Photographie@mitchell_sams

. De gauche à droite: Asai, Matty Bovan et Molly Goddard. Saison automne/hiver 19

à londres, la mode défile (aussi) contre le brexit

Lors de la dernière Fashion Week, une génération de créateurs s'est levée pour défendre l'identité britannique telle qu'elle la voyait : plus fluide, plus riche et moins fermée.

par Felix Petty
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18 Mars 2019, 9:12am

Photographie@mitchell_sams

. De gauche à droite: Asai, Matty Bovan et Molly Goddard. Saison automne/hiver 19

Avez-vous déjà remarqué les troublantes similitudes qui rapprochaient la mode du fascisme ? Les leaders incontestés, la tyrannie du génie individuel, la volonté de puissance, les défilés, les bottines stylées ? David Bowie a même écrit une chanson à ce sujet. Jusqu'alors, la collusion entre mode et fascisme se résumait à la liaison entre Coco Chanel et un général nazi en pleine guerre mondiale, ou bien à Cristobal Balenciaga confectionnant des robes pour la femme de Franco. Désormais, cette embarrassante association prend des chemins un peu plus détournés.

La première pièce à conviction vient de Christopher Wylie, dealer de données repenti et actuellement employé chez H&M. Lors d’un événement organisé par Business of Fashion Voices, cet homme a expliqué comment les grands patrons chargés de manipuler nos sentiments et de façonner nos opinions politiques se sont servis de la mode – plus spécifiquement, des marques dont nous aimons la page Facebook – pour envoyer des messages subliminaux, des pubs et des informations visant à favoriser l’élection de Trump et faire le choix du Brexit en 2016. Christopher Wylie travaillait pour Cambridge Analytica, et il pouvait prédire notre sensibilité à la propagande fasciste en fonction de notre affinité avec la marque Superdry.

Selon lui, l’industrie de la mode a posé « les bases culturelles qui ont permis à l’extrême-droite de s’épanouir » en exploitant l’idée que mode = identité, que ce que vous portez dit qui vous êtes : « Il suffit de regarder les mouvements fascistes pour constater que la première chose qu’ils ont faite, c’est de développer une esthétique. » dit-il. Dans ce cas, tout n’est peut-être pas perdu, puisque la seule esthétique que l’on semble pouvoir distinguer dans la nébuleuse de l’extrême-droite pro-Brexit est celle du député conservateur Jacob Rees-Mogg, une version binoclarde et grotesque d'un personnage de roman pastoral. Un homme totalement dépourvu de sens du glamour, de la menace ou de la sophistication. Et pourtant, cela n'empêche pas le Royaume-Uni d'être confronté à la perspective de devoir quitter l’UE d’ici moins d’un mois.

Le business de la mode est lié de façon intrinsèque et assez inextricable à l’Europe. Il représente près de 900 000 emplois au Royaume-Uni et rapporte 32 milliards de livres sterling à l’économie nationale. Quitter le marché commun va tout rendre plus difficile et plus cher. Que vous essayiez de vendre ou d’acheter un produit à Dover Street Market, vos coûts vont exploser. Le Brexit aura un impact direct sur le commerce, la créativité, le financement, les bourses, la manufacture, la distribution, les embauches et, de façon bien plus abstraite, sur la place du Royaume-Uni dans le monde.

AW19 Asai
Asai automne/hiver 2019

Les retombées concrètes du Brexit demeurent floues, ce qui rend toutes les prédictions quelque peu hasardeuses, mais il me semble important de se demander : « A quoi va donc bien pouvoir ressembler la mode britannique une fois que nous nous serons isolés du monde entier ? » Le Brexit est fondé sur l’idéologie nationaliste que tout ce qui est britannique est meilleur. Un idéal d’auto-suffisance, mais d’auto-sabotage aussi, le rêve d’un monde qui n’a jamais existé.

Les meilleures collections de la saison automne/hiver 2019 dévoilées à la Fashion Week de Londres exploraient, chacune à leur manière, l’identité culturelle britannique. Et défendaient de manière excitante l’idée d'une Grande-Bretagne synonyme de diversité et d’hybridation, de protestation mais aussi de créativité. Pas de britpop niaise, ni de drapeau britannique flottant. À une époque où quasiment toutes les expressions de l’identité culturelle britannique se parent de références nationalistes, la mode semble avoir réussi à trouver une esthétique progressiste.

Le défilé d’ouverture de la saison, celui d’Asai, a annoncé la couleur. D’origine vietnamienne et chinoise, Asai est né et a grandi dans le sud de Londres, puisque ses parents sont arrivés au Royaume-Uni en 1979 en tant que réfugiés. Il a étudié à Central Saint Martins, puis a travaillé pour Fashion East, où pendant quatre saisons, il s’est démarqué comme un designer capable de tricoter des idées contradictoires de façon innovante et poétique. Asai sait s'emparer des stéréotypes, exposer leur simplisme et trouver chez eux de nouvelles harmonies. « J’ai pensé à la classe et à l’argent – en particulier au Royaume-Uni – et à la façon dont j’avais déjà abordé ces thématiques dans mon travail, nous expliquait-il avant le défilé. Dans cette collection, il y a une inversion : j’essaie de comprendre le monde des femmes de la haute société et leur approche au style. » S’il y a bien une vérité commune à toutes les tribus de style qui ont émergé dans le Royaume-Uni de l’après-guerre, c’est que les gamins pauvres veulent s’habiller comme s’ils étaient riches, et que les gamins riches veulent s’habiller comme s’ils étaient pauvres – et que personne ne veut appartenir à la classe moyenne.

