le premier album de lafawndah va vous faire oublier qui vous êtes (et d'où vous venez)

Le 22 mars, Lafawndah sortait son premier album, « Ancestor Boy », un carrefour d'influences, d'identités et de sonorités dont vous ressortirez avec la satisfaction d'un beau voyage.

par Antoine Mbemba
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04 Avril 2019, 8:11am

La semaine dernière, en amont du festival Identifié.e.s ? auquel elle participait, Lafawndah nous livrait un mix d’une heure où se côtoyaient avec grâce Michel Legrand, Nyoko Bokbae, Brigitte Fontaine, Laylow, Mohamed Abdelwahab Abdelfattah ou Flavien Berger. Une tracklist éclectique qui débutait sur « Vous et Nous », un duo avec Bonnie Banane posé au milieu d'Ancestor Boy, premier album de l'artiste irano-égyptienne, sorti en mars, évidemment plus profond que ce mix, mais tout aussi - merveilleusement - déroutant. Ancestor Boy fait partie de ces disques qui ne s'offrent pas directement à l'auditeur et dont la compréhension demande une forme d'abandon. Oublier les cases, oublier les genres : poser ses valises de préjugés pour pimenter le voyage.

Née à Paris, passée par New York, le Mexique, la Guadeloupe et aujourd'hui Londres, Lafawndah s'y connaît en voyage. C'est en quatre ans de mouvements et de rencontres qu'elle a construit cet album, qu'elle dit elle-même « collectif ». Un carrefour d'influences, de racines, de cultures, d'identités, de sonorités là expérimentales, ici très mélodiques, où les notes peuvent caresser en même temps que le rythme tabasse. S'il existe un point commun aux artistes qu'elle incluait dans son mix pour i-D, c'est assurément la liberté artistique, à toute épreuve et parfois, littéralement, à tout prix. Avec cette première carte de visite, belle et complexe, Lafawndah confirme que sa musique avancera selon ses seuls termes. Par contre, vous êtes tous invités à l'écouter.

Ton parcours, très en mouvement, et l'hybridité de ta musique dégagent quelque chose, selon moi, de mystérieux. De moins lisible que d'autres artistes - dans le bon sens. C'est voulu ?
Ce qui m'intéresse c'est de proposer quelque chose qui ouvre des champs, des possibilités. Le mystère dont tu parles, c'est peut-être une porte par laquelle tu n'es pas encore passé. Être mystérieuse ça ne m'intéresse pas du tout. Je préfère être claire, faire une proposition. Il y a énormément de choses dans l'album, qui évitent intentionnellement des autoroutes. C'est peut-être le fait de réfléchir à une nouvelle cartographie qui rend les choses mystérieuses.

Tu arrives à sortir naturellement de ces autoroutes, ou est-ce que tu dois parfois te forcer à les quitter ?
C'est une intention permanente de vouloir dévier. Ça demande de dire non. Pas parce que la difficulté est intéressante. Je ne veux pas, conceptuellement, que ce soit différent. Mais quand tu fais une proposition, il faut qu'elle soit bien à toi, qu'elle fasse état de toi. Parfois, il y a une sorte de confort à utiliser des choses qui nous sont très familières. Moi ce confort-là, je le trouve assez inconfortable. Il ne fait souvent pas état de qui je suis. Comprendre ce qui est moi, ce qui ne l'est pas, ça demande beaucoup de tri. C'est un constant bras de fer.

Un premier album reste dans une carrière comme une carte de visite. Est-ce que, quand tu t'es lancée dans la création, tu t'es donné l'impératif du temps long, pour trouver ta proposition ?
Le processus prend le temps qu'il doit prendre. Il n'y a aucune fierté dans le fait que ça ait pris quatre ans. Souvent, les premiers albums prennent du temps. Tu as raison, tu poses quelque chose, ta colonne vertébrale. Peut-être qu'une fois qu'elle est là, c'est plus facile d'avoir des bras, des têtes, des jambes : les albums qui suivent. En même temps il y a beaucoup d'artistes que j'admire qui ont toujours été dans leur propre temporalité, qui ont fait des choses, qui ont disparu du monde pendant dix ans, qui sont revenus puis repartis. Il n'y a pas de vérité dans ces processus-là. Ce n'est pas un choix, j'aurais peut-être préféré que ça dure moins longtemps.

