Chloe porte une veste Thierry Mugler 1990, une robe sur-mesure Marie Blanchet, un jupon et une pièce en dentelle 1900, des Tabi de défilé Maison Martin Margiela 2000

qu'y a-t-il dans le vestiaire vintage de chloë sevigny ?

i-D a rencontré la muse, actrice et réalisatrice la plus cool de tous les temps. Elle était à Manhattan pour fêter le lancement de la catégorie vintage de Vestiaire Collective, pour qui elle a prêté son oeil et son sens inné de la modernité.

par Malou Briand Rautenberg
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11 Mai 2017, 10:10am

Chloe porte une veste Thierry Mugler 1990, une robe sur-mesure Marie Blanchet, un jupon et une pièce en dentelle 1900, des Tabi de défilé Maison Martin Margiela 2000

Être à la marge mais de son temps, underground et acclamée, cool sans se forcer, copiée sans l'avoir jamais chercher. C'est la définition d'une icône - la notre, en tout cas. Car à l'heure où l'on nait et meurt tous les jours sur les réseaux sociaux, le mythe Chloë Sevigny est né dans la rue, la vraie, en 1992. La rédactrice en chef de Sassy, magazine de mode indé, la voit déambuler dans les rues de East Village, Downtown Manhattan. Elle tique sur son attitude, lui propose de devenir mannequin. Trois ans plus tard, la jeune fille originaire du Connecticut est à l'affiche du film qui a envenimé notre adolescence à tous, le torride et juvénile Kids de Larry Clark. Ses cheveux blonds sont coupés à la garçonne, ses yeux toisent la caméra en coin. On sait : elle happe l'écran. Depuis, Chloë a prêté son irrévérencieuse aura aux réalisateurs à l'ADN underground - Korine (son ancien amoureux, excusez du peu), Jarmush, Assayas et Lars Von Trier. Aux réalisateurs qui incarnent, chacun à leur manière, une certaine modernité. Comme Chloë qui continue d'inspirer ma génération, celle d'avant, celle d'après, le monde de l'art et de la mode. Il y a deux ans, les très chic éditions Rizzoli lui consacraient un ouvrage, préfacé par Kim Gordon et postfacé par son amie, Natasha Lyonne, Chloë Sevigny written by Chloë Sevigny. On y découvrait des portraits de la muse tirés par Jurgen Teller, Mark Borthwick ou encore Terry Richardson, habillée par les plus grands créateurs. Ces images enseignent une attitude, un regard porté sur le monde. Légèrement décalé, jamais complètement droit. À la marge, l'air de rien et là où elle a grandi, dans cet interstice on ne peut plus désirable. On s'étonne peu que Vestiaire Collective ait pensé à elle pour incarner la catégorie vintage de son site. Ni que l'icône se soit plongée dans les archives de Vestiaire pour en tirer une sélection de pièces vintage mais éminemment dans l'air du temps. Parce que Chloë ne sait pas, elle sent la modernité. i-D en a profité pour lui parler de ce qu'elle aime - la mode, le cinéma, les misfits et l'art et la manière de déranger. 

Chloë, on t'a découverte en 1992 alors que tu marchais dans les rues du East Village. Et c'est ton style qu'on a tout de suite remarqué. Tu te rappelles d'où venaient les pièces vintage que tu portais à l'époque ? 
Je passais mes journées à traîner dans New York adolescente et je me baladais dans les Emmaüs locaux, les fameux "charity shops". Je me souviens d'un en particulier où j'étais tout le temps fourrée : le Love Saves the Day. Il était au croisement de la 7th street et la 2nd avenue. J'adorais cet endroit parce qu'on y trouvait de tout : des robes des années 1920 aux années 1980, des objets bizarres et des poupées de porcelaine - un vrai bric-à-brac. La quintessence du vintage shop à l'américaine.

