carl craig porte la techno de détroit à l'opéra

Le parrain de la techno de Détroit enfonce les portes des grands théâtres et revisite son répertoire accompagné d'un orchestre classique. Un projet qui a donné naissance à un album, Versus, sorti sur la label Infiné. i-D l'a rencontré pour parler de...

par Micha Barban Dangerfield
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26 Juin 2017, 11:00am

Nous sommes en 2008 et Carl Craig s'avance à pas feutrés sur la scène de la Cité de la Musique. La légende de la techno de Detroit s'apprête à officier une toute nouvelle messe devant un public peu habitué - du décor, du répertoire, peut être même des deux. Derrière ses platines, l'artiste surplombe la scène avec toujours autant de hauteur, mais il n'est plus tout à fait souverain. Ses yeux fixent la baguette d'un chef. Ses mouvements entrent en harmonie avec ceux d'un ensemble. Carl Craig apparait au milieu d'un orchestre classique, Les Siècles, fondé et dirigé par le chef François-Xavier Roth - costume trois-pièces sur le dos. C'était il y a dix ans et à cet instant, l'artiste enfonçait la première porte d'un univers qu'on ne réserve habituellement pas aux musiciens taillés pour le dancefloor. Un désir courageux qui a déterminé une décennie de travail aux côtés du pianiste légendaire Francesco Tristano, avec qui il a donné forme à Versus, le pan orchestral de son œuvre musicale, sorti il y a peu sur le label Infiné. En se faufilant dans un hors-champ lointain de la techno, Carl Craig porte le genre dont il est l'un des fondateurs dans les grands théâtres et force le respect de tous. Techno, classique, synthés, cuivres et violons - il n'impose aucune hiérarchie à la musique parce que tout y est sacré. Planqué sous un immense chapeau en feutre, la voix grave et le regard expérimenté, Carl Craig nous a conté les anecdotes qui ont fait l'histoire de la techno. Il nous a parlé de sa ville natale, Détroit et de l'importance d'avoir confiance en soi.

Avez-vous toujours senti un lien entre l'univers de la musique classique et celui de la techno ?
Je crois que je n'ai jamais envisagé la musique en séparant les univers les uns des autres. J'ai toujours eu l'idée que la musique était une sorte de fusion. J'ai grandi en écoutant du jazz, qui a considérablement changé avec le temps. Il s'est passé la même chose avec la soul, avec le rock aussi. Alors pourquoi pas avec la techno ?

Comment avez-vous rencontré Francesco Tristano ? Comment avez-vous su que c'était avec lui que vous souhaitiez mener ce projet ?
Je l'ai rencontré à une fête dans un club. J'ai seulement découvert son travail après. Je l'ai trouvé brillant et il m'a semblé qu'il fallait emprunter le chemin ouvert par cette rencontre. Il est jeune, passionné, curieux, il connaît la musique comme personne. Lorsqu'on souhaite faire quelque chose de différent, il faut travailler avec des gens comme lui. Il a grandi en écoutant du classique, je savais qu'il donnerait une âme à ce projet et qu'il en était tout à fait capable. J'ai eu un coup de cœur parce que je n'avais pas affaire à quelqu'un d'"installé" dans le métier. Il est plus que ça.

Le premier concert à la Cité de la Musique a eu lieu il y a dix ans maintenant. Pourquoi la réalisation de Versus a-t-elle pris tant de temps ?
Ce temps était nécessaire pour que le projet aboutisse, même si l'idée chemine depuis un bout de temps. C'est un processus lent, parce qu'il nécessite de nombreux intermédiaires et passe entre les mains de plusieurs personnes. C'est ce qui arrive avec ce type de projet : plein de choses se passent d'un coup, tout semble en sommeil et puis une nouvelle accélération a lieu. Il faut du temps avant d'arriver à quelque chose de concret, qui permette de dire « ok je veux travailler à partir de ça ». On a enregistré le premier disque en overdub, c'est-à-dire qu'il a fallu ajouter chaque ligne d'instrument au morceau qui existait déjà. On a commencé par l'orchestre, puis le piano. Il n'y avait pas de batterie, rien, c'est pour ça que ça a pris un temps fou ! Il fallait des personnes qui connaissent la musique mais aussi des gens très forts en technologies.

C'est comme ça que vous aimez créer, par modulations ?
J'ai commencé la musique avec un esprit de jazzman, toujours dans l'improvisation. Mais quand tu joues dans un groupe, même si tu improvises un peu, tu connais la chanson, la façon dont elle est composée, tu sais à quoi t'attendre. Quand j'ai commencé à créer ma propre musique, j'ai beaucoup travaillé en improvisant : trouver un sample, jouer quelque chose, essayer encore quelque chose de nouveau par-dessus, et ainsi de suite, jusqu'à trouver une combinaison. J'aime aussi le répertoire hip-hop pour ça : c'est le principe même du scratch ! En fait, Versus a été le contraire de l'improvisation et c'est pourquoi le projet a pris dix ans.