Quand la création d'un album dure quatre ans, et que tu veux y mettre ta voix propre, comment vit-on le fait d'être confronté à toute la musique qui se crée sur cette même période ?
Je n'ai pas écouté de musique pendant quatre ans. Je recommence à peine. Durant le processus d'écriture, il y a une espèce de fragilité et d'ouverture, qui fait que tout devient une information pour la chose sur laquelle tu travailles. Tout ce dont tu fais l'expérience pendant ces moments-là se retrouve d'une manière ou d'une autre dedans. Comme je sentais cette fébrilité, j'ai fait très attention à ce qui arrivait dans mes oreilles. Les seules choses contemporaines que j'ai écoutées ce sont les choses que mes amis ont faites, de la musique avec laquelle j'avais un lien personnel. Mais je n'ai pas écouté des gens de maintenant que je ne connaissais pas.

Pendant ces quatre ans, j'ai l'impression qu'on a vu naître beaucoup d'artistes qui, comme toi, font un son quasi impossible à genrer. Tu penses que les genres musicaux, stricts, ont encore un sens en 2019 ?
Pour certains musiciens, sûrement. Il y a des gens qui s'inscrivent dans des lignées historiques, il y a quelque chose de rassurant. Certaines personnes considèrent qu'ils viennent de quelque part, d'une catégorie, et c'est ok. Il ne faut pas dissoudre les catégories pour les dissoudre. Le problème c'est quand elles ne s'appliquent pas et qu'on les applique quand même. La catégorisation a toujours existé mais notre manière de consommer la musique en ligne a changé les choses. La façon dont fonctionnent les playlists ou Spotify rigidifie encore plus ces possibilités. Si tu rentres dans la case, tu accèdes à beaucoup plus de visibilité. Sinon, on ne sait plus où te mettre. Aujourd'hui, il y a plein de choses qui défient ça, et c'est bien.

Ça rejoint un peu ce concept de pluralité, d'hybridité, qui était au cœur du festival Identifié.e.s ? auquel tu as participé la semaine dernière.
L'hybridité fait aussi état de nuance - et la nuance, c'est très important pour moi. J'étais surtout très enthousiaste à l'idée que ces gens-là prennent la parole, réunissent d'autres personnes qui ont besoin d'être visibles avec ce festival. L'hybridité, c'est quand quelque chose n'est pas assis confortablement quelque part. Moi je ne me sens pas assise confortablement quelque part.

Géographiquement non plus, d'ailleurs. Tu es née à Paris, tu as vécu à New York, au Mexique, en Guadeloupe, aujourd'hui à Londres. Est-ce que ce besoin de mouvement t'apporte quelque chose, artistiquement parlant ?
Oui, je pense. J'ai fait ce choix-là parce que ça ne faisait pas sens pour moi d'être sédentaire. La sédentarité est quelque chose de très nouveau dans l'histoire de l'humanité. Pour la plupart des gens, de trois, quatre, cinq générations avant nous, il n'y avait pas de prévalence de l'état nation, de la nationalité. Le fait de se déplacer, d'aller à la rencontre d'autre chose, de le digérer, c'est comme ça qu'on a créé des civilisations. Souvent, on me parle des voyages comme quelque chose de spécial, mais je ne crois pas que ça le soit. Évidemment c'est une chance inouïe de pouvoir faire ça aujourd'hui, ce n'est pas possible pour tout le monde.

Dans le morceau « Tourist », on t'entend adresser l'exotisme toxique qui se cache derrière une certaine forme de tourisme. Tu arrives à voyager sans être une « touriste » ?
Mes motifs de déplacement sont toujours liés à des gens. Je ne suis jamais allée quelque part parce que j'avais envie de visiter un endroit. Non pas que ce soit mal de le faire, ou impossible de bien le faire, mais ça n'a jamais été mon intention. En général je vais quelque part pour rejoindre des gens avec qui j'ai envie de créer du vécu, de créer tout court. Quand tu vas dans un endroit pour passer du temps avec des gens qui viennent de cet endroit, c'est difficile d'être dans une position de touriste : tu as une vie de tous les jours. Même quand je vais une semaine quelque part, je fais rarement des visites. J'adore rencontrer les gens, faire des choses avec les gens, ne pas prendre mais être dans l'échange.

