Michael Jackson et les Robson en 1990, dans Leaving Neverland

vous ne verrez plus jamais michael jackson de la même manière après « leaving neverland »

Ce nouveau documentaire dévoile ce qu'on a, au fond, toujours su.

par Alim Kheraj
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27 Février 2019, 10:34am

Michael Jackson et les Robson en 1990, dans Leaving Neverland

Michael Jackson a toujours excellé dans l'art de la manipulation. Tout au long de sa carrière et jusqu’à sa mort en 2009, il a manipulé la façon dont les gens le percevaient - par ses performances, son usage de la chirurgie esthétique ou sa personnalité. Devenu une bête de foire jetée en pâture au monde entier, face à un public stupéfait n'hésitant toutefois pas à le tourner en dérision pour son divertissement, Jackson a toujours disposé de l’arme la plus puissante de son arsenal de manipulation : son génie musical.

La manipulation n’est pas nécessairement une mauvaise chose – après tout, des acteurs et des réalisateurs sont payés pour nous manipuler émotionnellement lorsque nous regardons un film. Mais la plupart du temps, la manipulation relève davantage de l’hubris, du pouvoir et du jeu d'influence, utilisé à des fins néfastes. À Hollywood, Harvey Weinstein a manipulé de nombreuses jeunes femmes afin d’obtenir d'elles des faveurs sexuelles. Quant à R. Kelly, il aurait manipulé des jeunes filles pour qu’elles rejoignent sa « secte sexuelle », en les retenant contre leur volonté pour les soumettre à des abus sexuels, physiques et émotionnels. Les deux hommes nient les accusations portées contre eux. Jimmy Savile a manipulé les gens qui croisaient sa route afin d'obtenir leur silence au sujet des abus sexuels qu'il commettait sur des enfants.

C’est ce genre de manipulations Savile-esque – une prédation liée à une subtile manipulation des comportements humains – qui est au cœur du nouveau documentaire en deux parties Leaving Neverland. Avec force de détails intenses, graphiques et insoutenables, le film accuse Michael Jackson d’avoir utilisé sa célébrité pour prendre sous son aile deux garçons, Wade Robson et James Safechuck, dont il aurait par la suite abusé sexuellement. Les faits se seraient déroulés dans les années 1980 et au début des années 1990. Le début de la fin pour MJ, qui fut ensuite poursuivi par des rumeurs et des accusations de pédophilie de 1993 jusqu’à sa mort.

Pour les fans qui ont découvert le chanteur dans sa phase post-impériale – j’en fais partie – notre relation à MJ est intimement liée à ses excentricités et à ses scandales. Nous ne sommes pas seulement obsédés par sa créativité, mais aussi par son visage, par la vie qu’il s’est construite derrière les portes de son désormais célèbre ranch de Neverland, et, bien sûr, par les accusations répétées d’agressions sexuelles sur des enfants. En 1993, le chanteur fut accusé d’avoir agressé l’adolescent de 13 ans Jordan « Jordy » Chandler. L’affaire a été réglée hors tribunal grâce à une transaction qui s’élèverait à 20 millions de dollars. Jackson s'est ensuite revu accusé d’abus sexuels sur mineurs par Gavin Arvizo, un autre garçon de 13 ans. Si l'affaire a été jusqu’au procès, Michael Jackson a fini par être acquitté de tous les chefs d’accusation.

Dans le Los Angeles Times, le critique Gerrick D. Kennedy a été la voix de nombreux fans lorsqu’il a avoué qu’il avait « passé plus de temps [qu’il ne s’en souvenait] à lire des documents du tribunal, à étudier les accusations qui poursuivaient Jackson. » Personnellement, j’ai revu le documentaire controversé de 2003 réalisé par Martin Bashir Living With Michael Jackson bien plus de fois qu’il n’est sain de le faire, analysant son comportement à la recherche de traits de génie, d’aveux de sa culpabilité et d’indices de sa dépravation. Le culte sans faille que j’ai eu pour Jackson étant enfant (me poussant à me déguiser en lui à la moindre occasion et à l'imiter en permanence) s’est transformée en un mélange d’horreur obsessionnelle, de peur et d’adulation. Il fallait que je découvre la vérité au sujet de cet homme que je ne pourrais jamais véritablement comprendre. Son aura de mystère suscitait une fascination inextricable.

