Édition 2018 - Photographie Emma Vernet

comment monter le meilleur festival techno de france (par le positive education)

Juste avant que la 5ème édition du festival Positive Education ne se tienne du 7 au 11 novembre à Saint-Étienne, ses deux fondateurs Charles Di Falco et Antoine Hernandez reviennent sur ce qu’on peut appeler un phénomène électronique français.

par Sylvain di Cristo
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30 Octobre 2019, 9:47am

Édition 2018 - Photographie Emma Vernet

On l’a dit et on le répète, le festival de Saint-Étienne Positive Education est le meilleur festival de techno de France. Programmation avant-gardiste et ciblée, lieu adapté à cette musique, ces deux essentiels de la fête ont beau parfaitement s’emboîter, ils n’expliquent pourtant pas complètement pourquoi le Positive Education est devenu en cinq éditions un festival si convoité par le public et acclamé par le milieu professionnel. L’effet de départ en 2016 (après une édition 0) c’était la surprise, une claque devant un line-up de festival d’une noirceur jamais vu en France auparavant. Beaucoup des sous-genres les plus rêches de la musique électronique s’y télescopaient avec une grande cohérence (EBM, techno industrielle, post-punk…) et on pouvait se demander si tout ça n’allait pas rapidement finir dans un mur. À la cinquième édition, c’est une véritable scène que cristallise le festival, donnant une couleur et un tempo nouveau aux dancefloors de France, respectivement plus sombre, plus lent. Pour ce volet 2019, le son a évolué, nourri par les tendances actuelles (breakbeat, hardcore…) mais l’ADN du festival reste inchangé, tout comme notre excitation à le vivre. Pour i-D, les deux fondateurs Charles Di Falco et Antoine Hernandez rembobinent pour comprendre comment tout cela a pu être possible.

Comment en arrive-t-on à se dire : « On va inviter tous les artistes les plus noirs de la techno actuelle à Saint-Etienne » ? Ça sonne un peu comme un pari fou.

L’idée du festival est venue en after, après un week-end incroyable à Saint-Etienne : on était dans un 150m2 avec la plupart des gens qu’on avait croisés ce soir-là. Grosse vibe. Bambounou et Peev jouaient au F2 et on s’est tous rejoints dans l’appartement d’Antoine qui était deux étages plus haut. La discussion est vite arrivée sur l’idée d’un super festival techno à Saint-Etienne. C’est vrai que, vu de l’extérieur, ça pouvait ressembler à un pari fou mais quelque part c’était peut-être simplement une évidence : plus on voyage dans le monde, plus on se rend compte qu’on a un super public à Saint-Etienne, et c’est avant tout le public qui a rendu ce chemin possible. On s’est littéralement fait bousculer. Par exemple, deux mois après la première venue de Jeff Mills à Saint-Etienne, pour nos deux ans, on invitait Paula Temple à la Cité du Design. Nous attendions 250 personnes et plus de 700 sont venues. Une autre fois, nous avions Esplendor Geométrico et Kangding Ray. On attendait environ 400, 500 personnes, et plus de 1000 se sont présentées. On était archi sold out, les gens ont escaladé le Musée de la Mine et passaient par le toit ! Ce fut la plus grosse frayeur de notre vie mais aussi un indice fort : on était au bon endroit.

Finalement, est-ce qu’il s’agissait de donner tort à certaines personnes, de tordre un peu ces idées reçues, de prouver que c’était possible ?

On croise souvent des gens qui se foutaient de nous il y a quelques années. Il y avait des partages sur les réseaux disant qu’on était une association sans avenir, tandis que d’autres parlaient d’utopie. On n’a jamais été trop touchés par ce genre de choses car finalement, on n’en pensait pas mieux qu’eux sur notre avenir à ce moment-là. À vrai dire, ça nous fait même tripper de se croiser au comptoir et de se dire qu’on a ce point en commun : le fait d’halluciner sur ce que le festival est en train de devenir. On savait qu’il ne serait pas évident de construire ça à Saint-Etienne, qu’on s’embarquait dans un gros chantier, mais on y a cru.

Justement, comment expliquer cette réussite ?

Elle vient sans doute de l’alchimie qu’il y a entre le programme et le lieu, la Cité du design dans le quartier Manufacture-Plaine-Achille. Quand on aime un artiste de la programmation du festival, c’est qu’on va aimer les autres : on fait extrêmement attention à sa cohérence. Il a été très difficile d’arriver jusqu’ici et ça a été une remise en question perpétuelle. Nous avons choisi de faire le festival autour du 11 novembre, qui est férié, ce qui modifie totalement le calendrier d’une année à l’autre. C’est aussi ce qui fait que nous devons revoir notre DA tous les ans. Et on adore ça.

