pourquoi court-on ?

Longtemps synonyme en France de performance à l'américaine un peu vaine (merci Sarkozy), la course retrouve désormais ses lettres de noblesse et s'impose dans notre société tourmentée comme une pratique philosophique salutaire.

par Ingrid Luquet-Gad
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09 Février 2016, 12:00pm

Nous sommes dimanche matin (bon ok, milieu d'aprem), j'émerge tout juste, les oreilles bourdonnent encore un peu, les jambes gardent la mémoire des pas de danse de la veille. J'attrape une bouteille d'eau, puis l'un après l'autre, les habits de sport roulés en boule dans un coin. Le scénario est classique. Dimanche, aux Buttes Chaumont ou ailleurs, on se presse tous pour aller courir. L'automatisme est bien ancré : poser un pied après l'autre, se concentrer sur un souffle qu'on essaye de garder régulier, bien redresser le dos. On est dimanche aprem donc, comme tout le monde je vais courir, mais dans un coin de ma tête, il y a aussi le papier qu'il faut que je rende pour le lendemain (oui, je suis un peu à la bourre) et qui devra justement parler de ça : du jogging, cette habitude machinale qu'on ne s'explique pas vraiment mais qu'on ne rêverait pourtant pas un seul instant de zapper.

Justement, de mes années passées à squatter le rang du fond de l'amphi de philosophie, j'aurais au moins retenu ceci : la genèse de la pensée occidentale tire son origine de la marche. Les dialogues de Socrate s'égrènent au fil de ses rencontres nouées en se promenant le long des allées du marché athénien. Les disciples d'Aristote s'appelaient les péripatéticiens (mauvais esprits, je vous vois venir), non pas en référence à quelque bord de trottoir, mais au fait qu'Aristote enseignait en déambulant dans les allées du Lycée. Ensuite, si l'on saute quelques siècles en avance rapide, on tombe sur Kant, et ses longues et roboratives marches à Koenigsberg, sa ville natale. Pour varier le jeu, on peut aussi penser aux titres d'ouvrages qui s'y réfèrent : « Les rêveries du promeneur solitaire » de Rousseau ; ou encore « Les chemins qui ne mènent nulle part » d'Heidegger. Indéniablement, les déambulations, vagabondages et flâneries en tous genres seraient propice à mettre en mouvement les pensées.

Et pourtant, si l'on regarde les productions plus tardives de ceux qui, a priori, ne sont pas forcément le mieux placés pour en parler, les écrivains, philosophes et autres sédentaires arrimés à leur plan de travail, un constat saute aux yeux : « les citadins ne marchent plus, ils courent. Fanatiquement. Dans les parcs, ou, à défaut, en salle, sur tapis roulant. ». Ces mots, ce sont ceux de l'universitaire Régis Debray, connu pour avoir fondé la « médiologie », un courant qui étudie les effets des innovations techniques sur notre culture et nos comportements. S'opposant au déterminisme technologique, il introduisait en 2006 lors d'une conférence à Séville le concept d' « effet-jogging ». Ainsi, expliquait-il, une innovation n'entraîne pas nécessairement les transformations sociales escomptées par ses promoteurs, et peut même se traduire par des effets rétrogrades. L'engouement paradoxal des sociétés motorisées pour la course à pied est l'un des exemples les plus frappant de ce phénomène, alors même que les futurologues du début du siècle passé s'étaient empressés de prédire l'atrophie des membres inférieurs des bipèdes.

L'engouement paradoxal des sociétés motorisées pour la course à pied est l'un des exemples les plus frappant de ce phénomène, alors même que les futurologues du début du siècle passé s'étaient empressés de prédire l'atrophie des membres inférieurs des bipèdes.

Ainsi, lorsqu'il consacre en 2007 un ouvrage à ses rituels d'écriture, Haruki Murakami ne parle pas de marche mais de course. Dans « Autoportrait de l'artiste en coureur de fond », son livre le plus intime, le japonais y revient sur ses rituels quotidiens, ceux qu'il s'impose lorsqu'en 1978, à 33 ans, il décide de revendre son club de jazz afin d'écrire un roman. Des rituels, il y en a deux : avaler dix kilomètres par jour six jours par semaine, et s'asseoir quotidiennement devant la page vierge autant de temps qu'il le faudra. Les deux activités ont beaucoup en commun : se mettre à l'épreuve de la douleur, cultiver la ténacité, prendre goût à la solitude et apprendre à moins se soucier de la ligne d'arrivée ou du point final que du trajet qui y mène. Justement, « En l'absence de classement final », est le titre choisi par le philosophe et romancier Tristan Garcia pour son recueil de nouvelles, une série de courts portraits de sportifs insolites - un cycliste sous ecsta, un kamikaze islamiste courant le 3000m steeple, un tireur norvégien qui finit par viser son adversaire - tous dressent le portrait d'une société contemporaine où les sportifs sont la meilleure incarnation de l'individu néo-libéral, ultra-individualiste et en quête du perfectionnement permanent de soi.