Leaving Neverland marque un tournant : il ne s'agit plus de spéculer quant à la relation de la star avec les enfants. La dérangeante vérité, présentée minutieusement et sans concession, est que Jackson était un pédophile qui agressait de jeunes garçons.

Soyons clairs, Leaving Neverland n’est pas un film sur Jackson. Il aborde l'histoire de deux familles, et de la façon dont le spectre de Jackson continue à hanter leurs vies. Les deux familles – les Robson et les Safechuck – racontent la façon dont le chanteur s’est progressivement immiscé dans leurs vies, en faisant des deux garçons ses protégés. Wade Robson était un fan obsessionnel de Jackson et un danseur talentueux tandis que James jouait dans des pubs. Chacun à leur manière, ils décrivent comment Jackson les a « élus ». Safechuck, qui tournera dans une pub Pepsi en compagnie du chanteur, compare ses premières rencontres avec la star à une « audition ».

Michael Jackson with James Safechuck

Véritables gardiennes du temple, les mères jouent un rôle essentiel dans le film : Michael Jackson réussit à les charmer, à tel point que l’une d'entre elles confie l'avoir considéré comme un fils adoptif. MJ se décrit comme un enfant seul et isolé, et ces gens, simples en apparence, n’arrivent pas à croire que la plus grande star de tous les temps veuille passer du temps avec eux, offrant à leurs enfants des opportunités qui pourraient changer leurs vies à tout jamais.

Les deux familles se souviennent que Jackson pouvait passer des heures entières au téléphone avec les mères et leurs enfants, venant parfois chez eux pour profiter de leur bonheur domestique (Jackson a procédé de la même manière avec la famille de Jordan Chandler). Wade et James détaillent tous deux leur amour pour Jackson, et la façon dont ils croyaient être aimés par le chanteur en retour. Vu la façon dont le film présente les choses, on peut comprendre pourquoi les mères autorisaient leurs enfants à rester seuls avec Michael. Persuasif, aimant, ses relations avec les enfants semblaient innocentes - ils regardaient des films et mangeaient du popcorn, jouaient aux jeux vidéo et faisaient des pyjamas parties. « Ça ne paraissait pas si étrange », confie l’une des mères.

Et pourtant, c’était étrange. À travers des détails douloureux et sans concession, Robson et Safechuck se rappellent la façon dont Jackson a commencé à abuser d’eux quand ils étaient enfants, évoquant le système d’alarme sophistiqué du chanteur, qui alertait quiconque se trouvait dans sa chambre si des gens arrivaient (l’existence de cette alarme a été confirmée par les avocats de Jackson lors du procès de 2005 pour agression sexuelle sur mineurs).

Jackson créait également des conflits entre l’enfant et ses parents, en entretenant l’idée que c’était eux-deux contre le reste du monde. Les parents des deux familles ont d'ailleurs fini par se séparer, offrant à Jackson l’opportunité d’endosser un rôle paternel pour Robson et Safechuck ; l’attention qu’il leur accordait devenait alors un sas de réconfort leur permettant d’échapper à des vies familiales troublées. Mais MJ n’hésitait cependant pas à menacer les garçons, expliquant à Robson que s’il racontait à qui que ce soit la nature de leurs pyjamas parties, ils finiraient tous deux en prison pour le restant de leurs jours. Safechuck raconte que Jackson le soudoyait avec des bijoux pour des faveurs sexuelles, ayant été jusqu’à dire qu’ils avaient contracté un faux mariage. Et c’est exactement ainsi que les enfants voyaient leur relation avec le chanteur : un mariage.

Michael Jackson

Mais les mariages peuvent mal se terminer. S'il y a quelque chose d'indéniable chez MJ, c’est bien son obsession pour l’enfance – les deux hommes décrivent comment ils ont fini par être remplacés par des garçons plus jeunes, par une star entretenant les jalousies. Safechuck raconte un épisode troublant ayant eu lieu l’une des dernières fois où il a dormi chez Jackson : après l'avoir fait boire, le chanteur a fini par partir au lit avec un autre garçon, le laissant désemparé – et envieux. Robson se souvient également de la façon dont Jackson l’a remplacé, choisissant d’emmener Jordan Chandler sur sa tournée mondiale de 1992, alors qu’il avait promis cette place à Robson.

Les sentiments contradictoires que les deux hommes ressentaient pour Michael Jackson composent l’essentiel de la seconde partie du documentaire, ainsi que les conséquences dévastatrices de ces abus sur leur vie d’adulte. Les deux hommes parlent de crises de nerfs, d’épisodes dépressifs et de relations familiales détruites, partageant leur colère à l’égard de leurs mères pour ne les avoir pas protégés de la situation, avant de faire part de celle qu’ils ressentent contre eux-mêmes.

