à londres, la mode anglaise se replie sur elle-même

Les collections automne/hiver 2017 accusent le coup du Brexit et questionnent l'identité britannique comme rarement.

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févr. 22 2017, 9:05am

L'Angleterre n'a jamais autant ressemblé à une île. Après Brexit, le pays enchaine les coups durs (comme le monde entier) et tente de recoller les morceaux. Il faut dire que l'explosion a été particulièrement forte. Et l'avenir semble tellement incertain que l'Angleterre n'a d'autre choix que de se réfugier dans son passé, regarder ses codes et songer. Qui suis-je ? Où vais-je ? La vie a-t-elle au moins un sens ? Voilà le triptyque infernal - la boucle même - qui rythme les errances métaphysiques du Royaume (que l'on croyait) Uni. La mode, elle, cherche des solutions. Certains créateurs se réfugient, subliment le romantisme glorieux du pays et parsèment leurs collections de fleurs, de dorures et de froufrous. D'autres, comme Simone Rocha ou Molly Goddard réaffirment une féminité forte, inclusive et inaltérable face à la misogynie des grands qui décident du sort de ce monde. Donatella chez Versus et Marques Almeida donnent à voir une vision de l'extérieur et rappellent les raisons pour lesquelles le monde a toujours fantasmé l'Angleterre, son irrévérence et sa gouaille. Et puis il y a ceux qui ne flanchent pas comme Burberry ou Faustine Steinmetz et laissent leurs navires poursuivre leurs trajectoires originelles. Tous tentent à leur manière de comprendre ce qui les unira et refera la gloire d'un Royaume joyeux et ouvert. La preuve par 13.

Un déjeuner sur l'herbe avec Molly Goddard

Le défilé de Molly Goddard prenait des airs de banquet. Un banquet réservé aux filles avec toute l'opulence qu'une telle mise en scène augure. Les silhouettes étaient généreuses, il y avait du tulle (beaucoup de tulle), des froufrous, des plis à l'infini, des corbeilles de fruits, des vases qui débordent et des verres en cristal. Ce qu'il y a de remarquable avec Molly Goddard, c'est qu'elle chérit une féminité enfantine en passant éternellement entre les gouttes du niais. Rien ne semblait pouvoir atteindre ou pervertir son univers candide et virginal (même pas la crise que traverse l'Angleterre) - les filles qu'elle présentait, autant qu'elles étaient, démontraient une féminité pure et sans âge. Un tantinet artistes, surtout libres, elles étaient du genre à se lever de table et quitter leurs convives pour aller peindre une nature morte entre le fromage et le dessert. Un festin à l'anglaise.

Faustine Steinmetz

Le monde s'agite, la mode se pose plein de questions, Londres se regarde le nombril et songe. Par contre, Faustine Steinmetz, elle, reste calme et fidèle à sa vision originelle - celle qui érige le jean en langage universel. Mieux que de l'Esperanto, le denim sera l'élément liant d'un continent qui explose et s'éparpille. La créatrice française formée à la Saint Martin School rassemble depuis toujours et répond à l'effondrement par le concret et l'éternel.

La féminité précise de J.W Anderson

On reproche souvent à J.W Anderson de compliquer la façon dont une femme se présente au monde. Mais il vaudrait mieux parler d'affection et de subtilité. Pour le dernier défilé de sa marque éponyme, J.W Anderson s'est inventé mécano du vêtement et a multiplié les éléments de touches : des poches, des zips autour du cou, des élastiques en bas des silhouettes qui viennent gonfler les lignes, des hauts décomposés, des matières qui se contredisent - le tout orchestré dans une machinerie précise et scrupuleuse. A chaque look un monde. J.W Anderson ne réfléchit pas selon des thèmes, c'est l'attention au détail qui unit les univers entre eux. Une finesse qui ne succombera jamais à la grossièreté.

