post-post-apocalyptique : à paris, la mode rêve d'un futur joyeux

Le monde part en vrille, dansons la ronde !

Il est un nouveau syndrome propre à notre génération : l’éco-anxiété ou solastalgie. Une pathologie contemporaine générée par la perspective franchement cauchemardesque de notre futur commun. Aussi anxiogène soit-elle, cette idée d’effondrement a pourtant occupé tous les esprits de la mode ces dernières saisons, jusqu’à devenir le trope favori des créateurs, laissant quelques commentateurs dubitatifs au passage. S’affichant au second rang des industries les plus polluantes qui soit, la mode ne pouvait esquiver une remise en question essentielle : il faut qu’elle change, en profondeur, au-delà des beaux discours, vraiment. Mais les glissements anti-système de certaines maisons ont désaxé le débat et forcé les postures. Et de ces postures, il fallait qu’on en revienne. Cette saison à Paris, si certains continuaient de composer sur une matrice apocalyptique, d’autres passaient à l’action (enfin !). D’autres encore invitaient au calme et à la contemplation en anticipant l’après, dans des mondes imaginaires joyeux, des royaumes remplis de nouveaux possibles. On a d’ailleurs rarement vu une nuée de modasses aussi détendue que cette semaine. Au programme, il y avait du jazz, des labellos au CBD, des paillettes et du crochet brodé, donc forcément…

Un picnic méditatif chez Ottolinger

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Si même les créatrices les plus dystopiques du moment se convertissent à la méditation vipassana, c’est bien le signe que la mode est en train de changer d’axe. Inspirée de la nouvelle The New Year Train de l’écrivaine chinoise Hao Jingfang, la collection présentée ce mois-ci par le duo de créatrices berlinois était une invitation à s’adonner au plaisir de la relaxation et de la contemplation, entre les spasmes de nos vies surchargées. Dans un débordement cadré, on retrouvait tout de même le ton-signature d’Ottolinger, comme de petits glitchs subliminaux venant rappeler toute la sève du label – un répertoire entre mode et hacking. Ici dans une robe polo en ouverture, à peine tordue, puis là dans des mailles telluriques ou des paniers tressés recouverts d’une épaisse résine. Nichée dans des imprimés de paysages zoomés à l’extrême ou dans les carreaux vichy d’un ensemble lacé, les références à la nature venaient compléter un tableau champêtre et sci-fi. Un tableau qui d’ailleurs, ne serait complet si l’on omettait d’évoquer les lipsticks au CBD accrochés aux ceintures des mannequins (ça se mange ?). Bref, on en est sorti hyper détendus.

Virgil Abloh, le calme pendant la tempête

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On ne savait pas trop à quoi s’attendre chez Off-White. L’annonce du congé forcé de Virgil Abloh a fait parler la mode (et ses vipères). Beaucoup se demandaient comment un homme à la tête d’une si grande et multiple entreprise pouvait atteindre un point de non-retour. Et c’est pourtant tellement évident et tellement sain. On ne le répètera jamais assez mais la mode a tout intérêt à rétrograder, ralentir sa production et résister à l’injonction que fait peser sur elle la fast-fashion. Au delà de l’urgence de la crise climatique et de la nécessité de modifier nos modes de consommation arriérés, il en va également du bien être des gens qui œuvrent dans cette industrie. L’impératif selon lequel nous devrions tous nous adapter à un système en roue libre sans protester (ou tomber) est d’ailleurs bien plus délirant que le burn-out de Virgil Abloh. Ce besoin sensé de lever le pied se lisait très clairement dans la collection qu’il présentait dans les sous-sols du Centre Pompidou. Les silhouettes étaient limpides et minimales, simples et désirables, les tons étaient sages et les femmes, de tous les âges, présentes sur le podium, dégageaient une sérénité partagée. En fond sonore, Virgil Abloh nous a offert le discours de l'astronaute Mae Jemison, première femme afro-américaine à être allée dans l’espace, puis quelques minutes de jazz. Le show venait s’ajouter aux multiples incitations au calme qui ont distingué cette nouvelle fashion week parisienne.

