pour réussir, doit-on voir les autres échouer ?

Dans un livre intitulé « La société du concours​ »​, Annabelle Allouch revient sur notre obsession pour le classement, des grandes écoles jusqu'à la télé-réalité.

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juin 4 2018, 8:44am

Les mots sortent de la bouche d’un président : dans la vie, il y aurait les « premiers de cordée » et « ceux qui réussissent » pendant que les autres se la coulent douce, en attendant patiemment que l’argent leur tombe du ciel. L’image est violente : elle laisse entendre que les pauvres n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils ne sont pas riches, et que plutôt que de la combattre, il faut accepter l'idée d'un monde divisé entre heureux élus et pauvres perdants. Au-delà de la pensée néolibérale dont elle se fait le relais, l’image révèle combien notre société absorbe le modèle de la compétition. Être bon ne suffit plus à « réussir sa vie », à l’heure où le marché fait loi et où seuls les meilleurs gagnent. Trip Advisor, Uber, Blablacar ou Airbnb l'ont bien compris : pour favoriser la compétitivité et éviter de s'en charger soi-même, rien de tel que de laisser les individus se juger les uns les autres. Calqué sur le concours d’entrée aux grandes écoles, le système du classement s’est aujourd’hui répandu partout, jusqu’à menacer l’université, elle aussi soumise à un impératif de sélectivité. Sociologue et enseignante, Annabelle Allouch s’est intéressée à notre obsession pour le classement, qui fabrique, de Top Chef à Polytechnique, une société acquise au principe de compétitivité.

Vous avez intitulé votre dernier livre « La société du concours ». Qu’entendez-vous par cette expression ?
La société du concours est une société fondée sur le classement et la compétition accrue. Aujourd’hui, on a de plus en plus recours aux codes scolaires (les notes, les commentaires, les étoiles) pour évaluer le mérite de quelqu’un dans des domaines qui n’ont rien à voir avec l’école. Le concours ne concerne plus seulement les grandes écoles, sa logique est présentée comme la réponse à tout ! Prenez l’exemple des concours d'éloquence qui sont mis en place en banlieue : il est assez problématique de se dire que la mise en concurrence de jeunes déjà marginalisés par la société est présentée comme la seule manière de revaloriser leur parole.

Mais le classement n’a-t-il pas toujours fait partie de la société ?
Le concours a effectivement une longue histoire derrière lui. Un sociologue comme Durkheim affirme que ses premières formes remontent au Moyen-Âge, notamment dans la corporation universitaire. Ce qui est intéressant, c'est qu'on n’en faisait pas la représentation ultime et absolue de la réussite sociale. Aujourd’hui, il est exporté partout, jusqu’à l'université, où on ne se donne même plus la peine de jouer la carte du mérite pour justifier le classement.

Vous avez pris position contre la réforme du bac et l’instauration de critères de sélection à l’entrée des universités. D’après vous, quelle menace représente cette réforme ?
Cette réforme menace des politiques de démocratisation de l’éducation menées depuis les années 1960, dont l’objectif était d’améliorer le niveau de qualification des salariés. Nous sommes à un tournant : l'état considère que la demande d'éducation est suffisamment forte de la part des citoyens pour qu’ils prennent eux-mêmes en charge son coût économique. À travers le concours, on considère que l'université n'est pas pour tout le monde et qu'en plus, elle coûte cher : si vous voulez vous la payer, payez-vous là tout seul. Nous allons vers une université où la réorientation ne sera permise qu’à ceux qui auront les moyens de se la payer, notamment par le biais du système privé.

L’idée de tirage au sort comme moyen d’accès à l’université avait provoqué de vives réactions. Le concours est-il plus juste que le tirage au sort ?
On peut légitimement se poser la question, sachant que le concours repose sur un cumul de subjectivités : lors d'une épreuve - écrite ou orale - c'est un humain qui vous juge. Je suis enseignante et même si j'ai un barème pour corriger des copies et que j'essaie d'être la plus rigoureuse possible, je sais que je ne corrigerai forcément pas la première copie comme je corrigerai la dernière. Des études l'ont prouvé, la note est éminemment subjective, le jugement objectif n'existe pas, c'est un oxymore ! En tant qu’enseignante, il me semble donc nécessaire de reconnaître sa subjectivité pour être en mesure de la dompter.