Afin de retranscrire cet état d’esprit, Asai subvertit sa propre vision – néons acides, tie and dye, nightclub chinois dystopique, glamour en lambeaux – et l’atténue grâce à une palette de couleurs automnales dignes de l’arrière-pays anglais. Un écho à Christopher Nemeth, qui transformait de vieux vêtements en de nouvelles formes, sculpturales et dramatiques. Fidèle à cette inspiration, les matières de la collection d'Asai tendaient elles aussi vers la subversion, explorant intuitivement les questions d’identité britannique et de classe – toutes importées du Japon : « Ça fait partie d'un processus cherchant à questionner la notion d'identité britannique. » explique Asai. Fin manipulateur des détails superficiels, Asai leur confère toujours un sens plus profond.

AW19 Wales Bonner
Wales Bonner automne/hiver 2019

Asai appartient à une génération de créateurs londoniens émergents aux prises avec des identités duales – binationaux, enfants et petits-enfants d’immigrés, tiraillés entre plusieurs mondes. Grace Wales Bonner et Supriya Lele aussi - d'ailleurs, leurs créations sont imprégnées de cette dualité esthétique, qui ignore les frontières géographiques et se replonge dans un héritage passé. À leur manière, ils représentent la Grande-Bretagne telle qu’elle est réellement – un pays capable de faire advenir des rencontres entre plusieurs cultures.

C’est avec une forte dose d’humour noir que Matty Bovan a intitulé sa collection automne/hiver 2019 Dans Les Moments de Doute, Voilà Une Chose de Sûre ! Dire que nous vivons une époque incertaine est un doux euphémisme : la mode n'a donc plus qu'à se réfugier dans des patchworks sauvages et flamboyants. e baroque de Central Saint Martins avec une certaine mystique pastorale, le Brexit et les procès faits aux sorcières dans la Grande-Bretagne de Marie Stuart… tout cela dans une même robe. Entre ses mains, la mode devient une mythologie moderne, elle est un refus créatif de se soumettre au vide imposé par les récits politiques actuels. Elle devient la synchronisation de milliers d’éléments qui ne devraient pas être associés et qui pourtant se mélangent, deviennent plus gros et plus puissants, plus glamour, plus intéressants. Un acte de résistance symbolique face à l’histoire qui se joue actuellement. « Ça n’arrive pas ailleurs, dit Matty. Nous parlons du pays dans lequel nous vivons. »

AW19 Matty Bovan
Matty Bovan autumn/winter 19

Et c’est bien le problème de la mode, n’est-ce pas ? La subtilité n’est pas aisée quand le podium fait office de miroir grossissant. Un t-shirt avec un slogan devient un immense panneau d’affichage sur Piccadilly Circus. Tout cela pour dire que vos meilleures intentions peuvent très vite se transformer en matraquage politique, en simples armes dépourvues de la moindre nuance. Et pourtant, la génération de créateurs londoniens actuelle a réussi à intégrer ses positions et son opinion politique à ses vêtements de façon très naturelle et harmonieuse. Tant pour Matty que pour Asai, la politique se joue directement sur le vêtement.

Autre exemple : Molly Goddard. Cette saison, elle a mis en scène son défilé à Durbar Court, une grande cour dans le bâtiment qui abrite l’équivalent britannique du ministère des affaires étrangères. Durbar Court est recouvert de marbre impérial, et encerclé de bustes, de statues, et d’autres reliques du passé britannique. Le défilé est présenté par The Great Britain Campaign, l’Office du Tourisme britannique, afin de claironner l’impact et l’importance de la mode britannique sur l’économie. A l’extérieur du lieu du défilé, une manifestation « Brexit signifie Brexit » fait paisiblement rage composée un gang de Don Quichotte en quête de moulins à vent. Les filles de Molly arrivent emmitouflées et à l’aise, portant des chaussures et des pantalons fonctionnels. Il y avait du tulle sur du tailoring, des chaussettes tricotées et des cagoules. Il s’agit d’avancer d’un pas martial dans la tempête, de se protéger du monde extérieur.

L’approche politique de la mode peut-être vue dans son retrait, dans son glamour, sa colère, dans la manière frontale dont elle la confronte. Ou elle peut être abordée de façon plus oblique. Qu’est-ce que la mode en elle-même signifie d’un point de vue politique ? Que représente le commerce ? Les stagiaires non rémunérés et l’impact environnemental de la production en usine ? Que signifie le fait de s’habiller d’une certaine façon, à une certaine époque ? Est-ce que les ourlets montent et descendent au gré des fluctuations du marché ?

AW19 Molly Goddard
Molly Goddard autumn/winter 19

Ce qui est vraiment excitant, c’est que ces créateurs rejettent la nostalgie de la mode britannique qui réduit si souvent le style de notre pays à d’absurdes caricatures ou à la sévérité de ses contre-cultures. Notre représentation du passé est politisée, compromise par la fausse promesse de ceux qui veulent nous mener hors de l’UE, renvoyer les immigrés chez eux, déporter toute une génération de Jamaïcains qui ont aidé à la reconstruction du pays après le Seconde Guerre Mondiale. Ils jouent sur notre vision d’un Âge d’Or du Royaume-Uni, alors que bien sûr, il n’y a jamais eu d’Âge d’Or. Ces créateurs ne regardent pas en arrière, ils nous font aller de l’avant et reflètent le pays tel qu’il est pour toute une génération.

La nostalgie réduit bien souvent tout ce qu’elle touche à son aspect le plus basique, le plus immuable, mais aussi le plus absurde. Et c’est un peu à ça que se résume le spectacle politique britannique actuel, non ? A une nostalgie répétée en boucle ad nauseam, dont le jeu n’en vaut même plus la chandelle.

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Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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