Photographie Alessio Costantino

11 jeunes créateurs italiens à suivre de près

Alessio Costantino a photographié la nouvelle génération de créateurs italiens, fraîchement diplômés de l’université IUAV de Venise.

|
12 Octobre 2018, 2:34pm

Photographie Alessio Costantino

Annoncer à votre famille que vous souhaitez faire une école de mode n’est jamais facile. Demandez à quiconque s’est déjà inscrit dans une filière de design de mode. Expliquer pourquoi et comment un souhait aussi abstrait que « je veux dessiner des vêtements » peut déboucher sur une profession qui suscite nombre de malentendus n’est point chose aisée. Et pourtant, en Italie, l’industrie de la mode embauche près de 600 000 personnes, selon le spécialiste Claudio Marenzi. Les critères essentiels attendus chez ceux espérant joindre ces rangs sont de solides connaissances, non seulement en histoire de la mode mais également en marketing, design, sociologie et économie.

Jeune, enthousiaste, préparé : tel est le triptyque que les grandes marques recherchent au moment de recruter des stagiaires. Et les étudiants de l’IUAV remplissent parfaitement ces critères. Nous sommes allés leur rendre visite dans leurs salles de classe et en avons profité pour photographier et discuter avec le futur de la mode italienne.

Giovanni Mareschi, 22 ans, étudiant en fashion design

Quel conseil donnerais-tu à un futur étudiant ?
Retrousse tes manches ! L’univers de la mode est en évolution constante, tu dois toujours être à la page et préparé, 24h/24.

Qu’est-ce qui t’inspire et t’émeut dans la création ?
Développer une idée et la réaliser, aboutir au projet final, créer un monde autour et le voir prendre forme.

Que préfères-tu à Venise ?
La quantité de locaux, les jeunes gens présents pendant toute l’année, et le fait que la ville soit constamment en mouvement, jamais endormie. Dans une ville si petite et si célèbre, il est simple de rencontrer toute sorte de gens de tous milieux confondus, à tout moment.

A quoi ressemble une journée typique ?
Je commence toujours par un café, puis ça dépend de ce sur quoi je travaille à ce moment : si je suis concentré sur un projet, je n’arrive pas à le lâcher et je passe la journée dessus. Quand tu es à fond dans quelque chose qui te plaît, tu ne ressens pas la fatigue !

Penses-tu devoir quitter l’Italie pour réussir ?
Je pense que tout ce qui compte, c’est de saisir les opportunités qui viennent, de travailler dur, et de partir à l’étranger si nécessaire.

Anna Maria Scarparo, 23 ans, étudiante et mannequin

As-tu une icône mode ou un créateur préféré ?
Oui, Olivier Theyskens. Je me sens particulièrement proche de lui, surtout après avoir fait ma collection finale, qui était pour moi un but essentiel. Je le considère comme un modèle pour sa vision d’une femme sensuelle et obscure, ses références à la lingerie, et son usage de petits morceaux de métal. Mais je l’admire surtout car il conçoit des vêtements qui mettent en valeurs le corps.

Qu’écoutes-tu pendant que tu crées ?
De la deep house, mais aussi Pink Floyd et les Red Hot Chili Peppers.

Quel est le phénomène culturel le plus important en Italie en ce moment ?
Young Signorino.

Comment se passe ta vie d’étudiante à Venise ?
Train, université, Campo Santa Margherita, et de temps en temps un toast au bacaro pour fêter un examen réussi.

Quel est ton coin préféré de Venise ?
La Giudecca.

A quoi ressemble ta journée idéale ?
Je me lève tôt, je prends un petit déjeuner. Je fais quelques brocantes et je visite des musées l’après-midi. J’adore la vie nocturne, tout ce qu'elle a à offir, mais ma journée idéale s’achèverait quand même devant un film.

A l’ère des réseaux sociaux, où tout est connecté, penses-tu qu’il y ait encore un style typiquement italien ?
Oui, je suis convaincue qu’il existe encore un style à l’italienne et je pense qu’il est plus visible dans l’habillement pour hommes que dans celui pour femmes.

Jacopo Nordio, 22 ans, étudiant en fashion design et Francesco Galeotti, 25 ans, étudiant

Quel endroit préférez-vous dans Venise ?
J : Sestriere Castello – la partie la plus épargnée par le tourisme.

Comment les gens s’habillent-t-ils à Venise ?
J : Les Vénitiens ont un style éclectique qui leur est propre. Il n’y a pas de style particulier, parce que la ville est en train de devenir une espèce de village de vacances.