Tu considères que cet album est le résultat d'une somme de rencontres, au gré de ces déplacements ?
Oui, c'est un album collectif. Il y a eu des gens avec qui j'ai intentionnellement décidé de faire l'album, et puis des rencontres qui sont arrivées au fur et à mesure de ces quatre ans. Des affinités, des invitations spontanées. Il y a énormément de gens qui ont travaillé sur cet album, de plein de manières différentes. Une après-midi à discuter peut se transformer en chorus. Cet album c'est mon intention à moi, rendue possible par tous ces passages, ces rencontres.

Est-ce que tu peux me parler du passage de Bonnie Banane, qui chante sur le morceau « Vous et Nous », reprise de Brigitte Fontaine et seul morceau en français de l'album ?
Bonnie, je la connais depuis un moment. Je l''admire énormément, en tant que musicienne et c'est une excellente parolière. Elle a écrit avec moi sur « Parallel » et sur « Waterwork ». « Vous et Nous », c'est arrivé tout à la fin. On m'a introduite à ce morceau et j'ai eu un coup de foudre immense. J'ai rarement envie de faire des reprises. Il faut un alignement un peu magique pour réussir une reprise. C'est pas évident de trouver un morceau qui te parle au plus profond de ton âme, et que dans l'état des choses actuel tu te sens de reprendre. « Vous et Nous » ça m'a fait ça direct. Et, dans ce morceau, c'est un groupe qui parle à un autre groupe, l'individu n'est pas au centre. En mettant la chanson au milieu de l'album, je dis que la narration de l'album est au-dessus de moi, ce n'est pas « je », c'est « nous ». J'ai proposé à Bonnie de la chanter avec moi, parce qu'elle est selon moi la descendante directe de Brigitte Fontaine.

Chanter en français n'a jamais été une option autre part sur l'album ?
Je n'en ai pas la capacité. Je ne rêve pas en français, mes pensées musicales sont anglaises. Je ne me suis même pas posé la question. Mais j'étais ravie de sentir une connexion forte avec cette chanson, qu'elle puisse faire état de tellement de choses que je dis dans l'album, et de pouvoir emprunter des mots que je n'aurais pas pu écrire. Ça m'a aussi donné de la confiance. J'aimerais bien essayer d'écrire en français. Être au contact de la musique de Bonnie, c'est quelque chose qui me donne du courage, m'ouvre des possibilités. Ça me titille. J'adore comment elle le fait, peut-être qu'il est temps d'essayer de le faire à ma manière.

Vous partagez toutes les deux une grande liberté artistique... Est-ce que ce concept de liberté te vient à l'esprit quand tu crées ?
C'est vital. Il me semble impossible que qui que ce soit ait quelque chose à dire sur ce que je fais. C'est une condition inébranlable. Oui, j'y pense. En général quand tu as la liberté tu n'as pas d'argent, ou tu en as moins. Quand tu as accès à des moyens, ça vient parfois avec le fait qu'on interfère dans ta liberté. C'est un choix. Ça a rendu les choses plus longues, parfois plus laborieuses, parce que ça veut dire que tu es seul. En ce sens c'est une espèce de bataille, où tu dois être au front, tu n'as rien en dessous de toi pour te porter. Après, je n'ai jamais vraiment eu à redéfinir ce concept. Ce serait impossible de travailler autrement.

Comment vit-on l'après album, lorsque sa création a duré quatre ans ? On se sent bien ou alors un peu seul ?
C'est justement le moment où on arrête de se sentir seul. C'est un moment très joyeux. Tu as passé énormément de temps à enfanter de quelque chose qui cesse de t'appartenir. Je ne trouve pas ça triste, c'est même le cadeau du processus, le fait que ça puisse vivre avec des gens que tu ne connais pas. Que ça puisse être dans leur vie, dans leur voiture, dans des moments de vie. Il y a quelque chose d'éclaté, de dispersé, que je trouve assez cosmique et très rassurant. C'est un moment où tu communiques, en fait. C'est un moment très heureux.

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