à quel moment sommes-nous devenus « queer » ?

Retour sur l'histoire du mot « queer » - un récit qui s'étire d'Oscar Wilde aux Stonewall Riots, jusqu'à la téléréalité.

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juin 27 2018, 9:07am

Image via LGBTQ America

Ma première interaction avec le mot « queer » est venue d’un professeur à l’école, qui m’a appelé de ce nom-là devant toute ma classe. À l’époque cela n’avait dérangé personne, pas même les autres membres du corps professoral présents dans la salle. Mais entendre mes camarades rire à l’unison avait confirmé mon impression : « queer » était bel et bien une insulte – une insulte que j’allais supporter et tenter d’éviter pendant tout le reste de ma scolarité. Il a fallu que je grandisse et que j’apprenne les origines réelles du mot pour me décider enfin à m’identifier comme un homme queer. Je suis un homme gay, pakistanais qui aime porter du vernis et montrer son côté féminin ; à toute fin pratique, je suis queer. Cela ne veut pas dire pour autant qu’être féminin est un prérequis obligatoire pour être queer, mais étant issu d’un milieu pakistanais où les rôles genrés et les idéaux de masculinité sont très stricts, la manière que j’ai de me présenter est tout sauf conventionnelle.

Jusque très récemment le mot « queer » était largement considéré comme négatif. En 2018 les choses ont changé. Déjà, de nombreux musiciens mainstream se présentent fièrement comme tel : MNEK, Kehlani ou le chanteur de Years & Years, Olly Alexander l'ont fait sans complexe. Et puis il existe aujourd’hui des branches académiques universitaires entièrement consacrées au sujet queer, à l’art queer et à la théorie queer, qui ne cessent de gagner en popularité. Je fais moi-même partie d’un club de lecture queer.

Alors quand et comment un mot homophobe – historiquement utilisé pour oppresser des générations de femmes et d'hommes – a été réclamé, récupéré pour devenir le paravent de tous ceux qui n'entrent pas dans les standards binaires et hétéronormés de la sexualité et du genre ?

Pour bien comprendre le mot « queer » et pleinement saisir le poids qu’il porte sur ses épaules, nous devons en revenir au 16 ème siècle, à la première utilisation connue du mot. À l’époque, « queer » est utilisé pour décrire quelque chose de bizarre, d’étrange, d’irrégulier. Cela va sans dire qu’il n’a pas fallu que des mots homophobes soient créés pour que le seul fait d’être gay pose un problème dans les sociétés. Les Romains acceptaient généralement les relations gays, mais au 12 ème siècle, être gay c’est être « sodomite » et risquer la mort. Une norme soutenue par la diffusion de l’Ancien Testament et le développement du Christianisme.

L’une des plus anciennes utilisations du mot est à retrouver dans une fameuse expression familière du Nord de l’Angleterre : « There’s nowt so queer as folk ». Comprendre : il n’y a rien de plus étrange que les gens eux-mêmes.

Ce n’est qu’à partir de 1894, semblerait-il, que « queer » commence à être utilisé comme une insulte homophobe – par John Sholto Douglas, neuvième Marquis de Queensbury. Et c’est là que les choses se compliquent. Le Marquis avait deux fils dont un, Alfred Douglas, ayant fini amoureusement lié à Oscar Wilde. Mais l’histoire commence véritablement avec son autre fils, Francis. Francis travaillait comme secrétaire privé de Lord Rosebery, avec qui il a lié une relation amoureuse. Après la mort de Francis (dont on ne connaît toujours pas la cause), le Marquis, au fait de sa liaison gay, expliquait sans ciller que son fils était décédé à cause de son homosexualité.

"Ce n’est qu’à partir de 1894 que « queer » commence à être utilisé comme une insulte homophobe – par John Sholto Douglas, neuvième Marquis de Queensbury."

Dans un accès de colère le Marquis écrivait alors une lettre incendiaire à son autre fils, s’attaquant aux « queers snobs comme Rosebery, » entrant dans le même temps dans l’histoire pour avoir été le premier à utiliser queer comme un terme péjoratif. Mais ce que le Marquis ne savait pas à l’époque, c’est que Lord Alfred était lui aussi dans une liaison gay - avec Oscar Wilde, donc - dont on trouve traces et preuves dans les lettres d’amour qu’ils s’envoyaient. Apprenant la nouvelle, le Marquis faisait alors sa mission de terrasser Oscar Wilde, et c’est ainsi que débutait le procès criminel de l’auteur pour indécence grossière. Le Marquis en sortira vainqueur ; Wilde coupable d’offenses homosexuelles et condamné à deux ans de travaux forcés.

