oui, la génération z va sauver la france

On la regarde comme une bête curieuse. Elle-même ne se comprend pas. La seule chose qu'elle désire : un meilleur futur.

par Malou Briand Rautenberg
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27 Mai 2016, 11:45am

Cinquante nuits Debout. Plus long que le déluge de Noé, plus fatiguant que la plus interminable des raves - le tout, sans alcool, depuis que la préfecture l'a interdit. C'était le pari de la jeunesse française qui s'est appropriée la place de République en mars. La génération narcissique et consumériste que le discours ambiant semblait fustiger a finalement prouvé qu'elle avait des choses à dire. Mieux, qu'elle ne comptait pas les dire comme les autres. Avec Nuit Debout, la France s'est enfin rendue compte que sa jeunesse ne lui ressemblait profondément pas. Et, surtout, qu'elle avait depuis bien longtemps compris qu'elle ne pouvait compter que sur elle-même : clairvoyante et responsabilisée, très tôt. 

"Les plus vieux pensent que ma génération est apathique, apolitique et désillusionnée, explique Fédor, jeune lycéen actif à Nuit Debout. Les trois sont vrais, en un sens, mais rien ne nous empêche d'être conscients ni de chercher des alternatives aux modèles en place." Il marque un temps : "Depuis qu'on est jeunes, on nous répète qu'on est condamnés, qu'on va devoir trimer plus que nos ainés. Normal, qu'une partie ne croie plus à ceux qui dirigent et fasse les choses dans son coin." 

Il suffit de taper dans Google 'Génération Z', pour s'apercevoir de l'incompréhension qui règne : "Narcissique, irrévérencieuse et consumériste" (coucou l'Express) sont les mots qui arrivent en tête des articles consacrés aux digital natives. Des adjectifs qui font d'eux une entité homogène alors que cette génération revendique de plus en plus sa pluralité : "Il n'y a pas une jeunesse française, nous sommes tous différents. De plus en plus conscients du matraquage médiatique qui nous met dans des boîtes", assure Léa, en terminale L. "L'intérêt des réseaux sociaux et d'Internet, c'est qu'ils empêchent de plus en plus les médias d'avoir une emprise sur nous. Notre génération va chercher ailleurs qu'à la télé ou dans les journaux sa documentation". 

Pour Emmanuel, le fondateur de Radio VL qui a créé son média alternatif à l'âge de 17 ans, cela n'a rien d'étonnant : "Les médias ont une forte tendance à prendre les jeunes pour des cons. Et ceux qui se revendiquent 'médias jeunes' n'élèvent en rien le débat vers le haut." Aujourd'hui, sa radio regroupe une équipe éditoriale qui peut se targuer de parler aux plus jeunes - ses membres ne dépassent pas les 25 ans. Même méfiance envers les partis politiques et les institutions : "Le système politique français est corrompu. Ses instances et ses hommes sont vendus aux plus riches." balance Fédor. Le lycéen ne croit pas non plus aux syndicats étudiants : "L'UNEF ou la FIDL font seulement du prosélytisme et ses membres finissent par rejoindre le rang des politiques qu'on tente de combattre." Bilan : 57% des jeunes en France se sentent marginalisés, exclus de la vie sociale et économique de leur pays (dernier sondage de l'Eurobaromètre). Et ils sont moins de 7% à adhérer à un parti (source : Audirep).

Pourtant, leur comportement n'a rien d'apolitique. Cette génération, extrêmement consciente, prône l'effort collectif - chiffres à l'appui, ils sont près de 4 sur 5 à considérer qu'ils ne pourront pas s'en sortir sans solidarité selon Génération What, la grande enquête réalisée par France Télévisions, Upian et Yami 2, qui dresse le portrait des 18-34 ans partout à travers l'Europe et la France depuis 2013. Un mot d'ordre comme en marge du système politique en place, qui pousse à dépasser la dichotomie gauche droite et qui génère de nouvelles formes de militantisme chez les plus jeunes : l'environnement en première instance (36% des jeunes de Génération What en ont fait leur cause de coeur). 

Juliette, 18 ans, rencontrée place de la République, milite pour l'antispécisme et rejette la notion de hiérarchisation entre les espèces: "J'ai vu sur Facebook qu'ile existait une Vegan Place, organisée par l'asso L214 qui milite en faveur des animaux et révèle chaque jour les atrocités qui sont commises dans les abattoirs, les batteries, etc. Depuis, j'organise des happenings, je tracte pour sensibiliser le maximum de gens à cette cause." À ses yeux, cette lutte est plus que jamais politique : "L'antispécisme, c'est notre futur." Elle dénonce l'oppression et la hiérarchisation et prône "l'égalité entre toutes les espèces." C'est grâce à Nuit Debout qu'elle a trouvé un espace, chaque jour, pour s'exprimer librement : "C'est un mouvement social et une révolte de la jeunesse. Ma génération est de plus en plus consciente que les politiques pratiquent la langue de bois. Je n'irai pas voter en 2017, aucun parti ne défend réellement mes convictions."

