punk

le rock français (re)trouve son esprit punk

​Loin du schéma des grandes maisons de disques parisiennes, des labels de rock français indépendants se fondent et survivent en Province. Ensemble, ils redonnent une matérialité à la musique et l'inscrivent dans un temps long et serein. i-D est parti à...

Violaine Schütz

En pleine crise du disque, quand tout se digitalise et que rien ne reste, il paraît presque suicidaire de se lancer dans la création d'un label de musique. Et pourtant une révolution se passe - en sous-sol. Toutes les semaines une nouvelle maison de disque, inspirée du modèle de Born Bad, né en 2006, voit ainsi le jour dans notre pays. Ce label farouchement indépendant sémillant, inventif et parigot représente aujourd'hui une figure tutélaire du rock énervé. Parmi ses rejetons parisiens qui font le plus de bruit, se trouvent les exigeants Anywave (de tendance goth-new wave), les excellents Teenage Menopause, qui ont déniché la star underground grunge-noise Jessica 93, les psychédéliques Gone With The Weed, les grands amateurs de musiques métal Music Fear Satan ou encore Le Turc Mécanique. Mais si vendre des disques dans la Capitale paraît déjà osé, exister et briller en dehors de la Ville Lumière paraît encore plus risqué. Il existe pourtant une armée de labels souterrains qui s'en fout et se bouge comme personne, en sortant des K7 et des vinyles de parfaits inconnus. 

Ensemble, ces labels défendent une esthétique DIY, une indépendance et un esprit bricolage hyper rafraichissants. On pourrait aller jusqu'à les considérer comme les derniers samouraïs du rock indépendant et les éléments essentiels à la création musicale. La vraie. Parce que dans une ère où la musique ne trouve plus aucune forme de matérialité, eux, la réinventent. Un peu comme si nous étions revenus au temps poétique des Sarah Records, Creation, New Rose, Sub Pop, Factory Records et Postcard…Le disque, objet de culte soigné, était alors chéri comme une lettre d'amour, un trésor rare et fragile, qu'il fallait mériter avant de posséder. Un peu comme ce que le fanzinat photocopié et lié à la main représente par rapport à l'édition à grande échelle - un acte de résistance. Nous avons demandé à ces mélomanes de l'ombre qui oeuvrent à contre courant et en dehors du gratin parisien, de nous donner leur secret pour dénicher la perle rare et sauver le disque.

En 2016, la culture se réduit-elle encore à Paris ? Complètement, tranche illico Laetitia de Casbah Record, un label dark / punk / psyché installé à Valence. La bande de la Casbah raconte: "Quand on est loin du centre du monde, le réseau est plus difficile à mettre en place. On ne se sent pas rejeté mais il est plus rare de croiser les personnes qui ont les mêmes passions que nous." Pourtant, pour découvrir ce type de label il suffit parfois juste de prendre le RER. Prenons Howling Banana à Saint Denis. C'est là que Tom, 29 ans, a monté tout seul son label de garage rock-psyché, en 2011 et a depuis signé les bouillonnants et très recommandables The Madcaps et Kaviar Special. À l'heure du téléchargement, Tom ne panique pas : "Tant qu'on est conscient dès le départ que ça ne va probablement pas super bien marcher, et qu'on voit ça plus comme un hobby que comme un boulot, alors ça va. Le plaisir de sortir des disques cool doit prendre le pas sur la possibilité de payer ses factures."

Chez David de Kerviniou Recordz, maison de disques entre rock noise et virées expérimentales basée à Rennes qui ne sort que du vinyle et dont le rêve serait de signer un split album entre Sardou et Black Sabbath, le discours est le même. "Nous ne sommes pas une entreprise mais une association. Notre objectif n'est pas de gagner de l'argent, encore moins d'en vivre. Nous sommes cinq et avons tous un autre job. Le fric investi dans les disques est le nôtre. Ensuite, les ventes financent d'autres sorties."

Guillaume des Disques Anomymes, label rennais de pop maniaco-dépressive, accouché en 2012 et puisant son nom dans "une malheureuse expérience aux alcooliques anonymes" résume bien le but non lucratif de leur petite entreprise. Eux qui publient surtout en K7 et vinyle des groupes aux noms aussi bizarres que Bière Noire, expliquent : "La crise pour les petits, c'est tout le temps, donc ça n'a pas vraiment d'importance. Un jour, on s'est fait cambrioler nos bureaux. Nos voleurs sont partis avec notre coffre-fort pensant avoir touché le jackpot sauf qu'il était vide et qu'on avait perdu la clé. On les remercie de nous avoir épargner un tour à la déchetterie."

Pour les deux étudiants Ragnar et Denis derrière Crane Records, exilés au Mans pour sortir des disques fabuleux de noise cold, les poches ne sont pas plus pleines. « Tout l'argent récolté sert aux activités du label. Les artistes sont rémunérés en disques, donc chacun bosse de son côté tandis que le label se nourrit exclusivement de ses fruits. Tout se fait par dévouement. Un enfant n'est pas sensé rapporter d'argent. » Mais où ces labels puisent-ils leur motivation ?