Après avoir traversé l’Atlantique pour toucher le sol américain au début du 20 ème siècle, le mot gagne rapidement en popularité, toujours en tant qu’insulte homophobe. Il contribue à l’idée selon laquelle la communauté LGBT est l’ultime ennemi et donne aux gens le permis de menacer et d’agresser physiquement toute personne suspecté d’appartenir à cette communauté ; avec un mot renforçant l’idée que ces gens étaient « mauvais » ou « tordus ».

La réclamation du mot commence dans les années 1960. En Amérique, le mouvement pour les droits gays a commencé et nombreux sont les activistes à s'identifier comme queer dans un acte de défiance et de résilience à la brutalité policière.

Liée par la colère générée par l’absence de réponse du gouvernement face à la crise du sida, Queer Nation voit le jour en 1990. La même année à la New York Pride, le groupe publie un pamphlet intitulé Queers Read This. On y retrouve les éléments qui vont devenir les piliers de ce que nous connaissons aujourd’hui comme la théorie queer, et une explication des origines du mot « queer » en tant qu’insulte. Le pamphlet œuvre également pour une réappropriation du mot, comme une manière de contre-attaquer et de prendre position : « Oui, bien sûr, ‘gay’ c’est très bien. Le mot a sa place. Mais quand les lesbiennes et les hommes gays se réveillent le matin, nous sommes en colère, dégoûtés, pas gay. Alors on a choisi de nous appeler nous-mêmes queer. Utiliser ‘queer’ c’est une manière de nous rappeler comment nous sommes perçus par le reste du monde. C’est une manière de nous rappeler que nous n’avons pas à être charmants, rusés, et cacher nos vies, rester marginalisés dans un monde hétéro. Nous utilisons queer pour parler d’hommes gays qui aiment les lesbiennes et des lesbiennes qui aiment être queer. Queer, contrairement à GAY, ne veut pas dire MÂLE. »

Avec une toute nouvelle compréhension et interprétation du mot « queer » et du pouvoir qu’il porte, le début des années 1990 voit des franges entières de la communauté activement s’identifier comme tel à la place de « lesbienne », « gay » ou « trans ». Le mot est utilisé comme un doigt d’honneur à la société hétéronormée qui l’a utilisé des décennies durant pour oppresser toutes ces communautés.

"Le début des années 1990 voit des franges entières de la communauté s’identifier comme queer plutôt que « lesbienne », « gay » ou « trans ». Le mot est alors un doigt d’honneur à la société hétéronormée qui l’a utilisé des décennies durant pour les oppresser."

Il faut attendre le nouveau millénaire pour que « queer » soit utilisé dans les médias mainstream et la pop culture de manière positive, avec la sortie de la série télé anglaise Queer as Folk en 1999, et son itération américaine, un an plus tard. La série raconte le quotidien d’hommes gays qui vivent, aiment, travaillent et baisent avec une honnêteté qui n’avait jamais été vue jusque-là en télévision. En 2003, c’est au tour de la série Queer Eye for the Straight Guy de se lancer, suivant cinq hommes gays dont le but est d’éclairer les vies d’hétéros perdus à chaque épisode.

Les deux séries, drastiquement différentes en termes de contenu, de style et de production, utilisent « queer » comme un mot-valise pour tous ceux qui ne s’identifient pas comme hétérosexuels. Les personnages y sont dépeints comme normaux, acceptables et merveilleux, mais, il faut quand même le noter, les queers y sont représentés par des hommes blancs riches et privilégiés – un groupe qui avait déjà gagné le plus de tolérance et qui était le moins propre à s’identifier au terme. C’est une condamnation qui touche encore aujourd’hui de nombreuses séries télé et émissions de téléréalité, dont Looking, EastSiders, et Queer Eye, sur Netflix, qui clament représenter toutes les variations du mouvement queer. Ru Paul’s Drag Race est l’exception qui confirme la règle, encore que, plus la popularité mainstream du show s’est installée, plus son portrait de la communauté queer a été l’objet de critiques.

