grand blanc va nous faire grand bien

Le quatuor français nous parle de chanson française, de la Trilogie du Samedi et de surréalisme.

par Micha Barban Dangerfield
|
19 Février 2016, 1:00pm

Grand Blanc vient du grand large de l'Est français. À l'image de ses paysages désolés et froids, le premier EP du quatuor se fait le reflet d'un état de contemplation et l'écrin d'un cri adolescent poussé en choeur. Dans leur dernier album, Mémoires Vives, ils puisent dans un champ musical tout autre - plus électronique, plus club, plus néon. Nous les avions rencontrés pour la sortie de leur clip Surprise Party, un coup d'envoi plaçant leur nouvel album sous de très beaux auspices. Déjà Camille confiait "On était plus premier degré avant, plus dark. Aujourd'hui on prend un peu de distance, avec un peu plus d'humour." Grand Blanc ne fait pas de grand écart mais prend un virage, un tournant sonique que le groupe doit à son nouvel ancrage parisien. Bref, Grand Blanc se cherche et se trouve. i-D a passé un moment avec eux pour parler de la scène rock de l'Est, de la Trilogie du Samedi et de surréalisme.

Votre groupe s'est formé à Metz et a grandi à Paris, pouvez-vous nous parler de votre expérience de ces deux scènes musicales ?
Benoit : À Metz il y a des associations de musique très actives. C'est une petite scène, assez familiale où il se passe plein de belles choses. Elle est vive mais peu diffusée. On aime beaucoup la Triple Alliance de l'Est qui rassemble des groupes assez froids, indus et expérimentaux. On a toute une mythologie originelle qui vient de Metz et qui se constitue de nos expériences de live, de certains groupes locaux légendaires pour nous et aussi de l'environnement en soi. Des paysages mornes, des espaces en friche. Paris à l'inverse est un énorme vivier, on rencontre plein de monde, c'est une tout autre dynamique. Maintenant c'est chez nous et je pense qu'on le ressent dans notre nouvel album. Il s'inspire de l'ambiance parisienne, du rythme de vie que la ville impose. On réagit à quelque chose de plus fourmillant, de plus complexe.

C'était comment d'être ado et de faire de la musique à Metz ?
Benoit : 
On faisait des trucs à la con, on allait faire des tours de bagnole dans les collines et on buvait des canettes. Il y a plein de vieux bunkers dans le coin, on allait faire les cons là-bas. Notre manager Yannik organisait des free-party. Tous nos potes avaient des accents lorrains horribles. On a trop kiffé notre adolescence c'est pour ça qu'elle inspire nos textes. On parle de partie de foot pouraves, de vieilles bagnoles. En vrai, il aurait été difficile de faire de la new wave en parlant de férias.

Camille : Après on aimait bien regarder la trilogie du samedi aussi.

Il semble y avoir un avant et un après assez franc avec l'album Mémoires Vives qui est plus club, plus péchu…

Camille : Notre EP reflète un sentiment d'urgence, on a voulu faire nos morceaux vite, on voulait crier certaines choses. L'album est plus réfléchi peut-être et on s'est intéressé à de nouveaux sons, plus club en effet. On a voulu creuser dans cet héritage. On nous range souvent dans la case "inspiration années 1980". Oui certes mais pas que. On écoute tous de la techno, on aime tous danser, on aime le hip-hop aussi. Ça fait partie de notre environnement musical donc ça s'entend forcément dans notre musique en effet.

Benoit : Sur le premier disque je crois qu'on se demandait encore ce qu'on voulait faire comme musique. On se pose toujours la question de ce qu'on veut faire. Mais aujourd'hui on se pose beaucoup moins la question du genre, de nos influences. Luc a composé un track très techno. Le titre le plus hip-hop de l'album a été pensé par Camille et Vincent. Dans l'ensemble on a essayé de fabriquer des choses.

Vous vous êtes sentis plus libre dans la composition de cet album ?
Benoit : 
Oui vraiment. Et puis on a pris notre temps. On est partis de Paris pour s'enfermer dans une maison dans l'Oise. On a eu le temps de se perdre et de réfléchir, de digérer toutes nos influences.

Vous composez comment à 4 ?
Luc : 
C'est assez collégial, chacun a son poste de travail et on se concerte pour que chacun amène sa pierre à l'édifice que ce soit un riff, un bout de texte ou de phrase. On pouvait partir d'un truc techno et le transformer en pop. On se disait jamais "tiens on va faire un morceau comme ÇA." Les seules fois où on l'a fait, on s'est plantés. Le track le plus techno de l'album,Désir Désir, c'est parti d'un riff de guitare de cow-boy !

Benoit : En écoutant certains de nos morceaux on se dit "WOW mais ça me dit un truc," ça nous paraissait assez familier de mélanger une guitare rockabilly avec de la techno. Et en rentrant, Benoit de notre label a écouté et nous a fait écouter Underworld, un des premiers groupes à mélanger techno et guitare dans les années 1990 . Et c'était fou. C'est ça qui est intéressant. On a fait les choses de façon anarchique sans se rendre compte qu'on produisait un truc influencé de mille choses hyper différentes. C'est pas un truc qu'on avait réfléchi en amont.

Benoit j'ai cru comprendre que tu étais la plume du groupe ?
Benoit : 
Oui j'adore. J'écris depuis toujours. Mais avant je faisais rien de mes textes. Ils ne me satisfaisaient pas. Jusqu'à ce qu'on fasse Gand Blanc. Maintenant je pense qu'on parle la même langue !