Y a-t-il eu de vraies grosses tuiles ?

Dès la première soirée de l’association, nous avions loué un ancien cinéma reconditionné en salle de concert. Bonne idée sur le papier, sauf qu’à la tombée de la nuit, le responsable des lieux s’est transformé en psychopathe et on a passé la soirée à devoir le surveiller jusqu’au moment inévitable où on aurait un problème avec lui. Ça n’a pas manqué, dix minutes avant la fin, il tente de nous voler la caisse et le matériel. On avait évidemment notre équipe et environ 80 personnes du public qui avaient compris ce qu’il se passait et qui se sont alliées à nous. On a tout vidé dans les dix minutes, sans violence.

Quel est l’un des plus beaux souvenirs que vous gardez ?

Parmi les plus beaux moments, il y a eu la clôture du festival 2018 qui nous restera à jamais en mémoire. Avec notre projet Les Fils de Jacob, on aime bien l'idée d'être les tout derniers à jouer sur le festival. C'est pour nous l'occasion de nous couper de l'organisation et de remercier tout le monde d'une manière singulière. C'était un moment très fort car on ne pensait pas qu'il resterait autant de monde et nous étions tous unis, connectés. C'est suite à cela qu'on a vraiment réalisé que l'union fait la force, que les amis qui nous entourent doivent être là chaque année et que tous ensemble on brandisse les valeurs qui feront la culture de demain.

Économiquement, ça a été un challenge ?

Oui, ça l’est toujours et c’est le seul point vraiment difficile de l’aventure. Quand on a monté l’édition 1 en 2016, après l’édition 0, on ne pensait vraiment pas prendre une pelle aussi lourde sur l’économie du projet. On était au bord du gouffre. On a pris rendez-vous avec toutes les personnes qui travaillaient sur le projet pour savoir ce qu’il fallait faire, parce que c’était une réussite malgré tout, et unanime : le projet est beau et complète parfaitement le paysage culturel stéphanois, donc on donne tout. On est passé par des crédits. On a multiplié les actions, on traverse le pays pour lui trouver un financement. Mais d’année en année, on gagne davantage la confiance de nos partenaires, de la mairie, de confrères même et bien sûr du public. C’est cette confiance qui nous permet de surmonter tous les obstacles.

La programmation très pointue et avant-gardiste participe beaucoup du succès et du rayonnement du Positive Education en France. En tant que DA, qu’avez-vous toujours gardé en ligne de mire et y a-t-il eu des concessions ?

Découvrir des artistes, attendre parfois un ou deux ans avant de se dire que c’est le bon moment. L’identité du festival est évidente, même quand il évolue, on sait où on va. On recherche vraiment la communion, un déroulement léger par sa cohérence ainsi que la touche de surprise sur chaque scène. On aime également bien l’idée de boucle, une espèce de schéma, d’image, de spectre qui engloberait tous les atouts de la rave d’aujourd’hui, totalement multigénérationnelle et aux styles multiples. À partir de là, le projet ne nous appartient plus. On se met de côté et on imagine des ponts, comme de faire jouer Simo Cell avant Laurent Garnier. Il n’est alors plus question de concession mais de culture. Depuis cinq ans maintenant, sur les 500 artistes que nous avons dû programmer, nous pouvons dire que nous avons fait trois concessions [ils n’en diront pas plus, ndlr].

Aujourd'hui, quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite monter son festival ?

Avant toute chose, il faut vraiment aimer ce que vous comptez faire. Aimer accueillir du monde, faire plaisir est primordial. C’est ce qui va faire votre genre, donner le ton. Ensuite, être sûrs de ses goûts musicaux. Si vous voulez être originaux, recherchez de la musique et rencontrez-la. Si vous êtes plutôt standard, faites votre réunion et parlez-en. Il y a énormément de formats possibles pour organiser un festival. En fonction du lieu que vous pouvez avoir, imaginer une ambiance viendra très naturellement. C’est aussi mieux d’épouser l’architecture du site et le climat de la saison. La date de son événement est également très importante. Finalement, organiser un festival c’est l’alliance d’un éventail de savoir-faire, de la régie technique à la régie bénévole, ce sont des centaines de personnes mobilisées. Il faut beaucoup de réflexion et une équipe béton. Il est important de commencer petit afin d’apprendre les détails dont on était loin de se douter. Revoir les choses, apprendre et réadapter son travail pour devenir meilleur.

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Photographie Hortense Giraud
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Photographie Raphael Delorme-Duc
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Photographie Hortense Giraud
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Photographie Emma Vernet

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