Le nez plongé dans les vieux bouquins chez Koché

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On se souvient tous des longues heures passées dans la queue de la BPI la veille d’un exam, avec pour seule consolation la perspective d’un chocolat chaud à la cafet’ du deuxième étage. On se souvient aussi de l’état de stress dans lequel nous plongeait soudainement les semaines de procrastination accumulées et que seule la lecture d’un « Que Sais-Je » pouvait éventuellement combler. Entre les allées de bouquins de la Bibliothèque du Centre Pompidou, la créatrice de Koché, fraichement récompensée par l’ANDAM, dissipait tous ces vieux souvenirs pour faire de ce lieu studieux un espace de mode (et de fête). Et pour nous présenter une collection plus « nette » que ce à quoi Christelle Kocher nous avait habitués. Les coupes des pardessus étaient taillées au couperet, les broderies minutieuses et fastes apportaient un côté luxe à cette saison, atténué par les références streetwear et les patchworks de maillots de sports qui rythmaient à nouveau le défilé. Il se dégageait quelque chose de léger et d’élégant de toutes ses pièces : étaient-ce les grands chapeaux de paille, les plumes accrochées aux ourlets d’un pantalon en soie, peut-être les biais (parfaits !) des jupes ? Ou cette robe seconde-peau sublime montée tout en strass ? Le casting, toujours aussi éclectique et réel, a clôt le show bouquins à la main (lisez des livres, mangez des pommes !) Les invités ont eux aussi quitté les lieux avec un exemplaire de la collection « Que Sais-Je » en souvenir. J’offre d’ailleurs volontiers le numéro « Histoire de l’administration soviétique » (intéressant quoi que franchement narcotique) à celui qui me prêtera le numéro consacré aux « Attitudes ». Place A-28 si ma mémoire est bonne !

Le retour au Mexique de Rick Owens

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Elevé aux Etats-Unis, Rick Owens est né d’une mère mexicaine aujourd’hui âgée de 87 ans, dont le nom de jeune fille « Tecuatl », donnait son titre à sa collection printemps/été 2020. Planté, comme à son habitude, près des imposantes colonnes du Palais de Tokyo, le designer y a transformé l’atmosphère en écrin, surnaturel et féerique, à la puissance invaincue des femmes. Gracieux minotaures juchés sur leurs traditionnels talons vertigineux, les mannequins n’avaient pourtant ni prothèses faciales, ni lentilles de contact les rapprochant des cyborgs chers au designer - seulement quelques perruques révélant leurs crânes rasés. Peut-être était-ce pour laisser pleine place aux volumes majestueux et aux silhouettes, hiératiques, qui s'avançaient solennellement au son des basses vibrantes saturant l'air. Robe-toges en sequins, coiffes pharaoniques, découpes verticales et drapés impériaux se succédaient donc, frôlant la pierre grise du Palais de Tokyo, dont le grand bassin racontait encore une autre histoire - celles de bulles de savon géantes s'élevant dans les airs jusqu'à s'éclater, lorsqu'elles ne se posaient pas, délicatement, sur la surface immobile en attendant de disparaître. Reconnexion avec un héritage éminemment politique à l'heure où les Etats-Unis se barricadent contre la peur d'une invasion mexicaine, le show de Rick Owens brillait surtout pour la rencontre de son imaginaire hors-norme avec la puissance maternelle et la grâce, féerique, des princesses aztèques.

Louis Vuitton, la cour du roi Ghesquière

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L'ouverture du show annonçait une collection dramatique. Mieux, épique. Non, royale. Sur un écran géant, le visage de Sophie flottant dans un orage rose (puis orange, puis bleu, puis violet), le regard rivé sur les centaines d'invités plongés dans un quasi silence, a tiré quelques larmes. Puis est venu le chant, « It's okay to cry ». Ses murmures pop trouvaient ici tout leur sens : ils autorisaient la foule à ouvrir les vannes, à s'assumer vulnérable et perméable à la beauté posée là devant ses yeux. Nicolas Ghesquière a clôt cette nouvelle fashion week parisienne comme un roi, dans un show bouleversant, à la fois étrange et triomphal. Des références à la souveraineté, il en pleuvait de partout : dans les manches ballons, les mocassins façon Louis XVI, les mailles toutes en sequins, les vestes en velours, les volumes des mini-jupes à volants, les froufrous des chemises, ou les broches en forme de lys qui parcouraient la collection. Le tout invoqué dans un registre seventies maitrisé à la perfection. À la fin du show, dans la cour Carré du Louvre, Nicolas Ghesquière s'est avancé en majesté, et tout le monde (ou presque) s'est levé. Impossible de ne pas y voir un signe de l'Histoire. Un pont temporel, comme il les affectionne. En 1860, dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin, Louis XIV écrivait : « Les empires, mon fils, ne se conservent que comme il s'acquièrent, c'est-à-dire par la vigueur, par la vigilance et par le travail. » Trois vertus dont ne manque certainement pas Nicolas Ghesquière.