En parlant de langue, le français a toujours été une évidence ?
Benoit : 
On considère la langue comme un matériau sensible. De manière générale, je suis lassé de l'approche archaïque de la langue qui consiste à "tu penses un truc, tu prends des mots et tu le dis." En fait tu penses autant avec les mots que par les mots. Donc moi je peux pas avoir une approche aussi sensible de l'anglais. Enfin, il faudrait que je le maîtrise beaucoup plus.

Camille : C'est un point de vue. On veut faire des textes avec du sens et on ne peut pas faire de la musique autrement.

Vincent : Après ça ne nous empêche pas de faire des chansons avec des mots en anglais commeSummer Summer, parce que ça fait partie de notre génération aussi.

Vous pensez qu'il y a une désacralisation de la langue française qui s'opère dans la chanson française et qui permet de la triturer sans blasphémer ?
Benoit : 
Le rap l'avait déjà fait. Mais si tu écoutes I Am dans les années 1990, ils disent Nique Ta Mère mais ils utilisent aussi des mots hyper précieux ! C'est très bizarre. Même PNL aujourd'hui, je sais pas encore si c'est du génie ou une simple arnaque mais c'est génial ! Ce qui est sûr c'est qu'il y a une volonté de dire les choses de façon viscérale et sans détour. En fait on n'a pas choisi.

Vous avez une éducation musicale très chanson française ?
Camille : 
Non pas tellement, gamine j'étais fan de Michael Jackson, de Céline Dion et de Léonardo DiCaprio. Comme tout le monde. Plus tard j'étais à fond dans la musique folk. J'étais au conservatoire de musique, ça a été très important. J'ai grandi en faisant de la musique.

Benoit : On est tous instrumentistes donc on voyait la musique comme un phénomène acoustique. Puis on a découvert les ordis, on a appris à enregistrer, on a posé des synthés, des réverbes. Luc était le geek de la bande pour ça. On a évolué ensemble. On s'est nourris d'une nouvelle musique ensemble.

Vous proposez des sons très différents aujourd'hui par rapport à vos débuts…
Luc : 
Oui c'est comme ça que tu kiffes créer et ne te lasses jamais. C'est un renouvellement nécessaire.

Benoit : Il y a aussi une limite à ça. Nous, on adore voir jusqu'où on peut aller. Tirer de nouvelles ficelles. C'est comme ça qu'on apprend qui on est. En lâchant certains bagages tout en restant ce qu'on est, au fond. Après, il est très peu probable qu'on fasse un album de zouk dans les années à venir !

Vous vous sentez comment dans la scène française aujourd'hui ? C'est une ambiance plutôt familiale ?
Camille : 
Oui on a pas mal de potes, c'est une scène très familiale et sympa.

Vincent : On partage tous la même excitation, au même moment. Et puis par exemple on partage le même ingé son avec Bagarre. Louis des Blind Digital Citizen a fait de la batterie pour nous. C'est un cercle assez soudé.

Benoit : C'est pas juste un truc de label. On est vraiment fan de ce qu'ils font. On a eu une carte blanche au Trinitaire à Metz, on a donc invité Blind Digital Citizen et Bagarre. C'était génial. On a halluciné de leur puissance sur scène. On leur fait plein de Zoubis d'ailleurs. Spéciale dédicace.

Vous faites référence à Breton dansAmour Fou, pouvez-vous m'en parler ?
Benoit : 
C'est venu de vieux souvenirs d'histoire et de littérature. Je n'avais pas lu le texte de breton. Le texte de la chanson est l'assemblage de bribes de plein de choses que je n'étais jamais parvenu à mettre en lien. Et puis au fur et à mesure, les bouts de textes ont commencé à dessiner un truc. C'est ma première chanson d'amour. Une amie très chère m'a filé le bouquin de Breton après. Je pense que ça aurait beaucoup plu à Breton parce que ça a été la concrétisation pour moi de la théorie surréaliste selon laquelle tu peux avoir lu un livre sans l'avoir lu et en faire quelque chose parce que c'est la surréalité qui se fait raccord. Et puis finalement, ça nous va bien le surréalisme.

Vous pourriez vous qualifier de groupe surréaliste ?
Camille : 
On est à des lieux du mouvement. Là c'était plus une démarche de fond. On ne revendique pas une identité surréaliste.

Benoit : Je pense qu'on ne s'en rend pas compte. On voulait appeler Surprise Party « Enfant Terrible » en référence à Cocteau. Même s'il n'était pas un surréaliste en soi, il était un compagnon de route du surréalisme. Sur notre pochette, il y a un phare complètement détourné, on pourrait y voir une référence à Duchamp. Alors oui, inconsciemment on est attiré par le surréalisme. Mais c'est ça l'idée de ce mouvement, c'est qu'il y a des idées qui te traversent et te dépassent, que tu intériorises sans le savoir. Il y a des choses qu'on ne comprend pas, qu'on n'intègre pas à notre consciente mais qu'on vit et qu'on ordonne. Et c'est jouissif quand à notre époque on se prend un feed facebook infini dans la tronche à longueur de journée composé d'une image de Daesh, d'un LOLcats, d'un viol je ne sais où et d'un clip de rock. On vit dans un monde impossible à ordonner du coup notre écriture est fragmentée. C'est ça notre surréalité. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Philippe Mazzoni

Tagged:
Grand Blanc
Mémoires Vives