la culture du clash est-elle plus toxique qu'on ne le pense ?

Depuis des semaines se joue en public un feuilleton opposant violemment Booba et Kaaris. Si ce clash est un parfait exemple d'une culture du conflit, il est loin d'en être le plus toxique.

par Antoine Mbemba
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15 Février 2019, 11:46am

« LES PLUS GROS CLASHS EN DIRECT », « TOP 10 DES CLASHS À LA TÉLÉ FRANÇAISE », « LES PLUS GROS CLASHS VERBAUX DE LA POLITIQUE »… On s’est tous retrouvés au milieu d’une insomnie, les yeux plissés devant une vidéo mal montée de clashs dont on connaît par cœur les répliques mais qui font l’objet d’une boulimie bimensuelle. Chaque fois, soumis à la force des suggestions Youtube à droite de notre écran, la session de cinq minutes se transforme en séance de trois heures, où l’on passe de « Mélenchon vs Pujadas » à « Moundir vs Enora » et de « Zemmour vs le monde entier » aux Anges de la Téléréalité.

« À l’heure des écrans partout et tout le temps, c’est l’outrance qui fait vendre et regarder.»

Notre attrait pour la joute, aussi violente soit-elle, n’est pas étonnant. C’est le rythme de notre consommation et la normalisation de ce genre de discussions qui questionne aujourd’hui. Voltaire et Rousseau sont passés par le clash, puis Verlaine et Rimbaud, Sartre et Camus. Et l’on fait difficilement meilleur « punchlineur » que Georges Clémenceau, qui disait à la mort de Felix Faure : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. » Dans un pays où le verbe est religion, l'utiliser comme une arme est un sport, et ces derniers mois ont été marqués par la querelle opposant deux rappeurs : Booba et Kaaris. Une brouille de plusieurs années qui passait des mots aux bras en août dernier, quand les deux musclés se retrouvaient par hasard dans un terminal de l’aéroport d’Orly et se foutaient sur la gueule avec tous les objets contondants que le duty-free avait à leur offrir. Après la rencontre testotéronée conclue sur des arrestations logiques, le rappeur Médine tweetait astucieusement : « Verlaine a tiré sur Rimbaud ».

À l’époque des amants poètes, la « bagarre » était un dérivé transgressif. Aujourd’hui elle est une norme commune acceptée. À l’heure des écrans partout et tout le temps, c’est l’outrance qui fait vendre et regarder dans une société où tout s'évalue en fonction du nombre de vues ou de followers. Et, si le clash est un sport français, dans le rap il est un art en soi. Une obligation : celui qui gonfle ses biceps dans ses clips et allonge son casier judiciaire dans ses textes doit assumer son personnage quand la chaleur monte. Le 25 décembre, Booba proposait donc à Kaaris de le retrouver sur un vrai ring de boxe pour « enterrer la hache de guerre ». La suite est un vortex d’accusations de poltronnerie mutuelles, de contrats refusés et d’insultes filmées en selfie, avidement dévorées par des millions d’utilisateurs d’Instagram. Avant que Cyril Hanouna (forcément) n'aille extirper ce clash des réseaux pour le balancer en vrac sur son plateau et rendre une scène d’un niveau regrettable.

Comme Laurent Ruquier avant lui avec On n’est pas couché et Ardisson dans Tout le monde en parle, Cyril Hanouna sait que l’audience télévisée vit du conflit. Qu’elle est le reflet d’une société qui ne s’entend plus, ne s’écoute plus et se complaît dans la binarité et la virulence des opinions assénées. Il ne s’en cache plus. Dans son émission lancée en septembre 2018, Balance ton post, l’animateur met en scène cette binarité en duels parfois chronométrés : « Bouchers vs Vegans », « Pour ou contre la Burqa ? », « Pour ou contre les cantines halal dans les écoles ? »… Avec un temps imparti et des chroniqueurs et invités soigneusement choisis, les séquences se finissent en éclats de voix et les problématiques rarement plus avancées qu’au départ.

« On est passés de la story au clash, de l’intrigue à la transgression sérielle, du suspense à la panique, de l’argument au fake, de la séquence à une suite intemporelle de chocs. »

Là réside tout l’intérêt du clash tel qu’on le connaît aujourd’hui. Nous y entrons avec notre avis et nous en ressortons avec le même. Les clashs sur lesquels nous revenons régulièrement avec délectation sur Youtube, sont ceux dont nous apprécions l’issue. Ils traduisent le besoin que nous avons d’avoir raison. Une manière divertissante de s’enfoncer dans nos certitudes. Mais si les médias et réseaux sociaux racontent la société par le conflit, c'est parce que la société se raconte elle-même en clash(s). Le mois dernier, Christian Salmon publiait L’Ère du clash chez Fayard, une analyse de l’évolution des codes de communication, notamment politiques, qui fait suite à son ouvrage Storytelling sorti en 2007. Il faisait alors état de l’application d’une méthode marketing à la politique consistant à créer et raconter des histoires pour diriger le consommateur et l’électeur - un « incroyable hold-up sur l’imagination des humains ». Dans L’Ère du clash, Christian Salmon affirme que nous avons quitté le storytelling et que « la vie politique, sociale ne s’ordonne plus en séquences ou feuilletons. Elle n’est plus rythmée par l’intrigue mais par l’imprévisibilité, l’irruption, la surprise, une logique de la rupture […]. On est passés de la story au clash, de l’intrigue à la transgression sérielle, du suspense à la panique, de l’argument au fake, de la séquence à une suite intemporelle de chocs. »

Au micro de France Culture, l'écrivain résumait l'époque, celle d'Hanouna et de la pensée en 280 caractères : « La volatilité des énoncés prime désormais sur leur validité. » Un bruit en chasse un autre et le cycle médiatique suit le rythme des formules politiques chocs, aussi laconiques et stigmatisantes soient-elles. En politique, le clash est la condition d’une existence médiatique, quand il n’est pas la caution d’un « parlé vrai ». Aujourd’hui, Emmanuel Macron sillonne la France pour mener son « Grand débat national », un dialogue avec les Français, qui se veut constructif. C’est pourtant ce même président qui a transformé la maxime en punchline à sens unique, en dérapages contrôlés, annulant au passage toute possibilité d’échange apaisé. Les « fainéants », les gens qui « foutent le bordel », ceux qui « ne sont rien », ceux qui feraient mieux de bosser pour se payer un costard, les « pauvres qui prennent l’autocar », les « illettrés », les « Gaulois réfractaires au changement » : beaucoup d'entre eux passent aujourd'hui leurs samedis en gilets jaunes.

« La violence de l'agression n'est jamais aussi forte que lorsqu'elle est adressée - comme le fait Macron - à ceux qui ne peuvent pas répondre.»

Nous sommes loin du conflit littéraire, loin même du « monopole du cœur » lâché par Giscard dans le cadre d'un débat, et encore plus loin d'un Kaaris vs Booba. Tous ces duels se font dans des règles : celles des lettres, celles de la politique, celles du rap. Et si ces règles sont à géométrie variable, la violence de l'agression n'est jamais aussi forte que lorsqu'elle est adressée - comme le fait Macron - à ceux qui ne peuvent pas répondre. Il est finalement assez dur de reprocher quoi que ce soit à Kaaris et Booba ; ils sont à la fois le produit d'un genre musical qui s'est en partie construit sur le clash, et d'une société dans son ensemble qui s'y compromet volontairement. Et, de tous les clashs qui ont émaillé l'année passée, celui de Booba et Kaaris est certainement le plus culturel, le plus égalitaire et le moins idéologique. Vivement l'octogone ?

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