La forêt luxuriante de Dior

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Le jour d’ouverture de la Fashion Week de Paris, Greta Thunberg prononçait un discours à la tribune de l’ONU, interpellant vigoureusement les dirigeants de la planète : « Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Les gens souffrent, les gens meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse. » Le lendemain, la Maison Dior, habituée de la défense des causes sociétales sous la direction artistique de Maria Grazia Chiuri, célébrait la nature dans son défilé. Il fallait traverser le bois de Boulogne pour se rendre à l’hippodrome de Longchamp et se faufiler dans une grande boîte de bois brut. À l’intérieur, se trouvait une forêt recréée de plus de 160 arbres et 60 espèces différentes au total -, un « jardin inclusif » imaginé en partenariat avec l’atelier parisien de paysagistes Coloco. Ces arbres, seront tous replantés dans la capitale ou en région parisienne dans le cadre de projets durables, annonce la Maison. Les longs jupons brodés de raphia, les robes vaporeuses aux motifs végétaux, façon herbiers, les combishorts en crochet esprit Monte Verità, les combinaisons tie-and-die aux accents hippies, les cascades de broderies de fleurs : tout fait écho à une végétation luxuriante. La musique, celle d’Alexandre Desplat pour Tree of Life (le titre River précisément) fait corps avec les silhouettes.

Le nouveau monde de Telfar

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Il ne fallait pas s’attendre à voir un défilé en entrant dans la pénombre de la Cigale. Ni à un concert, ni à une projection, ni à une communion, mais à un peu tout ça à la fois. C’est que Telfar se sert de la mode comme d’un cheval de Troie pour faire connaître son monde – immensément plus vaste, libre, tolérant et intense que celui qui reprend ses droits dehors, une fois la porte refermée. Porté par un film envoûtant et par une création sonore signée Crystallmess, ce défilé absent du calendrier officiel était effectivement un moment à part, riche de sens, d'intentions et de possibilités. « Je veux que ces défilés fassent partie des choses qu'on ne peut pas rater, qu’il sera impossible de revivre si on n’y a pas assisté, nous confiait Clemens Telfar en coulisses. Me dire que quelqu'un va regarder le show, en mangeant sur son téléphone, ça enlève toute l'énergie que j’y ai investie. Je pense qu'il faut garder cette idée de présence : on ne sait pas de quoi il s'agissait si on n’y était pas. » Entre uniformes de combat, shorts d’écolier, chemises douces et sacs instantanément reconnaissables, le show était à l’image du futur tel qu’on veut bien se l’imaginer : un mélange entre chaos et recommencement, porté par une énergie aussi vitale que libératrice, celle d’être ensemble, en chair et en os, en transe et bien en vie.

Lemaire, rester fidèle à soi-même

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Pour le défilé Lemaire, rendez-vous dans le Marais, à l’Ecole Duperré. Lemaire c’est l’élégance naturelle, la vraie, celle qui ne fait pas semblant, celle qui s’oublie, habille le corps l’air de rien, comme si le vêtement avait toujours été là. C’est cette idée que l’on retrouve quand Sarah-Linh Tran parle de « maquillage pour le corps ». « Nous aimons que les vêtements soient une sorte de nouvelle nudité. », ajoute-t-elle. Le noir est travaillé avec un effet mouillé, cuir luisant ou jersey glacé, puis la palette s’éclaircit vers des tons moka, taupe, beige... Justaucorps sous un grand pardessus, taille très haute enrubannée de tissu, trench ultra-fluide, triptyque chemise-veste-pantalon ton sur ton : ici jamais rien de prétentieux ou de tape-à-l’œil, avec ce parti pris osé de se faire remarquer sans faire de bruit. À l’heure actuelle, cela relève d’un petit miracle et c’est réjouissant de voir les deux créateurs maintenir cette ligne, à contre-courant.