Aujourd'hui, tu fêtes aux côtés de Vestiaire Collective le lancement de leur catégorie Vintage. Tu as puisé 108 pièces de ton choix dans les archives du site à cette occasion (du Margiela, du Hermès, du Courrèges...) Comment s'est déroulée votre collaboration ? 
Par le biais de Bay Garnett, une styliste anglaise très douée (et accessoirement mon amie depuis les années 1990). Elle travaillait pour Vestiaire Collective et faisait du super boulot pour le site. Elle m'a contacté un jour pour me dire que Vestiaire lançait sa catégorie vintage et que leur équipe cherchait quelqu'un comme moi pour la curater. J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour Bay et je connaissais bien le site, que j'ai toujours l'habitude de fréquenter. J'ai débarqué dans leurs locaux, j'ai découvert une équipe de femmes très ouvertes et sympa. On a discuté ensemble de ce qu'elles avaient en tête et je me suis plongée dans les archives du site pour en extraire une sélection de pièces fortes, vintage et modernes. J'en ai retenu une centaine. 

Tu es devenue une icône pour la mode, ses photographes (Jurgen Teller ou Mark Borthwick) mais aussi pour de nombreux réalisateurs. À ton propos, Olivier Assayas a dit qu'il avait été séduit par ta modernité... Quel est le secret pour rester moderne, dans la mode comme dans l'art d'après toi ?
Ah vraiment ? Il a dit ça ? Cool, merci Olivier (Rires). Qu'est-ce que la modernité pour moi ? Je pense que c'est tout simplement la capacité à présenter les choses autrement au monde, sous un angle inédit et pas toujours conventionnel. Mais il ne s'agit pas de courir après cette modernité. C'est en étant spontané et sincère qu'on est réellement moderne - non pas cherchant à être dans le temps ni en prétendant être celui ou celle qu'on n'est pas. En tant que femme, j'imagine que c'est aussi savoir faire les choses sans chercher à plaire aux hommes. C'est être indépendante et faire ce en quoi on croit. Enfin, j'imagine.

J'ai récemment vu Kitty, ton premier court-métrage et j'ai remarqué à quel point le stylisme était travaillé. La mode joue un rôle essentiel dans ta manière de penser l'art et le cinéma ?
Si j'y réfléchis bien, tous les réalisateurs que j'aime ont un certain sens du style, une approche personnelle de la mise-en-scène et des costumes - et j'y prête beaucoup d'attention. J'ai eu quelques crushs cinématographiques avec des films qui peuvent paraître insignifiants mais qui, à mes yeux, ont une vrai truc en matière de style. La réalisatrice pour qui j'ai le plus d'estime à cet égard, c'est Jane Campion. Quand j'ai commencé à esquisser le scénario de Kitty, j'avais cet héritage en tête. Je voulais à tout prix éviter de basculer dans le kitsch en sur-stylisant chaque plan du film. Au contraire, j'ai voulu créer une esthétique que j'espère féminine et délicate. Je voulais que la subtilité de chaque tenue, chaque silhouette se loge dans les détails. J'ai tout fait pour que chaque couleur, chaque accessoire compte. Donc oui, la mode a joué un rôle important pour ce film - mais ce n'est pas l'unique clé : les personnages, le scénario, la musique... Il existe de multiples manières d'appréhender, comprendre et aimer un film, comme pour la mode. 

Il s'agissait de tes premiers pas en tant que réalisatrice. Passer derrière la caméra, c'était une idée que tu avais en tête depuis longtemps ?
Oui, je crois que j'en avais très envie depuis longtemps. Kitty était dans mes pensées depuis un bout de temps quand j'ai décidé de prendre mon courage à deux mains et de lui donner forme, il y a deux ans. J'ai contacté de nombreux producteurs pour trouver des financements et heureusement pour moi, quelqu'un a finalement cru au projet et m'a aidé à le faire naître. Après, tout s'est déroulé de manière instinctive et plutôt organique. J'étais très enthousiaste à l'idée de faire ce film et je me suis entourée de personnalités fortes, avec qui j'avais déjà eu la chance de travailler - je leur ai demandé quelques faveurs en retour. 

Tu as toujours choisi de travailler aux côtés de réalisateurs qu'on respecte pour leur côté underground et leur indépendance. Qu'est-ce qui a dicté ce choix ? 
J'ai toujours été une grande amatrice de cinéma et j'ai commencé à regarder des films assez tôt, au lycée je dirais. Quand je suis arrivée à New York, je passais mon temps dans un video store à enchaîner les films. Lorsque Olivier Assayas m'a contacté en 2002 pour jouer dans Demon Lover, j'avais déjà vu une majeure partie de sa filmo et j'étais une fan inconditionnelle. J'ai toujours été attirée par le cinéma indépendant et ça a forcément joué sur mes rencontres avec les différents réalisateurs pour lesquels j'ai travaillé. 

