riding modern art : l'art de faire du skate (vraiment) partout

Dans un nouveau livre, l'artiste et skateur Raphaël Zarka a rassemblé les photographies de skateurs réalisant des tricks sur des oeuvres d'art géantes.

par Seb Carayol
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12 Septembre 2017, 9:47am

Jusqu'en 2002, le plasticien français Raphaël Zarka portait un secret inavouable : depuis qu'il a sept ans, il fait du skate. Stupeur dans l'assistance : il n'en avait jamais parlé durant cette carrière artistique brillante qui l'a vu notamment exposer en solo au centre Pompidou ou partir en résidence à la Villa Medicis, pour devenir aujourd'hui l'un des fers de lance de la prestigieuse galerie Michel Rein (Bruxelles/Paris). Mais pourquoi avoir caché son passé de skateur émérite ? Zarka classe désormais l'attitude dans la case « crise identitaire » : il avait à l'époque « besoin de le mettre de côté », tant le skate l'a défini en tant que personne et ado. Le vrai panache, à l'heure où tant d'artistes s'inventent un passé de rue pour augmenter leur street cred… Après avoir réalisé que c'est bien le skate qui a inconsciemment façonné ses goûts artistiques et son regard sur l'espace et les matériaux (béton, contre-plaqué, formes géométriques courbes, plans inclinés), Zarka s'est réconcilié avec l'inéluctable et a depuis beaucoup produit autour du skateboard.

Photo par Hendrik Herzmann - courtoisie éditions B42

Depuis sa première installation sur le sujet en 2003 (la vidéo d'un chien courant dans les ruines de l'ancienne piste de skate Le Roolergab, dans le Gard) ou ses remarquables ouvrages-références sur la question ( Free Ride et La Conjonction Interdite), le Nîmois de 40 ans a continué sur cette voie. Il sort aujourd'hui le livre Riding Modern Art (1), compilation de 74 photos trouvées dans des magazines ou sur des sites Internet spécialisés montrant des skateurs réalisant des tricks sur des oeuvres d'art public, partout dans le monde – leur art performatif à eux.
Ces dix ans de collection ont une vraie résonance curatoriale et permettent à Raphaël Zarka de revenir sur la genèse de ce projet de longue haleine – en tant que plasticien, et en tant que skateur (nouvellement) décomplexé.

photo par Maxime Verret - courtoisie éditions B42

Quand as-tu réalisé que tu réconcilierais un jour tes deux amours, l'art contemporain et le skateboard ?
Je suis longtemps resté sur un format de pensée dans lequel je séparais ces deux activités. J'avais même arrêté le skate entre 1996 et 1999 pendant mes études aux Beaux-Arts. J'avais ceci dit pris conscience depuis le lycée qu'être artiste ne voulait pas forcément dire "bien dessiner", être dextre. J'ai eu par exemple une révélation en découvrant les travaux dadaïstes de Kurt Schwitters, je me suis dit "Ha, tu peux ramasser des tickets de métro, faire un collage, et générer une émotion?"… À force d'avoir cette vie schizophrène entre les choses "sérieuses" et la passion ado qui ne veut pas mourir, tu te retrouves sur ton bureau avec une pile de magazines Art Forum d'un côté, et des Thrasher (la bible américaine mensuelle du skate, NDLR) de l'autre. J'ai un jour remarqué que les couvertures de ces deux magazines auraient pu être les mêmes : je me souviens d'une de Thrasher où l'on voyait un tout petit skateur en haut de l'image, je me suis dit que si j'avais vu la même photo en Une de Art Forum, j'aurais pensé : "Tiens, c'est l'œuvre de tel ou tel artiste performeur, qui critique l'œuvre ou souhaite lui rendre hommage". Très curieux. Cela a été pour moi très important de réaliser qu'il n'y avait pas que les revues d'art qui pouvaient documenter la sculpture. Je me suis mis à collectionner les photos de skateurs pratiquant sur des œuvres d'art public. Une de mes premières devait être celles de Keith Hufnagel à San Francisco. Par ailleurs, en 2001 est sorti l'article universitaire emblématique de Ocean Howell , The Poetics of Security: Skateboarding, Urban Design, and the New Public Space. Cela m'a montré que ce type d'article pouvait être fait sur ce sujet.

Photo de Keith Hufnagel parue dans Thrasher magazine, milieu des années 1990.

Ton projet Riding Moden Art n'était-il pas un montage de vidéos de skate, au départ?
Si, cela a commencé en 2005 avec un montage qui a été montré pour la première fois à Liste, la foire de Bâle pour les jeunes galeristes. Puis il y a eu une installation mixte sculpture/photos pour la biennale de Lyon, 11 images de skateurs skatant des installations d'art autour d'un chef-d'œuvre de l'art constructiviste de Katarzyna Kobro.