Pourtant, les histoires relayées par cette partie du documentaire ont convaincu de nombreux fans de Michael Jackson que les accusations de Robson et Safechuck étaient montées de toutes pièces. Au moment où nous écrivons ces lignes, ces personnes n’ont pas encore vu le documentaire et ignorent donc à quel point les témoignages de ces hommes sont émouvants et convaincants. Ils ne semblent pas non plus comprendre que pour des raisons légales, ni Safechuck ni Robson n’ont pris connaissance du témoignage de l’autre avant de voir Leaving Neverland.

Cela leur importe peu. Dans leur quête effrénée de complot, des fans ont conçu des sites et créé des vidéos sur YouTube afin de discréditer leurs témoignages. Robson a été le plus attaqué des deux, dans la mesure où il a témoigné en faveur de Jackson au cours du procès de 2005 pour abus sexuels sur mineurs, et a nié avoir été lui-même attaqué. Il y a également les deux plaintes au civil, classées sans suite, que Safechuck et Robson ont portées en 2017 contre les héritiers de Michael Jackson, réclamant 1,5 milliard de dollars de compensation. Les héritiers de Michael Jackson ont vigoureusement protesté contre le film et poursuivent HBO pour 100 millions de dollars (soit environ 88 millions d’euros). Dans la plainte qu’ils ont déposée, ils déclarent : « Michael Jackson est innocent. Point. »

Ce que les fans et les héritiers de Jackson ne parviennent pas à saisir, c’est l’impact que les abus sexuels sur des enfants ont sur les survivants, lorsqu’ils atteignent l’âge adulte. Safechuck et Robson parlent de la peur qu’ils ressentent encore aujourd’hui, ainsi que de la culpabilité, de la honte, et de l’isolement qu’ils endurent.

Mais ce qui rend cette affaire aussi unique est sans doute l’affection que les deux hommes et leurs familles ont gardée pour Jackson des années après la fin des abus. Ils décrivent comment, quand Jackson leur a demandé de nier les faits en 1993, ils ont senti leur amour pour lui refaire surface. Et visiblement, Robson lutte encore entre un mélange d'amour et de colère contre le chanteur. « Je comprend que ce soit très dur à croire pour les fans, a t-il affirmé lors d’une conférence après la première du film au festival de Sundance. D’une certaine façon, j’étais dans la position où ils sont actuellement. Même si ça m’est arrivé, je n’arrive toujours pas à croire que ce Michael a fait était mal. »

Vu la propension actuelle qui tend à « annuler » les gens suite à des accusations aussi explicites, la musique de Michael Jackson devrait être jetée aux oubliettes à tout jamais. Mais « l’annulation» de Michael Jackson n’est pas l’objectif de Leaving Neverland, et il est peu probable que le film mette un terme à sa légende. Il s'agit plutôt de donner une plateforme à deux survivants d’abus sexuels, de leur permettre de partager leur vérité tout en exposant les structures et les comportements qui facilitent les abus sexuels sur mineurs. J’ai repensé à moi à l’âge de sept ans – l’âge qu’avait Robson quand il a été agressé pour la première fois – et à la façon dont j'aurais réagi si Jackson m'avait demandé les mêmes choses.

Je me sens triste pour Robson, mais je me sens aussi coupable et dévasté pour tous les petits garçons qui ont été en contact avec Michael Jackson. Pendant des années, j’ai défendu l’homme qui n’avait pas eu d’enfance, j'ai critiqué le traitement médiatique dont il faisait l'objet. Quand il a été acquitté de tous les chefs qui l'accusaient d’abus sexuels sur mineurs en 2005, j'en ai même conclu que le fait de partager son lit ou de tenir la main de garçons pré-pubères était plus «inapproprié » que criminel. Je me suis même senti soulagé quand j'ai appris que mon idole avait été acquittée.

Et aujourd'hui, alors que j’écris cet article, après avoir regardé Leaving Neverland et passé des journées entières à enquêter sur les pires atrocités qu’il a infligées à des enfants, je ne peux m’empêcher d'être ému par sa musique, de façon inexplicable et macabre. Le cycle de fascination se répète ; son spectre demeure. De là où il est, Michael Jackson parvient peut être encore à nous manipuler.

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