Lorsqu'on interroge ceux qui se battent pour nous faire écouter des sons aussi différents qu'épatants, il semblerait qu'être animé par une foi immuable dans la musique est la clé. La plupart des meneurs de labels undergournd se sentent investis d'une mission : prêcher la bonne parole psyché, punk ou garage dans un monde où la musique perd toute forme de matérialité et ne vend presque plus. Pour Alexandre, jeune trentenaire et co-fondateur de Requiem for A Twister/Croque Macadam à Montrouge qui signe aussi bien du rock noise, du punk (Cheap Riot), de la pop shoegaze (Future, Venera 4) que de l'indie-pop (Triptides), il faut en effet se foutre royalement de réussir pour continuer. "Ne pouvant en vivre et n'étant pas bénéficiaires, il est surtout question de défendre des groupes (voir une scène) que nous aimons." Laetitia de Casbah confirme : "Ce qui nous guide, c'est la passion, l'honnêteté intellectuelle et créative. On n'arrêtera pas de suivre un groupe s'il rencontre le succès commercial. En revanche, si sa musique change à cause de ça, ça nous fait chier. Pour notre webzine et notre émission de radio, on joue les lampes de poche : on parle moins de ceux qui n'ont pas besoin de nous (Ty Segall, Black Lips, Jack White) pour mettre l'accent sur ceux qui ont besoin de lumière. "

Et alors que les grosses maisons de disque semblent marcher sur la tête, les petits labels, eux, défendent une donne humaine : "Nous ne sommes pas dans la stratégie, explique David de Kerviniou, on a un réel côté looser. Nous sortons des groupes qu'on aime et on essaie d'être fidèles, de les suivre, de leur trouver des dates de concerts quand ils passent dans la région. Pour participer à la sortie d'un disque, il doit y avoir un côté humain. Nous connaissons souvent les membres des groupes dont on s'occupe. On se rencontre lors des concerts, on boit des coups et les choses se font. C'est surtout les gros qui se posent la question de la rentabilité. Comment peut-on continuer à se gaver sur le dos des artistes alors qu'on vend moins de disques physiques ? Nous, on s'en branle. On n'est pas là pour le pognon mais pour permettre aux groupes de réaliser un objet qui leur ressemble. Tant qu'il y aura des labels, associations et structures dans cet esprit, le disque vivra. Et les presseurs de vinyles pourront dormir peinards."

En ce sens, ces promoteurs amateurs ont quelque chose de politique dans leur démarche et leur philosophie et partagent une mission commune : transmettre de la bonne musique aux autres, même si leurs disques n'atteignent que 50 mélomanes. Un engagement qui force le respect. Leur graal ? Le regard qui brille quand on reçoit le carton de vinyles de sa première sortie. Et puis quoi de plus grisant que la satisfaction et l'aboutissement de sortir un disque qui change une vie. Ou plusieurs.

Et ces labels regorgent d'imagination pour donner envie de s'intéresser à leurs sorties chéries. Il s'agit souvent de tirage limités (entre 50 et 300 pièces le plus souvent) sur cassettes ou vinyles. Grands romantiques, ceux qui les publient privilégient la pureté d'un son brut, avant tout. Crane Records prône comme beaucoup le retour au vinyle. « Le cd est un support assez banal. A l'époque de la playstation 1, on préférait encore souffler dans nos cartouches de Nintendo 64. Il nous sert uniquement d'objet promotionnel. Le vinyle possède une vraie noblesse. On sortira bientôt des cassettes pour une série de rééditions, mais notre rêve serait de publier sur des bandes Revox, dont la qualité de restitution est fascinante. »

Pour ces esthètes la musique de qualité mérite une forme à la hauteur du fond. Sortir de beaux objets qu'on a envie de regarder et de conserver avant de les écouter, qui se dégustent avant de toucher. D'ailleurs Cranes Records « est né aux Beaux Arts en 2012 comme projet plastique. On fait tous nos visuels en huit-clos, en atelier. Chaque détail compte pour créer un ensemble cohérent (pliage, archive, dessin, brillance, matériau, texture), qui tente d'entrer en résonance avec l'histoire de l'art. À l'âge d'or du disque, un petit tirage pour un label indépendant c'était 3000 exemplaires, aujourd'hui c'est 300 : on s'adapte. Avec ces séries limitées on est forcés d'être plus créatif tout en étant à la hauteur des produits usinés de l'industrie, en les façonnant parfois à la main et en les numérotant comme des oeuvres originales. Puis nous sommes des enfants du Bauhaus au service de la création industrielle. L'enveloppe compte autant que le message. Notre art devrait être le prolongement de notre vie. »