F : Il y a des touristes distraits vêtus d’habits multicolores qui semblent s’être habillés dans le noir, et d’autres qui s’habillent avec bien plus d’attention. Le fait est que ma génération - tout comme la suivante - est plutôt uniformisée, notamment en raison de l’absence d’un marché spécifiquement conçu pour nous, mais aussi en raison de l’énorme influence des réseaux sociaux.

Avez-vous un créateur préféré ?
F : Raf Simons

Quel conseil donneriez-vous à un futur étudiant à l’IUAV ?
J : Essaie de tirer le maximum des cours proposés, en particulier en termes de design. S'impliquer et persévérer.

F : Si c’est vraiment ton rêve de travailler dans la mode, tu dois être prêt à sacrifier de nombreux aspects de ta vie pour qu’il se réalise. Tu vas sans cesse repousser tes limites, mais en fin de compte, ça en vaudra la peine et tu seras préparé à n’importe quoi, même en dehors de la mode.

Décrivez votre génération en un mot.
J : Comateuse.

D’où viennent vos inspirations ?
F : Je commence toujours par de l’ironie. C’est mon b.a.-ba. Mes meilleures idées viennent de quelque chose qui m’a fait rire pendant un moment de détente. Une scène de film, une œuvre d’art, une blague, une attitude, une personne rencontrée dans la rue.

Quelles sont vos musiques du moment ?
J : Quand je crée, j’écoute surtout du spiritual jazz, de la world music et de la musique latine. Je collectionne les vinyles.

Pensez-vous devoir quitter l’Italie pour réussir ?
F : Les expériences à l’étranger sont toujours bonnes à prendre, mais en dépit de ce qui se dit, je crois que l’Italie a encore beaucoup à offrir à l’industrie de la mode.

Marianna Serena, 23 ans, étudiante

Quel conseil donnerais-tu à un futur étudiant en mode ?
Sois fort, conscient, et prêt à faire des sacrifices.

Quelle est ta musique du moment ?
Je passe en permanence d’un genre à l’autre, même si j’écoute toujours les Strokes et les Libertines.

Qu’est-ce que tu ne porterais jamais ?
Du jaune ou de l’orange !

Comment est la vie étudiante à Venise ?
Venise, c’est spécial. C’est petit, mais habité par des gens formidables qui se connaissent tous. Ça a été trois ans nuits folles passées à coudre avec des amies, à faire la fête… un peu de satisfaction, beaucoup de sacrifices.

Qu’aimes-tu faire à Venise ?
Je n’ai pas de coin préféré, mais j’adore Venise la nuit : ses reflets sur l’eau, les fenêtres illuminées de ses vieux bâtiments, le silence qui habite ses rues.

A l’ère des réseaux sociaux, penses-tu qu’il y ait encore un style italien ?
Je pense que la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît : les styles d’aujourd’hui sont infinis et viraux, d’où qu’ils viennent.

Stefano Gallici, 21 ans, étudiant en mode et musicien

Quel conseil donnerais-tu à un futur étudiant en mode ?
Voici les éléments sans lesquels il est impossible de réussir : passion, détermination, identité. C’est le mantra quotidien que je me répète sur chaque projet, mode ou autre.

Décrivez votre génération en un mot.
Lente.

Qu’est-ce qui nourrit votre processus créatif ?
Principalement les couvertures de vinyles punk rock, post punk et new wave des années 1970 et 1980 dont mes parents sont de grands fans et qui m’ont toujours entourée. Il y a aussi les moments passés avec mes amis, les concerts que j’ai faits, les voyages, ou tout ce qui a un rapport avec le rock and roll. Je m’intéresse aussi à la littérature, à l’art et au cinéma.

Qu’écoutes-tu pendant que tu crées ?
En ce moment, Sister Morphine, des Rolling Stones.

Comment les gens s’habillent-t-ils à Venise ?
Mal.

Où préfères-tu aller à Venise ?
Il y a quelques années, chez Billiards. C’était une petite boîte qui programmait aussi des concerts parfois. C’est dans cet endroit que j’ai mes plus beaux souvenirs de soirées à Venise.

A l’ère de l’hyperconnexion et des réseaux sociaux, penses-tu qu’il subsiste un style à l’italienne ?
Je crois qu’il s’est éteint il y a bien longtemps.

Riccardo Ballarani, 27 ans et Massimiliano Mucciarelli, 25 ans, tous les deux en master d’arts visuels et titulaires d’un master en mode

Quel conseil donneriez-vous à un futur étudiant en mode ?
M : Prépare-toi à passer des nuits blanches. Les cernes, c’est cool, de toute façon.

A : TROMPE-TOI !! L’erreur est fondamentale.

Comment se passe la vie étudiante à Venise ?
M : Elle est toujours intense. Vivre à Venise, c’est un peu vivre dans une bulle.