Atlein, sûr de son geste

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Au Palais de Tokyo, Antonin Tron a dévoilé une collection resserrée de 31 looks. Quand le geste est sûr, pourquoi faire plus ? Précision extrême, tombé parfait, détails précieux, le créateur maîtrise son affaire. Les robes en jersey, sa spécialité, aux fronces en diagonale, sont gracieuses, bougent avec le corps des mannequins, semblent s’enrouler autour de lui. Et quand il s’attaque à d’autres pièces du vestiaire comme avec ce caban double col ou ce petit blouson resserré la taille qui semble flotter sur le dos du mannequin, le créateur laisse entrevoir un vocabulaire couture encore plus riche. Antonin Tron est venu saluer vêtu d’un t-shirt Extinction Rebellion et annonce que 20 % des bénéfices des ventes de t-shirts de sa collection (dont 60% des tissus proviennent de stocks d’invendus) seront reversés au mouvement, dont il est membre. C’est parfois à l’intérieur du système qu’on est le mieux placé pour changer les choses même si la confrontation entre enjeux moraux et enjeux commerciaux ne doit pas toujours être simple à gérer.

Vivienne Westwood, punk et victorienne

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Cette saison, il ne fallait pas chercher de pancartes, de slogans ou de formules révolutionnaires ostentatoires chez Vivienne Westwood. Si la collection printemps/été 2020 imaginée par Andreas Kronthaler comportait une charge contestataire, alors c’était dans ses vêtements, tout simplement. Présenté sous le titre « Rock me Amadeus », le défilé travaillait dans une véritable harmonie des contrastes : le punk embrassait l’époque victorienne, le discours sur l’extinction des espèces menacées frôlait le conservatisme des corsets, les chemises se renversaient à 180 degrés et Bella Hadid s’avançait, princière, à peine reconnaissable sous une ombrelle blanche dentelée. Surprise du défilé, cette dernière silhouette en forme de merveilleuse fleur d'étoffes semblait condenser, en un simple passage, toutes les contradictions de notre époque – plus proche de l’hystérie d’une cour cherchant à distinguer sa reine que de celle d’un concert de punk ayant abandonné les corsets.

Yamamoto, parenthèse enchantée

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Un défilé Yamamoto c’est chasse gardée, on n’échangerait sa place pour rien au monde. Encore une fois le couturier japonais nous a offert un moment suspendu dans le temps. Une pause dans le tumulte des shows et celui de la vie. On aime que les mannequins marchent lentement, pour que le moment s’étire. Dès les premières silhouettes avec leurs grandes volutes de volants et leurs chapeaux monumentaux qui cachent les yeux, il y a du panache. De la sensualité aussi – très délicatement suggérée - à travers des petits morceaux de tissus tenus par un simple fil qui laisse dévoiler la peau. La musique, remarquable comme à chaque fois, ajoute de la poésie - L’été des Quatre saisons de Vivaldi, L’aquoiboniste par Jane Birkin revisités et deux créations signées Yohji, musicien et designer. Au milieu du défilé, on aperçoit deux robes tutti-frutti, des roses crayonnées de multiples couleurs, comme une lueur d’espoir mais c’est définitivement dans ce noir profond, mélancolique, vibrant que le créateur excelle.

Y/Project, esthète fantasque

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Fashion drama chez Y/Project : le lieu, sous le pont Alexandre III, n’est pas assez grand pour accueillir tous les invités, certains prévus en front row se retrouvant debout, dehors, avec des bribes de musique – alors que beaucoup l’ont trouvé extra. Une version revisitée du Beau Danube bleu de Strauss signée du talentueux Senjan Jansen. Un show « Belle Epoque sous acide » pour Glenn Martens qui livre encore une fois un défilé flamboyant, des silhouettes fantasques, théâtrales, venues d’un ailleurs. Le créateur tord les vêtements comme il tord le réel. Effusions de taffetas, volutes de tulle, décolletés-auréoles, drapés de velours, l’effet est grandiose : c’est la vision d’un artiste, qui réussit, l’espace de quelques minutes – dedans ou dehors – à nous transporter dans son monde.

