2007, l'année où rihanna a pris le pouvoir sur la pop

Il y a dix ans paraissait Good Girl Gone Bad, un album qui a vu son interprète se métamorphoser en icône. Retour sur une évolution cruciale et savamment calculée.

par Thomas Rietzmann
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16 Août 2017, 10:42am

Il a fallu plusieurs albums à Britney Spears pour se réinventer. En reflétant la déroute qu'était devenue sa vie réelle, Blackout lui a offert du « caractère ». C'est ce trait distinctif que cherchait désespérément Rihanna après son second album. Armée de quelques tubes, l'interprète de 18 ans mène à ce moment-là une carrière sans aucune aspérité. Et pourtant son ambition dépasse de très loin les trajectoires de ses consoeurs du R&B. Quand vient l'heure d'enregistrer son troisième album, Rihanna décide qu'elle sera de celles sur qui il faut compter. Les parcours de chanteuses comme Ashanti ou Ciara ne la font pas rêver. Elle l'affirme : « Je veux devenir la Madonna noire ». Et pour ce faire, plus que de progression, il va falloir faire preuve de transgression.

Christina Aguilera a fait appel à David Lachapelle pour la dévergonder, Miley Cyrus s'est mise au twerk pour provoquer l'Amérique puritaine qui l'a vue naitre, Katy Perry a délaissé le chant religieux pour flirter avec des filles, ou Janet Jackson s'est émancipée de l'autorité de son père elle aussi sur son troisième album... La fille sage qui tourne mal est un topos de la musique pop. Lorsque Rihanna émet à son tour le souhait de s'encanailler, elle amorce une nouvelle mue et répond désormais au nom de badgalriri.

Ainsi, exit les pistes dancehall, les quelques notes de steeldrum et les paroles en créole barbadien, qui évoquent là où elle a grandi : Good Girl Gone Bad propose un son complètement américanisé : Rihanna vise désormais la globalisation de ses morceaux. C'est dans cet état d'esprit déterminé qu'elle choisit de se défendre bec et ongles pour qu'on la laisse interpréter un titre d'abord proposé à Britney Spears et Mary J. Blige : Umbrella.

Un jour, les producteurs Tricky Stewart et The Dream, habitués jusqu'alors à produire des titres éphémères pour les dernières sensations R&B du moment, s'amusent en studio avec une boucle libre de droits créée sous Garage Band, ce logiciel de musique inclus dans tous les Mac. Les collaborateurs écrivent le premier couplet en 60 secondes et quand vient le moment du refrain, sentent que leur carrière est sur le point de changer pour toujours

Il y en a pour tous les goûts dans ce single, quintessence même de la pop culture de 2007. Son refrain adopte une valeur iconique par la simple inclusion du mot « Umbrella, ella, ella, eh, eh, eh » rigoureusement décomposé par Rihanna comme si elle souhaitait imprimer le sens de ce mot une bonne fois pour toutes dans nos mémoires. Les groupes de pop punk sont eux attirés par les touches de guitare électrique qui en font une de leur cover favorite, de Linkin Park à Travis Baker, batteur de blink-182. Quant au clip truffé de symboles illuminati, il fait le bonheur des conspirationnistes : pour eux, ça y est, c'est sûr, miss Robyn Fenty a vendu son âme au diable – qui, toujours selon eux, est littéralement Jay-Z. Rihanna qui agite un parapluie, « symbole par excellence de la possession démoniaque », c'est le passage de la lumière aux ténèbres.

Plus qu'une simple chanson, Umbrella atteint cet été-là une dimension cosmique : alors que la météo se montre jusqu'ici clémente au Royaume-Uni, l'accession du single à la première place des charts coïncide avec une série de pluies diluviennes qui s'abat sur le pays. Dix semaines où le single caracole en tête, dix semaines de déluge. La presse qualifie le phénomène de « Rihanna curse ». En France, c'est une autre forme de malédiction qui nous consume lorsque Sofia Essaidi, qui incarne Cléôpatre sous la direction de Kamel Ouali, assure la promo de sa comédie musicale en portant un ersatz d' Umbrella vers le haut des classements. Source d'inspiration pour les uns et nouvelle incarnation de l'antéchrist pour les autres, pour la première fois de sa carrière, Rihanna exerce une forme d'influence sur ce qui se trame autour d'elle.

