c'est tout le champ sémantique de la morale. Comme si finalement, l'avènement d'un parti extrémiste et raciste à la tête de la France n'incombait pas à ses supporters mais à ses opposants.

En lot de consolation, cet accord pourra se trouver dans un vote de consensus, vidé de toute substance, obligé. Finalement ce qu'on me demande, c'est de capituler. J'avais pourtant rêvé d'un autre droit démocratique. J'avais rêvé d'idées. Parce qu'à chaque fois que le vote considéré comme "utile" est évoqué, ce ne sont pas des idées qu'il sous-tend mais des chiffres prospectifs dont on ne saurait détourner une seconde le regard. Ce qui est largement étonnant lorsqu'on sait que cela fait plusieurs mois que le monde entier dit craindre l'avènement d'une ère post-vérité et dénonce le mensonge généralisé par les médias et les politiques. Depuis le début de la campagne présidentielle, les gens s'accrochent aux sondages et suivent leurs convulsions sans relâche. Si bien que 4 Français sur 10 déclarent que leur choix pour le premier tour peut encore changer. Puisque c'est le vote des autres qui impulse le nôtre et la menace de voir le pire être élu qui guide nos préférences, le vote est devenu d'une volatilité sans précédent - inconstant et stérile.

Il est peut-être grand temps de redonner de la substance à ce vote. De redonner une vigueur au débat démocratique et de permettre à ceux qui y croient, d'y croire vraiment. Il nous faudra pour ça refuser la pression de la menace et parler franchement. Débattre au pluriel. Une recherche menée par Harvard montre que ces dernières années, seulement 36% des jeunes européens se disent intéressés par la politique. Et une part de plus en plus importante des millenials dit ne pas croire en la démocratie. Alors par pitié, laissez-moi tranquille avec votre « vote utile », votre urgence, et rendez-vous compte qu'ils signent la fin du politique et des vérités. Je n'irai pas voter en me pinçant le nez par souci de réalisme (complètement déplacé d'ailleurs), reniant par la même la possibilité d'un vote par conviction - ce fameux vote auquel les nouvelles générations n'ont jamais eu le droit. Laissez moi y croire encore un peu et tenter, à ma minime échelle, d'espérer changer les choses. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Philippe Katerine dans Gaz de France de Benoit Forgeard

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