Ces structures indés ne lésinent pas non plus sur l'art du storytelling, n'hésitant pas à inventer de folles histoires sur la naissance d'un groupe, ou à se décrire de façon mystique, pour attiser le désir. Celebration Tapes se définit ainsi sur son Facebook : "Fondée à Reims lors de la saison des fraises, Celebration croit à la pop sous la déviance et aux raves antiques." Choisir un nom vendant du rêve paraît aussi primordial. Consternation, éditeur de K7 et fanzines à Rennes, Poussière d'Epoque dans la même ville, Ascèse Records à Castres (rude bourgade pour tenir un label, on imagine), les chantres du shoegaze Crane Records au Mans, Juvenile Delinquent à Nantes, les très punk Pouet! Schallplatten à Orléans, ça en jette comme patronymes. Sur son site blog, le label Mon Cul c'est Du Tofu (basé en région parisienne) donne même des conseils pour se trouver un bon nom "de groupe qui tue. C'est tout un art : Marylin-Rambo, Bière Sociale, Trotski Nautique, Alpha Blondead, Monda Di Mierdo, Casio Judiciaire, Bile Clinton, Guilh'em All, Halal Vegan, Lobster Killed Me, Comité Défaite, Cougar Discipline, Headwar, Steve Albinos, Les Merguez Sauvages, Besoin Dead, Rocky Cat, Sangria Gratuite, Barbara Stressante, Pete Sans Bras, Michel Serrault Positif, Salvador Alien 2, Goy Division, Pédophile Collins. Vous vous demandez légitimement : mais d'où vient ce génie ? Du coup, toi le jeune qui n'en veut, je vais te donner deux trois combines pour trouver un nom au top avant d'envoyer tes démos. Déjà, pars d'un mot que t'aimes bien. Moi, j'aime bien PERLOUSE. Bière Sociale ils aiment la bière et la sécurité sociale, moi je suis plutôt branché Perlouse."

La journée type d'un patron de label est pourtant moins folle que ne le laisse présager les noms choisis. Beaucoup de café, de mails, d'emballage de paquets et de virées à la poste. Ou "L'excitation. L'attente. L'ennui. La fatigue. La peur. L'excitation. L'attente... Et ainsi de suite" dixit les gamins de Crane Records, qui ajoutent : "Quand on sort un groupe c'est qu'il manquait sa présence, le hasard de la vie fait qu'on les trouve quand on ne les cherche plus, un peu comme en amour. " Ils enchaînent aussi le plus de concerts possible à la recherche du coup de coeur. Guillaume des Disques Anonymes raconte : "Quand la chanteuse chante faux et qu'il y a plus de quatre distorsions en série par instrument, ça nous interpelle."

Et puis il y a les heures passées sur la toile. Si le clivage Paris/Province/Étranger disparaît peu à peu, c'est surtout grâce au web, qui met en relation les excentriques animés par la même passion. Pour se faire entendre aujourd'hui, rien ne surpasse Facebook et Bandcamp. Pour Guillaume des Disques Anonymes, le web est tellement important que l'un de leurs artistes, "Pocket Burger a écrit un hymne à Internet . changé le rapport entre les artistes et le public. Aujourd'hui, on peut se poker ou troller des artistes qu'on aurait jamais osé aborder auparavant." Quelque chose que La Souterraine, médium crée il y a deux ans par deux amis entre Créteil et Toulouse, a bien compris : "On sort des compilations en téléchargement libre sur notre site. On fonctionne comme des pros amateurs, privilégiant l'autonomie ouverte aux participations extérieures et aux dons, l'horizontal plutôt que le vertical. On constitue des micromarchés, des communautés, plutôt que crever dans le macro-marché. On découvre, excités, des connexions souterraines entre les musiciens. Nous servons de vitrine et de lieu de passage jouissant d'une liberté totale alors que l'industrie fige les choses. Sur le web, tout est plus détendu : il n'y a rien à perdre, vu qu'on n'a pas grand-chose.En fait, on essaie de mettre en pratique l'agriculture du disque, un esprit paysan, l'élevage en plein air plutôt qu'en batterie, des temps longs et des circuits courts."

Après avoir discuté avec une dizaine de labels, une évidence s'est imposée. Tous s'accordent sur une chose : la scène musicale rock françaisenes'est jamais aussi bien portée. D'ailleurs c'est peut-être à cause même de l'état actuel du pays, que la scène rock, notamment garage, possède autant de panache - la rébellion sonore puise son énergie créatrice dans une violence plus sociétale. Comme le dit Alexandre de Requiem : "Nous constituons un Tiers état, les deux autres étant les majors puis les "gros" indépendants vivant grâce aux subventions, comme Naïve." Casbah Records tient un discours encore plus punk : "la grosse industrie du disque mérite de mourir. Les seuls qui peuvent la sauver ce sont les consommateurs. Mais il faut que les esprits s'éveillent et que les gens arrêtent de consommer de la merde comme une becquée musicale. La scène française ignorée par les grands faiseurs de pop stars est très dynamique, enthousiasmante et créative."

Credits


Texte : Violaine Schütz