A : Au départ je me suis senti protégé, puis j'ai suffoqué. Après tout c’est un marécage. Heureusement, il y a aussi Marghera.

Quel est l'aspect le plus plaisant de la scène culturelle en 2018 ?
A : La souplesse et l’aisance avec laquelle on peut passer d’un médium à un autre aujourd’hui.

Avez-vous une icône mode ?
M : Non, mais je me sens assez proche de ce petit cercle de créateurs qui collabore avec des musiciens : Yang Li, Pan Daijing, Luigi Yamamoto, Michael Gira, Ximon Lee et Alcantara Mojo Jungle.

Qu’est-ce qui influe le plus sur votre création ?
M : La musique. Puis Gaspar Noé, Wong Kar-Wai et les romans de Zhang Ailing.

A : La musique, le théâtre d’Antonio Rezza et les bandes-dessinées.

Comment les gens s’habillent-ils à Venise ?
M : Certainement mieux que moi.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
M : En prison. Je suis un criminel.

A : J’espère vraiment ne pas faire partie de ceux qui devront combattre les robots.

Pensez-vous devoir quitter l’Italie pour réussir ?
A : Je ne veux pas me limiter. J’irai où le vent me portera.

Massimo Simonetto, 25 ans, étudiant et acteur

Quel conseil donnerais-tu à un futur étudiant à lUAV ?
N’essaie pas de faire dans le commercial, mais assure-toi que tu castes des gens de groupes ethniques différents, des trans, des gens non-binaires et des personnes atteintes de handicaps.

Décris ta génération en un mot.
Queer.

Qu’est-ce qui t’inspire ?
Il est pour moi fondamental de commencer chaque projet avec des matériaux concrets et physiques. Ma méthode de travail est instinctive et étroitement liée au corps, au mouvement et à la danse : j’essaie toujours de créer des objets qui prennent vie sur le corps de leur porteur. Chacune de nos actions est une affirmation politique : ça me stimule de donner de la visibilité aux gens que j’aime et qui m’aiment.

Quel est le phénomène le plus important sur la scène culturelle en ce moment ?
Le refus de plus en plus généralisé de se soumettre aux normes cis-hétéro du patriarcat.

Comment se sont passées vos années étudiantes à Venise ?
J’ai pris les transports en commun pour venir à Venise pendant cinq ans. Les trajets en train ont toujours été une bonne occasion de mettre de l’ordre dans mes idées et d’en trouver de nouvelles.

Quel endroit préfères-tu à Venise ?
Les plages désertes de Pellestrina.

A l’ère des réseaux sociaux, où tout est hyperconnecté, pensez-vous qu’il existe toujours un style à l’italienne ?
Je ne crois pas aux nationalismes.

Quels sont vos espoirs pour 2019 ?
Avoir mon diplôme et devenir drag queen.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
Dans une maison sur la montagne, en train de cultiver la terre.

Dylan Colussi, 24 ans

Avez-vous une icône mode ou un designer référence ?
Walter Van Beirendonck, mon premier amour et la preuve que la mode permet de parler de tout.

Une tendance que vous avez pu observer dans votre cercle d’amis ?
Celle de l’impatience positive.

Que se passe-t-il de plus important sur la scène culturelle italienne cette année ?
Nous nous rendons tous compte qu’il n’est plus possible de se taire ni de parler calmement.

Quel endroit préfères-tu à Venise ?
Il y a un pont près de Campo San Giacomo, court et très étroit, qui semble couper l’île en deux parties égales.

Penses-tu devoir quitter l’Italie pour réussir ?
Au contraire : c’est le moment idéal pour ceux qui veulent réussir en réinvestissant notre propre espace dans notre pays.

Où te vois-tu dans dix ans ?
Exactement là où je me vois aujourd’hui, un peu en marge.

Giovanni Pacienza, 23, fashion design student

Quel conseil donnerais-tu à un futur étudiant ?
Expérimente autant que tu le peux. Sors de ta zone de confort. Amuse-toi dans chaque laboratoire que le programme mode de ton école propose.

Décris ta génération en un mot.
Ambiguë.

Qu’est-ce que tu ne porterais jamais ?
Un jogging.

Penses-tu devoir quitter l’Italie pour réussir ?
Je pense que la clé du succès c’est de croire en soi : le reste est accessoire.

Où te vois-tu dans dix ans ?
A mon bureau, en train de dessiner.

Crédits


Photographie : Alessio Costantino
Interviews : Mattia Ruffolo
Assistante éditoriale : Giorgia Imbrenda
Remerciements : Maria Luisa Frisa, Mario Lupano, Gabriele Monti, Saul Marcadent, Marta Franceschini, IUAV Venise.

Cet article a été initialement publié sur i-D IT.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.