Agnes Varda, Salut les cubains 

à marseille, une nouvelle expo invite à la danse (et à l'extase)

Qu’est-ce que danser, à partir de quand danse-t-on, pourquoi danse-t-on ? Autant de questions auxquelles le Mucem propose de réfléchir à travers l’exposition « On danse ? » et son parcours qui appelle à la rêverie.

par Patrick Thévenin
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30 Janvier 2019, 9:48am

Agnes Varda, Salut les cubains 

« Il est arrivé à tout le monde, un jour ou l’autre, d’euphorie spéciale ou de cafard outre mesure, seul ou en société, devant une glace ou dans un coin, sur une musique ou en silence, de faire un pas de travers, de fléchir sa jambe derrière le genou et de laisser balloter ses bras, comme si on allait s’évanouir, et de se reprendre, de devenir un paquet de linge ou une boule de nerfs, et faire alterner la mollesse et la vigueur, de s’adonner, pendant quelques secondes, à une gymnastique déglinguée, sans utilité, se dépenser sans but, tracer d’autres gestes dans l’espace, le fouetter s’appuyer sur lui comme pour y prendre son envol, habiter son corps de postures étrangères, de fièvres lointaines, de réminiscences cinématographiques, devenir la reine de Saba ou Elvis Presley, ou les deux en même temps, les faire lutter, valser en soi au même moment, se mettre dans la peau d’un tigre, d’une Gitane, se parer de cuir ou de falbalas, respirer différemment, souffler, écumer, nager sous l’eau, sirène ou homme-grenouille, oiseau, toupie, gyroscope, pantin, mécanique. Peut-être que la danse, plus que les larmes, est le sifflet léger d’une soupape de l’âme. Est imploration de cesser d’être l’homme, sociable, réglé, dompté, pour devenir animal, dieu, eau, feu. »

Une exposition qui s’articule autour d’une citation de l’écrivain et photographe Hervé Guibert sur l’acte de danser ne peut pas être ratée ! Et pourtant le pari de « On danse ? » - qui vient d’ouvrir au Mucem de Marseille (et dont le titre évoque aussi les débuts de Stromae) n’était pas des plus simples. Comment proposer une réflexion sur la danse - mot bateau et vaste galaxie s’il en est où plus d’un s’est perdu - sans tomber dans le piège de l’exhaustivité, sans dévitaliser le propos ou perdre le spectateur à force de discours pontifiants ? C’est toute la liberté de mouvement proposée par Emilie Girard et Amélie Couillaud, commissaires de cette exposition axée selon elles « bien plus sur l’acte de danser que sur la danse, sur la danse naturelle, pas travaillée, ni spectaculaire. » Histoire de joindre le geste à la parole, elles ont composé pour l’occasion un flux non stop, long de six heures, et composé de courtes vidéos (moins de cinq minutes en général) artistiques qui, mises bout à bout, font émerger des interrogations essentielles. « Où commence la danse ? », « Pourquoi on danse ? », « Que dit l’acte de danser de l’espace qui nous entoure ? », « Peut-on danser seul ? », « La danse est-elle identitaire ? ».

Toute la force de l’exposition tient justement à la liberté d’interprétation qu’elle offre au spectateur et à la scénographie immersive dans laquelle on s’aventure en toute liberté. Et qu’on y passe un bon moment, qu’on découvre des pas de danse inexpliqués ou qu’on en ressorte troublé, l’expo ne repose sur rien d’autre que sur notre libre arbitre – comme la danse en somme. Dans une immense salle plongée dans le noir s’articulent ainsi une ribambelles d’écrans de différentes tailles, du moniteur de projection géant à celui minuscule de la tablette, en un drôle de parcours qui propose de marcher, se poser, faire de la balançoire, s’allonger, danser ou pourquoi pas s’endormir en se laissant porter par ce flux de vidéos qui dansent. Que ce soit William Forsythe qui décortique le moindre de ses mouvements, un panda qui s’essaie péniblement à la barre de strip-tease tout en twerkant comme Miley Cyrus (« Je suis une bombe » d’Elodie Pong), un jeune garçon qui dégenre avec fascination la manière de danser de Michael Jackson (« Liberian Boy » de Mati Diop et Manon Lutavie), un extrait de « Bande à part » de Jean-Luc Godard, des images d’Agnès Varda prises à Cuba dans les années 1960, le fameux et désopilant « Shirtologie » du chorégraphe Jérôme Bel… Et la liste est longue, éclectique et électrisante, comme un panorama à 360 degrés de toutes les significations et formes que peut prendre l’acte de danser, de Xavier Veilhan à Anne Teresa de Keersmaeker, de Luc Moullet à Sidi Larbi Cherkaoui. Face à ce parcours libre quelques œuvres en dur – un ghetto blaster offert au Mucem par le street-artist Hondo, un tambour de chamane utilisé pour entrer en transe, une sculpture de Tomoaki Susuki, un éventail et une paire de chaussures ayant appartenu à Mistinguett et deux objets chorégraphiques créés spécialement par William Forsythe – balisent ce drôle de cheminement comme autant de petits cailloux jetés innocemment.

Peut-être faut-il envisager « On danse ? » comme une incitation à se laisser aller, se lover et s’abandonner, comme une bouffée d’inspiration qui permettra de mieux appréhender cette pratique vieille comme le monde, à la portée de tous, et d’envisager d’un autre œil toutes ces vidéos virales de kids, et moins kids, se filmant en train de danser plus ou moins maladroitement qui pullulent sur le web. Même si la réussite principale de l’exposition tient surtout à sa scénographie toute en paresse quand tout est mouvements autour de soi. Histoire de confirmer que regarder c’est déjà danser.

L'exposition « On danse ? » se tient jusqu’au 20 mai 2019 au Mucem de Marseille.

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