L'origine et la fin du monde selon Simone Rocha

Le dernier défilé de Simone Rocha se passerait presque de mots tant la puissance de la féminité qu'elle y développait ne saurait s'écrire. Elle s'élevait comme un bouclier face à l'hostilité du monde. Un rempart magique. Tout près des reines qui défilaient, le monde pouvait s'arrêter. Nous étions tous en sécurité. Entre les dorures de la Lancaster House, ce sont des filles, des femmes, des dames qui avançaient fièrement (Jan de Villeneuve, Adwoa Aboha, Benderra Barzini ou encore Audrey Marnay.) Une aura martiale planait sur la collection adoucie par des imprimés fleuris et des plis victoriens. Simone Rocha n'est pas hermétique à l'état de son pays et à l'austérité qui le ronge. Mais elle a trouvé la solution : il nous suffira de faire confiance en la puissance des femmes.

La liturgie éclatée de Mulberry

Rarement la liturgie et l'héritage de Mulberry n'ont été aussi clairement évoqués. Un soupçon aristo, cette nouvelle collection remanie les codes du chic anglais en prenant soin de les distordre avec des épaules exagérées, des tartans déplacés et des capes revisitées façon molletonné. On retrouve chez Mulberry les thèmes floraux qui traversent la mode cette saison. Comme un retour à une imagerie sûre, classique et victorienne dénaturée par un présent contre-utopique. Les accessoires, eux, racontent une autre histoire, plus optimiste. Lors du défilé, on reconnaissait sans hésitation la signature de la styliste Lotta Volkova dans les silhouettes et le choix des compositions qui ont apporté au show la dose de marginal désormais requise dans la mode.

Les basses étaient lourdes chez Versus

C'est dans un hangar à l'ouest de la ville, encerclé par des baffles ultra puissantes et animé par une Dj hyper énervée que s'est déroulé le défilé Versus. A l'occasion de cette nouvelle collection, Donatella s'est associée au frondeur des One Direction, Zayn Malik, non pas pour rendre hommage à la pop mais déclarer son amour à son fantasme de l'Angleterre des contre-cultures, dans un méli-mélo de références allant du punk au hardcore en passant par des thèmes fluo-kids. Les finitions se voulaient orientées sportswear, 2000 et populaires : des élastiques brandés qui dépassent des joggings, des hoodies zippés sur les capuches et des imprimés papiers journaux ponctuent la collection. Le show, criard, avait pour but de réveiller les passifs. Cette saison, Donatella ne susurrait pas mais hurlait ses conseils à la jeunesse pour mieux l'exhorter à se relever. Londres avait probablement besoin de ce regard extérieur.

Le cool éternel de Margaret Howell

Voilà près de 40 ans que Margaret Howell plane au-dessus de la mode. Avec elle, le goût dépasse de loin les aller-retours incessants des tendances et s'inscrit dans une vision sereine du temps qui avance. Les années passent, les vêtements restent. Sur les épaules d'un casting remarquable, on retrouvait la garde-robe simple et consistante de Margaret Howell : des matières nobles, des ourlets courts et resserrés sur la cheville, des inspirations workwear, des trenchs avec tout juste ce qu'il faut d'oversized, des petits blousons qui laissent la part belle aux pantalons coupés au couteau, du tailoring décomplexé et libre accentué par de longues chemises et ceintures. On notera également une maitrise subtile de l'art du layering. Chez Maragret Howell le cool ne saurait se cantonner à une date, à une conjoncture ou une pulsion. Il est incorruptible.

Des tapis de fleurs pour Preen

Chez Preen, Thea Bregazzi et Justin Thornton célébraient le militantisme au féminin. Inspirée des suffragettes, des premières manifs et des soulèvements sous l'ère edwardienne, la collection automne/hiver 2017 de Preen tire des ponts entre les époques - du début du siècle à 2017 en passant par l'Angleterre thatchériste. Les références étaient du coup un peu brouillées. On retrouvait l'irrévérence british, mêlée à des éléments plus traditionnels. Des robes tapissées de fleurs recouvertes de nylons rouges et transparents pour nuancer les signifiés. Des crêtes de froufrous, des cols fraise et des corsets pour célébrer un romantisme qui, un jour, fit la gloire d'Albion. Mais il y avait aussi une touche punk et cuir, un clin d'œil aux années 1980. Le romantisme punk à son paroxysme, l'Angleterre qui cherche des solutions dans son histoire. La bande-son du show, signée Pandora Jukebox, conjuguait elle aussi les époques et les reliques - un sample de Beyonce en fond, des chants déstructurés et des basses qui s'allongent à l'infini.