Marine Serre déjà dans le post-collapsing

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Sous la grisaille matinale, les invités avaient rendez-vous en plein air à l’hippodrome d’Auteuil pour un défilé baptisé « Marée Noire » qui misait sur une ambiance volontairement anxiogène, avec une musique signée Louis Vial de Collapsing Market. Sur un podium recouvert d’une bâche noire, des mannequins passent, masque à oxygène sur le visage. Ce sont des « survivants de l’Apocalypse, des guerres climatiques, des vagues de chaleur, de l’extinction de masse », indique la note d’intention. 50% de la collection a été réalisée avec des tissus existants, comme ces draps et rideaux transformés en robes. La créatrice se situe déjà dans le post-collapsing, dans l’étape de la reconstruction (de ce qui qui reste ?). Sa mode radicale, aux lignes acérées, sans compromis, dévoile des looks en éponge – canicule oblige -, des combis à tout faire, des robes volantes qui floutent le visage, des robes multi-pans, un manteau en tweed parsemé de broches vintage... Quelques jours plus tard, la créatrice célébrait l’ouverture de son nouveau studio, dans le 19 e, avec un atelier dédié à l’upcyling. Deux ans après avoir remporté le prix LVMH, Marine Serre continue de grandir, preuve que cet imaginaire dystopique (plairait-il aux tenants de la théorie de l’effondrement ?), déjà exploré la saison dernière, peut se révéler – tout paradoxe gardé – désirable.

Hermès, écrin gracieux

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Dégradés de verts qui ouvrent le show – olive, kaki, forêt, mousse etc.-, nuances de terre chaude, tonalités bordeaux cuivré, sablé vanillé, caramel, bistre, rose blush, moka intense : les silhouettes très picturales s’avancent en douceur sur la moquette du Tennis Club de Paris, métamorphosé pour l’occasion. C’est un écrin protecteur, à l’abri des échos du monde extérieur, que nous offre ici Nadège Vanhee-Cybulski. Les variations autour du cuir, matière de prédilection de la collection, sont nombreuses : plissé, perforé pour de délicats interstices sur la peau, surpiqué, surmonté de boucles en métal, orné de poches plaquées... il est travaillé comme du flou pour se faire robe, top, jupe. Rien d’apprêté ni de surfait, les lignes sont droites, comme une évidence. Il faut les voir de près ces pièces, tant elles regorgent de détails, de finitions subtiles, tant les proportions – on le devine – sont pensées au millimètre près. La perfection ne s’improvise pas mais la grâce qui en découle, paraît, elle, pourtant si naturelle.

Jonathan Anderson chez Loewe : l'artisan passionné

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Jonathan Anderson a toujours défendu la nécessité de préserver l'artisanat, au sens large du terme. Une passion qui s'exprime depuis des années dans ses mailles, ses poteries, modelages et macramés. Mais aussi dans le Loewe Craft Prize destiné à récompenser chaque année les artisans du monde entier. Cette saison, le créateur nord-irlandais défendait un artisanat historique, propres aux savoir-faire du 17 et 18ème siècle. En coulisses, il expliquait : « Je voulais créer quelque chose d'aristocratique et poétique. Une collection éthérée, légère mais comprenant des éléments de structure, semblant onduler sur les corps en mouvement des mannequins. » Les guipures, les volants Arlequins, les mousseline fleuris, les crinolines carrées et graphiques agrippées à des robes transparentes, ou les manches majorées à l'excès puis ajustées au poignet d'une robe façon soutane au col immense et pointu...Tout, absolument tout, était « aristocratique ». Et il fallait reconnaitre chez lui un désir de conservation. La bande son du show était un indice : un extrait de l'album The Disintegration Loops de William Basinki, un écrin renfermant les sons enregistrés sur une bande magnétique oubliée dans un carton pendant près de vingt ans. En voulant un jour les numériser, leur auteur les a condamnées : les particules d'oxyde de fer de la bande en sont progressivement tombées pour devenir poussières, laissant derrière elles des centimètres de bande à nouveau vierge, des craquements et des silences. Basinki a décidé de garder les bandes telles qu'elles. Et d'honorer la beauté fragile de ce qui préexiste à notre ère digitale. Comme Jonathan Anderson.