La réussite n’a-t-elle pas toujours été liée au milieu scolaire ?
Des institutions capables de fournir des modes alternatifs de réussite ont existé. C’était notamment le cas de l’armée et du parti communiste. Aujourd’hui, le parti communiste est politiquement dévalorisé, ce n'est plus un espace politique légitime dans la société française. Pourtant, c’était un endroit qui permettait une reconnaissance d’autres types de mérite : certains militants qui n'étaient pas forcément passés par l'école ont vécu des formes d’ascension. Dans l'armée, il était possible de monter en grade sans forcément passer par un diplôme. C'est beaucoup moins vrai aujourd'hui. La fin du service militaire a fait de l’armée un espace moins valorisé, loin de l’idée républicaine du début du XXème siècle, qui était censée permettre – au même titre que l’école - un mélange de différentes couches sociales. Aujourd’hui, on y reconnaît de plus en plus l'intérêt du diplôme.

Emmanuel Macron insiste beaucoup sur l’importance de la réussite sociale. Dans quelle mesure vous semble-t-il lié à cette société du concours ?
Emmanuel Macron représente parfaitement la société du concours parce que sa propre légitimité politique repose quasi exclusivement sur sa réussite à des concours. Il y a une dizaine d'années, quelqu'un comme Dominique de Villepin était complètement délégitimé, on disait « cet homme-là est premier ministre mais il n'a jamais été élu par un citoyen ». C'est un discours qui a disparu : Emmanuel Macron n'a jamais été élu, il n'a été qu'un conseiller du prince - que le prince soit le pouvoir politique ou économique ! Finalement, la société du concours mine le pouvoir démocratique de l'élection : c’est l'élection scolaire qui joue contre l'élection démocratique.

À la télé, les émissions fondées sur un système de compétition se sont multipliées. Comment expliquez-vous leur succès ?
Prenons l’exemple de Koh Lanta : l'idée est de survivre, mais comme dans toutes ces émissions, il faut aussi survivre dans le classement. Je crois que ces programmes produisent un effet cathartique vis-à-vis de ce qui se passe dans le monde du travail. Ensuite, je pense qu'il existe une fascination morbide pour l'effort et la souffrance : voir l'autre souffrir permet, d’une certaine manière, de s'approprier sa propre souffrance. C’est ce que je trouve fascinant dans la télé réalité : elle mélange la culture scolaire et la culture sportive, qui repose sur les mêmes logiques de classement. Je me suis un jour retrouvée confrontée à une productrice d'émission de télé qui me répétait que c’était du « jeu ». Et effectivement, le concours passe à travers le jeu et les participants ont, au moins au départ, du plaisir à jouer. Sauf que le jeu consiste à mettre les gens en compétition les uns avec les autres, comme dans un combat de coq, pour voir qui survivra le mieux. Pour moi, Koh Lanta repose sur une fascination pour la souffrance.

N’a-t-on pas intégré l’idée que pour s’accomplir, il est aujourd’hui nécessaire de se dépasser ?
Je pense que la fascination morbide pour la souffrance à l'effort se fait de plus en plus forte. Je le constate dans les témoignages des personnes passées par les grandes écoles : lorsqu'elle aboutit à quelque chose, la souffrance à l’effort du concours laisse un souvenir inoubliable. C’est une victoire qui marque à la fois le corps et l'esprit. Mais lorsqu’un concours se solde par un échec, il marque une absence de reconnaissance de la société à l'égard du talent d’un étudiant - la souffrance reste à l’état de souffrance. La société du concours prône l’effort permanent, mais peut-on rester soi-même en cherchant toujours à se dépasser ?

La société du concours, L'empire des classements scolaires, est disponible aux Éditions du Seuil