Comment, en effet, expliquer l'engouement actuel pour la course à pied ? Requalifiée de manière plus trendy en « running », son ravalement de façade linguistique est à l'image de son changement d'image. Le dimanche aux Buttes Chaumont, il y a peut-être le prochain Murakami qui foule le bitume, se frayant un chemin entre les familles pique-niqueuses et les poneys narcoleptiques. Il y a surtout tous les autres, nous les runneurs qui courons sans trop savoir pourquoi, si ce n'est sous l'effet d'une vague pression sociale intériorisée en impératif moral - un truc assez kantien, en somme. Mais pourquoi courir, au juste ? Que dit cet « effet-jogging », pourtant contraire à l'évolution technique, sur la société contemporaine ? Un élément de réponse est fourni par une affaire qui avait enflammé l'internet il y a quelques années. Nous sommes en 2007, au lendemain de l'élection présidentielle. La presse a les yeux rivés sur les signes de distinction extérieurs du nouveau président. Rolex, yacht et restaurants luxueux : contrairement aux apparences, il ne s'agit pas du portrait robot d'un dignitaire d'une principauté pétrolière, mais de la France des années Sarkozy. Or Nicolas Sarkozy fait aussi du jogging. Et il le fait savoir, au point de s'arroger les Unes des journaux et les ouvertures du JT. Libération, notamment, consacrera un article au sujet. Son titre : « Le jogging est-il de droite ? »

«Le jogging est apparu en France dans les années 80 », expliquait alors le sociologue du sport Patrick Mignon. « On copiait le modèle américain, toujours précédé d'une aura de modernité et de liberté. Par ailleurs, il entrait en résonance avec des valeurs nouvelles : culte de la performance, valorisation du corps, importance de l'apparence physique.» Au delà du clivage droite / gauche, une chose est sûre : le jogging, en prenant la place anciennement dévolue aux sports collectifs, entérine l'entrée dans un monde libéral, dont l'avènement se situe précisément autour de ces mêmes années 80. Le jogging, ce n'est pas le foot, incarnation des valeurs de camaraderies et de fraternité, et se soldant par un partage gagnants et perdants. Le jogging, au contraire, sort des stades et des fédérations, et peut être pratiqué n'importe où avec un minimum d'équipement. En cela, il est à l'image d'individus qui sont devenus à eux-mêmes leur propre projet. Dans un système économique néo-libéral où de plus en plus de travailleurs sont indépendants, la carrière ne se fait plus forcément à l'intérieur d'une seule structure, mais se transforme une succession de projets ponctuels. Plongé dans une compétitivité interindividuelle accrue, chacun se doit d'être le plus disponible, mobile et performant possible : le capital humain personnel devient une donne décisive. Le revers de la flexibilité du travailleur indépendant, c'est le culte de la performance, et la nécessité de se monnayer en se mettant en scène dans le marché.

Le jogging est à l'image d'individus qui sont devenus à eux-mêmes leur propre projet. 

La mise en scène permanente de soi n'est pas seulement économique : elle fait partie de l'écologie générale de l'attention qui se développe par le biais des réseaux sociaux. Aller courir, c'est aussi se montrer allant courir. Or que signale-t-on, lorsqu'on fait un petit selfie discretos dans son hall d'immeuble avant d'aller courir ? D'abord qu'on a le temps : la valeur ajoutée du jogging tient précisément à sa valeur superflue. Courir est un luxe, puisque l'activité n'est pas dictée par la nécessité de se rendre d'un point A à un point B. Courir, c'est signaler que l'on dispose du temps nécessaire pour se consacrer à son bien-être. Pour autant, si le sport est un bon marqueur des évolutions sociétales, faut-il nécessairement subsumer les pratiques de chacun à des modèles généraux ? En allant un peu vite et en forçant sur les néologismes qui vont bien, il serait aisé de conclure à un hyper-individualisme post-moderne.

Cependant, on pourrait aussi avancer que la nouvelle génération de joggeurs témoigne du refus de se laisser imposer des cadres préétablis. Aller courir dans la rue, aussi bien en pleine ville que sur des chemins de campagne, permet d'envisager une utilisation alternative des espaces. Similairement, s'il y a quelque chose d'un peu dérisoire dans le fait d'aller courir après avoir fait la fête la veille (l'un compense pas l'autre, nous disent les spécialistes), le geste n'est pas si anodin. Il signale que la flexibilité peut aussi être celle, dénuée d'optique de rentabilité, d'être en mesure d'endosser des identités différentes. Choisir qui l'on veut être selon les jours, et se construire en intégrant les écarts peut tenir à très peu de choses - comme enfiler une paire de chaussures de running.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : Julien + Adrien
Nadja porte un total look Adidas et la running Pure Boost X

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