Les colombes de Christopher Kane

Des paillettes, du lamé, des blousons vernis rouge, des matières métalliques. Chez Christopher Kane, il fallait que ça brille. Les robes et les tops ressemblaient à des cottes de maille pacifistes, les pétales de fleurs irisés en 3D se posaient sur de larges sequins et des soieries anglaises ou s'étalaient sur des robes et ensembles aux coupes géométriques. Faites des origamis, pas la guerre.

Burberry, fluctuat nec mergitur

240. C'est le nombre de looks qui ont défilé pour la collection automne/hiver 2017 de Burberry. Tandis que l'Angleterre traverse une crise existentielle (être ou ne pas être ?), la maison de couture vogue tranquille avec une nouvelle collection on ne peut plus désirable. Une nécessité quand on se lance dans le "See now buy now". Comme à son habitude la maison s'impose comme le porte-drapeau du Royaume (dés)Uni avec une garde-robe mi-intello mi-romantique, une maille riche, des dentelles fines et des capes, qui auraient très bien pu se retrouver sur le dos des écrivains Bloomsbury. L'honnêteté ici est triomphale : pas de virage, pas de remise en question, le luxe ne se fait pas trop de bile. Burberry regarde le passé (toujours) mais ne le vit jamais comme un fardeau - il se fond parfaitement dans le présent de la maison.

Erdem, l'impérial

Les créateurs londoniens semblent tous hisser les drapeaux, lever les boucliers, tenter de redéfinir un « ensemble ». Une mémoire. Pour Erdem, cet héritage vient de loin. A l'heure où l'Angleterre s'isole, Erdem tient à rappeler ses propres origines plurielles et ottomanes. Les motifs persans, les broderies, les fioritures et les coupes des robes s'appliquaient à une garde-robe anglaise - encore une fois clairement inspirée de la période victorienne. L'étreinte de deux empires opulents mais blêmes qui se sont toujours refusés l'un à l'autre. Erdem invitait donc à ouvrir grand les portes des royaumes et baisser les ponts-levis tandis que les nouveaux rois s'évertuent à bâtir des murailles.

Joseph, la mode en bloc

Chez Joseph, les silhouettes se pensent en blocs, en monochrome et en uni-matières. A chaque look un répertoire. Les volumes ont été adroitement ajustés ou amplifiés selon les chapitres - une justesse que l'on doit à créatrice Louise Trotter. Son regard est porté vers l'extérieur tandis qu'elle ingurgite le présent et réadapte la mode pour la rendre portable et on ne peut plus désirable. Sa lecture de la féminité est simple, franche et inclusive. Pas de repli sur soi chez Joseph donc. Louise Trotter attend patiemment que la tempête passe et en profite pour ancrer sa vision un peu plus fort.

Le Londres latin de Marques Almeida

Le duo portugais formé à la Saint Martin School tire des rayures entre l'Angleterre et son pays natal. Le vêtement frôle le déguisement, il s'amuse et compte bien ne pas se laisser happer par la morosité ambiante. L'Angleterre est bien là, Camden encore plus près, vue à travers un prisme latin. Marques Almeida ne passe pas à côté du romantisme qui est de légion cette saison mais va plutôt piocher dans sa variante Glam Rock. Les T.Rex en ont eu marre de voir le pays se morfondre et sont allés prendre des vacances à Lisbonne, déguster des pasteis de nata au bord de l'eau.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Mitchel Sams