Peu de temps après les attentats du 13 novembre et suite aux élans de solidarité du monde pour Paris, Margot et Albane, 16 ans, ont remarqué que de plus en plus de leurs amis Facebook postaient ce genre de phrases : "Et pourquoi on parle pas de la Palestine ?", "Et pourquoi pas de la Côte d'Ivoire ?" "Et pourquoi pas du Congo ?" La République Démocratique du Congo, justement, Margot n'en avait jamais entendu parler. Jamais, non plus, de sa population décimée par les guerres : "Les médias français ne l'ont que très peu couvert." Sa découverte, elle la doit au post d'un ami Facebook. "J'ai lu que les ressources naturelles du pays étaient pillées, que le génocide au sein du pays avait causé plus de 5 millions de morts, passés sous silence. J'ai enchainé les documentaires, les articles, les témoignages, avant d'agir." Depuis, Margot et Albane ont créé We Demand Peace, une plateforme de sensibilisation "contre le silence médiatique qui crée l'ignorance et l'impunité des massacres à l'est de la République démocratique du Congo." 

Du haut de leur 16 ans, les deux lycéennes ont déjà organisé une conférence ouverte et gratuite à Paris et réalisé une vidéo diffusée sur leur site en construction. Elles ont depuis obtenu le soutien de plusieurs personnalités comme l'avocat Maitre Réty, ancien président du tribunal pénal d'Arusha, au Nord de la Tanzanie ou Loren Wolfe, program manager de l'université Columbia à New York. Pourquoi la République démocratique du Congo ? "Parce que les frontières n'existent plus et que les médias français continuent de passer sous silence les catastrophes dont le continent africain est atteint." Leur mission ? Multiplier les interventions, à la sortie des collèges et des lycées, organiser des réunions et des débats, monter des événements culturels pour que leur génération s'y intéresse : "Les produits qu'on consomme quotidiennement proviennent d'un pays en guerre et personne n'en parle jamais." À deux, elles investissent un espace auquel les institutions ne leur donnent pas accès : "Personne ne prendrait deux gamines de 16 ans au sérieux. C'est avec notre génération et sans ces instances qu'on y parviendra."

Et au sérieux, on peut les prendre. Les membres du célèbre collectif MILI, désormais célèbres pour leur utilisation politique de la punchline (PNL, Booba) et leurs casses ciblées, ont tous moins de 25 ans mais n'ont pas peur d'agir, coute que coute. Eux aussi, malgré leur détermination et l'efficacité de leurs actions, ne se revendiquent d'aucun parti ni syndicat. Tout ce qu'ils veulent, ce sont des résultats. Leur idéologie ? "Une autre manière de prendre parti pour rompre avec l'isolement", comme ils l'annoncent sur leur page Facebook (qui compte aujourd'hui près de 15 000 fans). Que veulent-ils ? "Le monde ou rien", comme ils écrivaient sur leur banderoles. "Ça veut dire qu'on veut le monde, on ne veut pas se contenter de la place qu'on nous a donnéexpliquait Julien, l'un des membres, à Vice News en avril dernierOn s'en fout d'avoir quelques aménagements, on n'a pas envie de décortiquer le texte dans le détail. Il faut déjà nous sortir de la temporalité dans laquelle on veut nous mettre en nous disant : 'Il y a la précarité, il y a le chômage, on est obligés de faire ça."

Lina, proche du mouvement lycéen adepte des cassages, assure que la violence propre à leur lutte est nécessaire : "Les médias ne font que dénoncer la violence des casseurs sans jamais la questionner. Mais la violence est aussi une révolte. Aucun des membres de Mili n'a cassé une école, une poussette ou la gueule d'un manifestant. Ils cassent des vitrines de banques, des institutions, des instances qui appartiennent au pouvoir. Leur violence est porteuse d'un message politique et les jeunes casseurs sont souvent des militants." Et à l'image d'une société qui la sacrifie, cette jeunesse entend faire parler d'elle : "Quand on est jeune et qu'on veut faire passer un message fort, la violence est le meilleur instrument. La preuve, tous les médias ont les yeux rivés sur cette violence, qu'il s'agisse des discours extrémistes de Marine Le Pen comme des casseurs."  Des médias en effet peu sensibles aux initiatives discrètes, novatrices et en marge des institutions, et qui ne réagissent qu'au spectaculaire. Plus c'est violent, plus on en parle. Peu étonnant que certains aient fini par prendre la violence pour mot d'ordre. 

Une bonne partie d'entre eux a déjà choisi, pour 2017, de dédier son premier vote au blanc. Mais tous ceux que j'ai interviewés ne comptent pas s'arrêter là, plus déterminés que jamais. À quoi ? Je ne sais pas vraiment. Eux non plus je crois.  Alors quoi ? Anarchistes, un peu. Nihilistes, pas du tout. À ces gros mots, déjà construits et déconstruits par les générations précédentes, une frange de la génération Z préfère la libre-association, la solidarité et l'horizontalité. Cette spontanéité et cette hargne, elle ne la doit qu'à son énergie dispersée, mais au final peut-être prête à se rassembler. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Léon Prost 

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