La même année, l'adolescent à peine majeur que j'étais se souvient avoir arpenté le dancefloor du Club Med World, une sous-branche clubbing des villages vacances du même nom —aujourd'hui défunte. Les soirées y étaient inconséquentes, mais une chanson me réconciliait avec le fait que je me sois déplacé jusqu'à Bercy Village : Don't Stop The Music. En gardant en tête ce souci de globalisation , le duo de producteurs norvégiens Stargate use d'une rythmique eurodance et d'un sample de Michael Jackson (qui l'avait lui-même piqué au musicien jazz Manu Dibango) pour enjoindre tout le monde à, au minimum, frapper du pied dans la salle. Le tube anime les salles des fêtes, fait danser le plateau de la Star Ac, enchante les stations de radio. De Lindsay Lohan à Janet Jackson, tout le monde fait appel à Stargate pour avoir sa propre version de Don't Stop The Music. Rihanna met le mot EDM à l'ordre du jour.

Un an plus tard, grâce à des ventes solides (9 millions d'albums en bout de course), Rihanna obtient ce qu'elle désirait le plus : le contrôle. Alors que Justin Timberlake est annoncé en guest-star de Rehab, l'ultime clip pour promouvoir la réédition de l'album, je n'ai d'yeux que pour Rihanna, assise contre une décapotable, le regard défiant, ses seuls bijoux retentissants dans l'air en guise de fond sonore. Elle attend que Justin vienne à elle. Une métaphore de sa nouvelle position dans l'industrie musicale : Rihanna ne court plus après les tubes, ce sont eux qui viennent à elle. Je comprends à ce moment précis qu'elle a transcendé son statut de simple interprète calée en boîte de nuit entre les autres hits du moment (Koxie et Sean Kingston) pour devenir une popstar à part entière.

Badgalriri a définitivement laissé derrière elle celle qu'elle appelle « the old Rihanna ». Et le milieu mainstream semble prêt à accorder ses violons en conséquence. Aux World Music Awards de 2005, Rihanna rendait hommage aux Destiny's Child accompagnée de deux autres nymphettes du R&B. Aujourd'hui, c'est vers elle que se ruent les candidats de télé-crochets pour reprendre Diamonds ou Stay sous toutes leurs formes. En 2006, Rihanna assurait la première partie des concerts des Pussycat Dolls. Aujourd'hui, Riri remplit des stades, là où le sombre nom des « Pussycat Dolls » évoque une production Dorcel dans la mémoire collective.

Une décennie plus tard, l'influence de Rihanna se fait toujours sentir. Elle qui incarnait une forme de rébellion méticuleusement étudiée voit toutes les autres popstars trop lisses s'engouffrer dans son sillage. Inspirée par We Found Love, Taylor Swift ouvre elle aussi son clip de I Knew You Were Trouble sur un monologue narrant une histoire d'amour destructrice. Lorsqu'elle cherche un tube crade pour l'été, Selena Gomez se voit offrir un titre rejeté par Rihanna. Rita Ora, autre petite protégée de Jay-Z, ne peut pas faire un geste sans être taxée de pâle copie de la chanteuse. Cette année encore, Halsey sort une copie conforme de Needed Me en guise d'introduction au grand public, et les Fifth Harmony lui empruntent ses inflexions désabusées.

En 2007, Rihanna avait d'ores et déjà toutes les cartes en main pour assumer pleinement son statut de bad girl de la pop. Elle dirige sa carrière. Influence les humeurs. Dicte ce qui a lieu d'être et ce qui ne sera pas. Un peu comme une certaine Louise Ciccone quelques années auparavant. Sur son morceau Bad Girl, une Madonna elle aussi en quête de leadership artistique livrait ce constat : « Something has happened and I can't go back. » Sur la piste éponyme de Good Girl Gone Bad, Rihanna appuie la cause : « Once a good girl goes bad, we're gone forever ». Inutile de la retenir, elle est déjà loin.

Si loin même que son huitième album Anti, qui a rompu avec son traditionnel rythme de sorties annuelles pour exiger une gestation de trois ans, est aujourd'hui considéré comme son magnum opus. Délestée des quelques morceaux bouche-trous de ses précédents albums (productions de David Guetta incluses), Rihanna fait montre d'une authenticité la plus pure. La promo de l'album culmine sur une performance magistrale de Love On The Brain, qui vaudra aux plus sceptiques de ses détracteurs de s'incliner devant le talent manifeste de la chanteuse devenue star. Et inversement.


Credits

Texte : Thomas Rietzmann

Photographie : Paolo Roversi
Fashion Director : Alastair Mckimm
Rihanna wears top Céline
The Music Issue, No.335, Pre-Spring 2015

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