Tu faisais partie de la scène underground new-yorkaise dans les nineties. Cette effervescence créatrice et anti-conventionnelle, tu penses qu'elle existe encore à New York aujourd'hui ?
Honnêtement, je ne suis pas certaine d'être la bonne personne pour te répondre (Rires). J'ai l'impression que tout s'uniformise, que les gens osent moins, que la scène underground vibre moins qu'avant, mais à mon avis, c'est juste parce que je ne la côtoie plus. Ou parce que je ne vais au bon endroit. Soit je vais boire des verres avec des amis soit je rentre chez moi mater des films ! Hier, j'ai vu Le Jardin Secret d'Agnieszka Holland - l'histoire de deux enfants livrés à eux-mêmes après le décès de leurs parents. Ils finissent par trouver la porte d'entrée vers un jardin secret. Bon, j'étais un peu déçue à la fin. Et j'ai vu le dernier documentaire consacré à Julien Assange, Risk. Je pense que j'attendais de sa réalisatrice qu'elle prenne un vrai parti pris politique sur les lanceurs d'alerte, Wikileaks... J'ai eu l'impression d'avoir déjà vu ce film des milliers de fois. 

Tu as commencé ta carrière d'actrice avec deux films qui continuent d'inspirer ma génération, Kids de Larry Clark et Gummo d'Harmony Korine. Pourquoi ces deux films nous fascinent encore aujourd'hui, d'après toi ?
(Silence). Ces deux-la seulement ? 

Non, il y a en d'autres, évidemment. Mais c'est vrai que ces deux-là reviennent souvent hanter notre imaginaire. 
Je suis étonnée que ce ne soit pas Bully, c'est drôle... Je dirais que Kids raconte l'histoire de l'adolescence et de la rue, son bouillonnement, ses dangers, son énergie... C'est un pitch forcément séduisant pour la jeunesse. Gummo, c'est encore autre chose. Un film très moderne et inventif par sa forme, avec une esthétique forte, tout en étant très divertissant. Mais ce qui rapproche indéniablement ces deux films et en fait la force, c'est la subversion qui s'en dégage. Leur anti-conformisme.

Tu joues également dans Antibirth, le film qui raconte l'histoire d'une femme qui tombe enceinte d'un monstre. On a rarement fait plus subversif...
C'est vrai et la force d'Antibirth est qu'il est né avant que Trump n'accède au pouvoir. Parce que sous ses airs de body horror movie, le film soulève des problématiques qui résonnent fortement avec l'actualité - notamment en s'emparant de la fameuse théorie du complot, des aliens, de l'immigration mexicaine... Je pense qu'en sortant de ce genre de film, on est amenés à se poser des questions non pas seulement sur le cinéma mais sur la société dans laquelle on vit en ce moment. Et ce cinéma est d'autant plus puissant qu'il est nécessaire aujourd'hui.

Qu'est-ce que ça signifie, pour toi, d'être radical ou marginal en 2017 ? 
Est-ce que je peux encore parler au nom de la marge ? Je l'espère, en tout cas. La chose la plus difficile en 2017, c'est le climat. Et notre grande responsabilité en tant qu'êtres humains dans cette histoire. Je pense qu'on essaie tous de comprendre ce qui est en train de se passer en ce moment. Vous avez eu beaucoup de chance en France, avec vos élections. Je parle des Etats-Unis ou de la France mais on est tous responsables de ce qui est en train d'arriver. Donc plus que jamais, le monde a besoin de voix qui s'élèvent et grondent, de voix et de personnes qui s'affirment.  Le monde aura toujours besoin de la marge, de son pouvoir de subversion. 

Chloe porte un manteau de fourrure 1940, une blouse Yves Saint Laurent Haute Couture et une jupe Yves Saint Laurent 1980

Chloe porte une veste et une robe Courrèges 1960 et des chaussures Church's

Chloë's porte son propre t-shirt et des chaussures legging Martin Margiela 2000

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Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Vanina Sorrenti

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