Malgré un effort concerté d’une grande partie de la communauté LGBT pour se réapproprier le mot et le réintroduire comme un signe de pouvoir et de résistante, pour beaucoup, et particulièrement les hommes gays et les femmes plus âgées, le mot « queer » reste une mauvaise insulte, souvenir douloureux de la cour d'école ou d'agression dans la rue, le mot lâché avec violence par des inconnus.

Un exemple du contentieux que le mot peut encore causer, même après son retour en grâce : la décision du Huffington Post en 2016 de renommer sa section « Gay Voices » en « Queer Voices ». Pour anticiper le backlash, la rédaction a publié un article expliquant les raisons de ce changement, admettant qu’ils avaient été hésitants notamment à cause de l’histoire compliquée du mot, mais qu’ils avaient jugé que « queer » était plus inclusif et représentatif de tous les membres de la communauté.

"Dans un monde où de plus en plus de jeunes s’identifient en tant que personnes gender-fluid, non-binaires ou trans, le mot « gay » ne suffit plus à nommer la zone grise dans laquelle se confondent le genre et la sexualité."

En 2018, il semblerait que le mot « queer » soit en pleine résurrection. Des jeunes à peine sortis du placard et fiers de leur identité s’en emparent jusqu’à le reproduire sur leurs selfies, dans leurs bios Twitter ou leurs profils d’applis de rencontre. Et dans un monde où de plus en plus de jeunes s’identifient en tant que personnes gender-fluid, non-binaires ou trans, le mot « gay » ne suffit plus à nommer la zone grise dans laquelle se confondent le genre et la sexualité.

Comme pour n’importe quelle insulte qu’un groupe opprimé décide de se réapproprier, la question de qui est autorisé à prononcer ce mot continue de diviser. Une personne hétérosexuelle a-t-elle le droit de me demander si je suis queer ? Il y a quelques semaines, le rappeur Offset, membre du trio Migos, a provoqué un tollé après avoir utilisé le mot « queer » dans une chanson du groupe intitulée Boss Life. Il a ensuite expliqué sur son compte Instagram que son usage du mot « queer » faisait référence à son sens originel – celui de bizarre ou d’étrange, et qu’il ne s’agissait pas là d’une insulte homophobe. Le contexte joue forcément un rôle essentiel dans la façon dont le terme peut être accueilli et utilisé, ce qui explique probablement pourquoi de nombreuses personnes LGBT préfèrent tout simplement éviter de l’utiliser.

Nous vivons une ère d’hypersensibilité dans laquelle les gens essaient d’ouvrir leurs esprits et de diffuser leur conscience politique. Il y a bien eu un effort – qui n’arrive pas à la cheville du pamphlet Queer Nation de 1990 – d’appropriation des insultes homophobes dans l’espoir de reprendre le contrôle qu’elles avaient un jour exercé sur nous. Ces mots – l’un rime avec « bicyclette », l’autre avec « fouine » - sont régulièrement détournés de manière ironique sur les réseaux sociaux ou transformés en memes dans le but de changer leur signification, parfois même jusqu’à en devenir des termes affectifs. La semaine dernière, la star de Stranger Things Millie Bobby Brown a supprimé son compte Twitter parce qu’elle était la cible de memes suggérant qu’elle était une homophobe rageuse, lui attribuant des insultes et des propos anti-gay dans une vaine tentative satirique. Ce simple événement suffit à me convaincre qu’il nous faut continuer à réclamer l’usage de mots infusés de tant de haine, en particulier lorsque de véritables groupes homophobes, tels que l’Eglise Baptiste de Westboro, continuent d’en revendiquer l’usage.

Disons la vérité : en tant que communauté, nous ne serons jamais d’accord sur le terme de « queer » - et il n’y a rien de mal à ça. La plus grande force de cette communauté repose sur son droit de s’identifier comme le souhaite, sans avoir à subir de jugement. Mais il demeure crucial que nous reconnaissions et que nous acceptions le mot « queer » comme partie intégrante de notre vocabulaire, même si on n’y souscrit pas personnellement. Ce mot est inscrit dans notre histoire, il a donné aux générations de LGBT qui précèdent la nôtre le courage de se tenir debout et de se battre pour des droits que l’on a trop souvent tendance à considérer comme acquis. Souvenons-nous : lorsque la Queer Nation s’est emparée des rues de New-York pour sa Marche des Fiertés, ses membres ont chanté « We’re here ! We’re queer ! Get used to it ! » de tout leur souffle. Il serait indigne de notre communauté de réduire ces voix au silence des années après.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.