Et vous avez d'ailleurs beaucoup collaboré avec des jazzmen à travers divers pseudos. Mais avec Versus, vous avez dû adapter vos réflexes de travail, non ?
Il y a toujours eu quelque chose de plus naturel dans ma façon d'aborder le jazz. Parce que j'improvise beaucoup, je créais des boucles. Quand je jouais du jazz sur scène, tout pouvait changer d'une minute à l'autre. J'en garde un sentiment incroyable. Ce n'est pas du tout la même chose lorsqu'il s'agit d'un orchestre ! Chacun apprend son rôle avec précision, se dévoue complétement à son instrument et à sa partition. Travailler avec des jazzmen, aussi incroyables soient-ils, c'est comme gérer un petit commerce : tout le monde fait son boulot mais peut aussi t'aider à faire le tien ! Avec un orchestre, c'est plus comme pousser la porte d'une grande entreprise, où personne ne peut faire le travail des autres parce que chaque tâche est soigneusement définie. Le chef d'orchestre est le PDG ! Premiers violons, deuxièmes violons, trombones, trompettes …. Les musiciens savent peut-être comment jouer un autre instrument mais leur job est de jouer le leur. C'était quelque chose de nouveau pour moi, une autre manière de faire de la musique, que j'ai un peu connu lorsque j'étais enfant mais que je n'avais pas appréhendé à un niveau vraiment professionnel. Et que j'ai adoré !

Qu'avez-vous ressenti la première fois que vous avez entendu vos compositions jouées par un orchestre ?
Ça a été très grisant en fait. La première fois qu'on entend ses propres morceaux joués de cette manière, c'est assez extraordinaire. On ne peut pas imaginer sa musique, on ne la visualise pas, on ne l'entend jamais comme ça. C'est un concept très abstrait d'entendre ses morceaux interprétés par d'autres et de cette façon-là. Entendre un morceau que j'ai passé des dizaines de fois joué par un orchestre, ça me soulève le cœur. Voir les musiciens tous à l'unisson, c'est un vrai moment de magie.

Qu'est-ce que l'on ressent quand est sur scène, au milieu de toute cette émulation ?
J'ai adoré. Même si c'était ma musique, je n'étais pas le boss. J'étais l'élément d'un tout bien plus grand. C'était le chef d'orchestre qui dirigeait l'ensemble, et je devais m'en tenir à ses indications. Je pense qu'un bon musicien sait mieux que quiconque comment diriger un autre bon musicien. Quand on sait en quoi on est doué, il faut apprendre à donner le contrôle à quelqu'un d'autre. C'est ce que j'ai fait et ça m'a rappelé l'époque où je jouais dans des groupes.

Ça révèle une certaine humilité aussi…
Oui, on n'est plus Mick Jagger, on redevient Charlie Watts ! J'ai beaucoup de respect pour un mec comme David Bowie qui avait accompagné Iggy Pop sur une tournée pour être son clavier. C'est génial ! Il ne jouait pas en tant que star, seulement comme le membre d'un groupe.

Vous l'avez vécu comme un aboutissement dans votre carrière ?
Oui, je pense qu'un artiste a souvent un besoin qu'on réinterprète sa musique. Cela permet de s'ouvrir à des gens, de découvrir de nouveaux univers. Ça peut paraître drôle mais je me suis toujours dit qu'un morceau qui fonctionne est un morceau qui peut être joué par une fanfare. Donc lorsqu'il s'agit d'un orchestre, et que ça sonne, c'est que le morceau marche comme une chanson, et pas seulement comme une idée ou un concept.

Vous avez intégré certains titres qui remontent au tout début de votre carrière au sein de Versus. Pourquoi était-ce important que ces titres fassent partie du projet aujourd'hui, en 2017 ?
Le but n'était pas de retourner en studio pour réaliser Versus. Cela aurait pu être une deuxième étape du projet. Mais j'avais des choses intéressantes à proposer donc lorsque nous avons commencé, Francesco est venu avec ses idées, j'ai apporté les miennes. Peu importe le nombre de versions que cela prendrait, il fallait qu'on parvienne à cette adaptation, je voulais découvrir ces versions sous un autre jour !

Il existe en France une sorte de mythe construit autour de la scène de Détroit, parce qu'elle n'a aucun équivalent ici. Cette ville vous inspire-t-elle encore aujourd'hui ?
Cette ville m'a toujours inspiré, pour les bons et les mauvais côtés. Il y a un esprit assez indépendant. On a eu d'énormes entreprises et une forte présence industrielle, donc aussi beaucoup de syndicats qui ont modifié la façon dont on percevait ces changements. On leur doit cette mentalité, cette indépendance, parce qu'ils portaient un autre regard sur l'industrialisation de la ville. Quand Prince est venu en 2001, il a donné un show incroyable sur une petite scène, qui s'est retrouvé sold out en quelques minutes. Il a joué une version de Purple Rain au piano pendant 20 minutes. C'était une méga star, il avait son propre label et aucune obligation de faire ça. Les gens étaient en larmes, il incarnait ce lien avec Detroit, cette indépendance d'esprit. C'était incroyable. Ce qui est si spécial entre Detroit et le reste des États Unis, c'est qu'on se bat plus fort. Cette âme, je ne sais pas si elle vient des cimetières indiens engloutis par la ville, mais elle est très très puissante ! Quand j'ai grandi, je savais qu'il fallait que je montre à ma famille que je n'allais pas me planter. J'y ai investi beaucoup d'efforts, et j'ai le sentiment que c'est très lié à Detroit. « Keep it real » pourrait être la devise de Détroit.

Quel conseil donneriez-vous à un musicien qui veut se lancer ?
Vous voyez ça ? (Il montre une photo sur son téléphone) C'est moi quand j'avais 14 ans. Je la regarde souvent et je me dis « mec, t'y es arrivé ! » Si j'avais un conseil à donner à ce petit mec de 14 ans, je crois que je lui dirais de ne pas être si timide. Ça s'applique à tout le monde. 

Carl Craig jouera au Peacock Festival au Parc Floral de Paris, le vendredi 7 juillet.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield 
Photo : PierreTerdjam

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