Cœur d'argent pour Paco Rabanne

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Les invités rassemblés au Palais de Tokyo ne s’y attendaient pas. Enfin, pas comme ça. Personne n’avait prédit que Julien Dossena saisirait l’occasion de cette Fashion Week pour sonner le glas d’une ère dystopique, et diffuser un nouveau souffle idéaliste sur tout Paris. Le défilé était directement inspiré de la fin des années 1960, elle-même marquée par la mission Appollo 11, Woodstock, les acides, le « Message Personnel » de Françoise Hardy, les pattes d’eph lumineux de Prince et les prophéties astro-esthétiques d’un certain Paco Rabanne. Une période enchanteresse malgré un monde qui implose déjà. À rebours d’une génération de créateurs qui a trouvé refuge au creux d’une posture dystopique et contestataire (un brin schizo quand on fait de la mode), Julien Dossena « reconnaît le monde actuel sans pour autant céder à ses vérités les plus sombres. » Le préambule du show ? Sofia Steinberg dans une longue robe à pois, un énorme cœur rouge flamboyant brodé sur le devant. Le reste de la collection était à l’avenant : les arcs-en-ciel, les dentelles liberty, les looks argentés, les imprimés floraux et les papillons posés à la taille des filles, les pâquerettes glissées dans des mailles en laine puis distillées dans le métal... Autant d’éléments enchanteurs invoqués pour étouffer la cacophonie absurde du monde et poser un nouveau regard sur le futur et la mode. Celui de Julien Dossena : naïf et psyché, français et pop, futuriste et rétrotopique. On en avait vraiment besoin.

Chanel, la tête au-dessus des toits de Paris

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Face au destin qui l’attend, Virginie Viard s’est lancée dans une relecture pragmatique des silhouettes qui ont toujours fait la sève de la maison Chanel, nourrissant le trope d’une parisienne fantasmée, parfois réelle mais hors-sol, la tête dans les nuages et les pieds sur l’ardoise des toits haussmanniens. C’est d’ailleurs dans le cinéma de la Nouvelle Vague que la créatrice a puisé son inspiration pour cette nouvelle collection, dans les films de Godard, les t-shirts de Jean Seberg, les looks d’Anouk Aimée et de Bardot. Là où Karl aurait pu en faire quelques couches (de trop), Virginie Viard a souhaité réincarner une beauté simple et modeste, dans des looks sages destinés à une audience jeune, composés de petites combinaisons short en tweed, de jupes à volants roses, de pulls marins et jeans taillés aux côtes, de shorts noirs rikiki portés sur des collants opaques ou des petites ballerines bridées aux pieds. Sérieuse et toujours loyale, Viard semble avoir passé un temps fou à réviser ses classiques pour mieux préparer une nouvelle ère chez Chanel, un (re)commencement – plus jeune, plus souple. D’ailleurs, le caméo (génial) de la youtubeuse Marie S’Infiltre a eu pour effet, au-delà du gag, de faire intervenir l’histoire de la maison et son évolution sur le podium. Dans un vieil ensemble en tweed noir et blanc, Marie S’infiltre rendait hommage à Coco tandis que Virginie continuait d’esquisser l’après Karl.

Givenchy, sans chi-chis

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Clare Waight Keller est un enfant du minimalisme. Et pourtant, les préceptes de ce courant appliqué à la mode n’ont jamais vraiment coïncidé avec sa conception de la puissance féminine. On a longtemps cru que les lignes épurées, les basiques exemptes de toute connotation, les palettes monotones, l’absence de fioritures auraient le pouvoir d’affranchir les femmes du poids de leur sexualisation. Selon Clare Waight Keller, cette appréhension minimaliste des femmes et de leurs corps n’était finalement qu’un leurre (une injonction peut-être même). En leur retirant leurs attributs, en exposant leur fragilité, en dévoilant leur silhouette, le minimalisme a fatalement re-sexualisé les femmes. Du coup cette saison, comme pour clore définitivement la querelle et mettre un terme au cycle revival des années 1990 dans la mode, chez Givenchy, la créatrice s’est emparée des codes et concepts du minimalisme, pour mieux les détourner. Elle proposait une collection aux pourtours simples mais puissants, composée de longues et lourdes robes, de bustiers pensés comme des armures, d’ensembles de cuir monochromes qui protègent les corps, de robes fleuries dont les volumes gonflaient sur les corps en mouvement. Ne les libérez pas, Clare Waight Keller s'en charge !


Photographies : Mitchell Sams

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Printemps/été 2020