Comment le skate peut-il devenir une façon de "lire" les oeuvres d'art public ?
Quand le spectateur perçoit une œuvre, il suit un processus d'interprétation, une forme de décodage. Quand le skateur interprète, ce n'est pas comme le critique d'art "vieille école" qui cherche l'image dans le tapis, le sens caché de l'œuvre. Ce n'est pas non plus comme le traducteur, bien que cela soit déjà plus proche. Le skateur joue, comme l'acteur, ou mieux encore, le musicien. Il est interprète (en anglais on dirait "performer").

Les skateurs ont adoré, mais qu'a pensé le public classique de l'art contemporain de voir des œuvres ainsi "attaquées" ?
Il faut comprendre que l'essence de l'art moderne ou contemporain, c'est de questionner la notion d'art. Donc pour ce public-là, il n'y a aucun problème, puisque l'enjeu est la question de l'art public : qu'est-ce que c'est, à quoi ça sert ? C'est lié aussi à la redéfinition de l'espace public, ce sont des questions très importantes dans l'histoire de l'art et de l'architecture. Au début, personne ne comprenait vraiment les skateurs s'appropriaient les œuvres d'art et donc la vidéo a eu un petit succès immédiat. En même temps il n'y a pas d'affirmation de ma part, que des questions, je ne cherche pas à répondre aux problèmes que cela pose. Certaines personnes trouvent ça offensant ou irrévérencieux, mais il y avait un aspect dadaïste.

Raphaël Zarka, Riding Modern Art, une collection photographique autour de "Composition spatiale 3" (1928) de Katarzyna Kobro, 2007. Biennale de Lyon, Musée d'Art Contemporain de Lyon, France, 2007, collection FRAC Alsace, Sélestat. © Blaise Adilon / courtoisie de l'artiste et Michel Rein, Paris/Brussels

Au sens premier du mouvement – rester dans une forme de refus du monde adulte ?
Un peu, mais aussi critiquer des gens qui pensent essentiellement à la forme ou pensent qu'on peut mettre un objet dans l'espace public et qu'il faut ensuite surveiller cet objet, embaucher des gardiens pour être sûr que personne n'y touche. Cela pose des questions mais je n'ai pas envie de trancher car je trouve que c'est extrêmement difficile d'avoir un positionnement à la Richard Serra qui met un objet dans l'espace public en demandant une relation avec le corps (que les gens marchent autour), mais qui sont furieux au moindre poster ou au moindre graffiti, car ils s'intéressent tellement au matériau qu'ils veulent que ce soit un monochrome, que la rouille soit toujours parfaite.

Possible en galerie, mais dans l'espace public…
Oui, c'est la limite de cette pratique-là. On veut vivre dans un monde où on cherche l'interaction entre l'individu et l'espace tout en cherchant à contrôler le type d'interaction en jeu. Serra, c'est un exemple – il est intervenu à un moment où un certain nombre d'artistes concevaient des sculptures comme des aires de jeu.

Tu as laissé des pages blanches dans le livre, celles pour lesquelles les artistes ont refusé de te laisser utiliser une photo de leur œuvre skatée.
Il y a eu quelques refus, avec des raisons diverses. Serra a dit non, mais c'est son studio qui a dit non, je ne suis pas sûr que ma requête lui soit même arrivée. Pour d'autres, il s'agissait plus de problèmes liés à la dégradation de l'œuvre : un artiste qui est en train de négocier avec une municipalité la restauration d'une œuvre abîmée par le skate ne peut pas vraiment donner l'illusion qu'il encourage cette pratique. Enfin dernier cas de figure : certains artistes qui étaient absolument ravis que leur œuvre soit skatée – Werner Pokorny avait même acheté un tirage de la photo de Hendrik Herzmann que l'on montre dans le livre. Quand il m'a contacté, je pensais au début qu'il voulait nous causer des soucis !

Riding Modern Art, édition B42. 22 € (France), 152 pages.

Les expositions de Raphaël Zarka à découvrir en ce moment :

Riding Modern Art, exposition personnelle, BPS22 - Musée d'Art de la Province de Hainault, Charleroi, Belgique du 02.09.2017 au 07.01.2018 / commissariat : Pierre-Olivier Rollin.

Jeux, Rituels et récréations, exposition collective, Gare Saint Sauveur / Lille 3000 du 07.09.2017 au 05.11.2017 / commissariat : Bernard Blistène et Marcella Lista / Musée national d'art moderne - Centre Georges Pompidou, Paris

Dans le cadre de la Fiac : exposition personnelle à la galerie Michel Rein, Paris, France du 19.10.2017 au 09.12.2017

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