The Tubes, fronted by Quay Lewd, in concert in New York City, 1975 (Getty)

nous sommes tous les enfants du glam rock

Avec le critique musical britannique Simon Reynolds, i-D a retracé l'histoire et l'héritage du rock à paillettes - de David Bowie à Lady Gaga.

par Matthew Whitehouse
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10 Octobre 2016, 9:20am

The Tubes, fronted by Quay Lewd, in concert in New York City, 1975 (Getty)

Dans son dernier opus, le critique musique acclamé et auréolé Simon Reynolds se plonge dans l'héritage laissé par le glamour : le style pop et flamboyant qui a soulevé l'Angleterre des seventies. Après ses explorations passées du post-punk de Rip It Up and Start Again, à la pop de Retromania, Shock and Awe est l'ouvrage qui revient sur la prestance, l'élégance et l'aura d'une époque où mode et musique ne faisaient qu'un. L'auteur revient sur David Bowie, Alice Cooper, T. Rex, Roxy Music et pas mal d'autres éphèbes pailletés et scintillants d'audace. À l'aune de cette étude transversale de la pop, le théâtre, le dandysme et le désir de reconnaissance deviennent les objets d'étude de Simon Reynolds qui s'interroge sur l'héritage du glamour sur notre société contemporaine et ses nouvelles idoles - Lady Gaga, Drake et Kanye West, entre autres. "Cette idée que la pop doit dériver du glamour - viser le sensationnel, l'extraterrestre, l'hystérie au sens propre comme au figuré - et crée un espace où le sublime et le ridicule sont inextricables m'a toujours fasciné," explique l'auteur dans son introduction. "Shock and Awe dissèque ces phénomènes liés à notre société contemporaine, à l'hypnose et l'hystérie de la masse face à ceux-ci."

The Rocky Horror Picture Show avec Tim Curry et Richard O'Brien (Getty)

Pourquoi vouloir revenir sur ces phénomènes et en faire un livre ?
J'ai moi-même été fan de Glam pendant longtemps et durant l'adolescence et j'en ai analysé quelques facettes dans Retromania. J'avais fait tout un chapitre sur la renaissance du rock'n'roll dans les seventies, la nostalgie des années 1950 à l'œuvre à l'époque. Le glam n'était évoqué qu'au détour d'une ou deux pages mais il servait de fil conducteur à ma pensée. Le début des seventies a été marqué par une esthétique nostalgique et c'est à l'aune de ce phénomène que j'ai commencé à me dire : peut-être que cette période très rétro a plus de sens qu'on ne le croit et que le glam en est une des composantes.

Qu'est-ce qui vous fascine dans cette période ?
I
l y a une sorte de "showbizification" du rock et de sa mise-en-scène à l'époque, qui est nouvelle. La binarité du genre s'estompe, la décadence réémerge comme concept. Tout ça m'intriguait. Pourquoi les gens aspiraient à être décadents, aussi. Et puis je voulais creuser au-delà des figures tutélaires qu'on en retient. Je voulais écrire un chapitre entier sur des groupes qu'on a tendance à négliger, à laisser de côté et dont on ne peut citer qu'une chanson - à l'instar de Cockney Rebel. Je ne sais pas si tu me suis mais tout le monde se souvient au moins de ça,Make Me Smile (Come Up and See Me). Sauf qu'avant que sorte ce titre, le groupe avait enregistré des tonnes de titres, très étranges. Pareil pour Sparks ou Sensational Alex Harvey Band.

C'est un sujet qui divise la critique non ? À part Roxy/Bowie, peu de journalistes ou critiques se sont penchés sur la question…
J'imagine que la plupart des gens aiment et adulent des groupes comme The Sweet, par exemple. Qu'ils apprécient Ballroom Blitz et quelques-unes de leurs chansons parce qu'elles sont disséminées dans pas mal de films. Mais personne ne s'intéresse vraiment à l'histoire de ces groupes. Je voulais leur rendre hommage. La partie qui m'a vraiment plu à écrire, c'est celle sur Slade, que j'aimais énormément plus jeune. En faisant des recherches sur eux je me suis aperçu qu'ils avaient vraiment tiré leur épingle du jeu à l'époque et j'ai été surpris qu'ils n'aient pas eu l'attention qu'ils méritent. Ils ont vendu plus d'albums que Bowie ! Beaucoup, beaucoup plus de Roxy. Alors oui, j'avais envie de leur rendre leurs lettres de noblesse et de servir le devoir de mémoire. Je suis sûr que ces groupes ont leur fan-club attitré. Sparks, par exemple. Mais je crois qu'on leur a mal rendu. Leurs idées musicales étaient intelligentes, poussées. Et leur brève carrière de popstars est très intéressante à regarder.

Les Sparks Russell et Ron Mael, 1975 (Getty)

Est-ce qu'il fallait attendre 2016 pour écrire ce livre ? Pourquoi ?
C'est un peu le propos du bouquin, en fait. Parce que si je suis un fan invétéré de glam, l'idée qu'il faut à tout prix devenir célèbre (et que la pop a toujours encensée) ne me plait pas trop. Quand on se penche sur la symbolique des paroles du glam, on s'aperçoit vite que la plupart parlent du fait d'être connu, célèbre, aimé par la foule, bref d'être une star. À l'instar de la pop des dix dernières années, somme toute, de Lady Gaga à Kanye West ou Drake, c'est toujours la même histoire, la même volonté de briller. On devient célèbre en écrivant sur sa condition de célébrité, son ascension sociale, ses atouts et ses défauts. C'est un phénomène aussi répulsif que fascinant. Lady Gaga, par exemple : je ne suis pas un grand fan de sa musique mais elle dit quelque chose… J'ai pioché dans pas mal de ses chansons pour en tirer des citations éloquentes au sein du bouquin. Elle dit clairement à son public de jouer les divas, les stars. Elle a dit : « je veux que les gens deviennent fous ». Et ça, c'est une symbole très puissant de ce qu'est la pop aujourd'hui et la culture de la célébrité. On le voit bien avec des shows télé comme The Voice, les gens n'attendent qu'une chose : être célèbre - alors que les livres et les chansons qui disent que c'est pas si cool ne manquent pas. les gens aspirent à la célébrité. Et c'est justement ça qui me fascine, bien que ça remonte à l'antiquité. Les hommes ont soif de gloire, de pouvoir. Ils veulent rayonner. C'est un phénomène vieux comme le monde qui traverse le temps et les cultures.

Il est difficile de définir les limites chronologiques de cette période puisque vous semblez l'avoir toujours reconnecter au présent…
Comme n'importe quel phénomène pop, les limites du glam sont floues et ses frontières poreuses. On ne sait pas vraiment quand le phénomène a commencé, ou s'il a un jour disparu. On ne sait pas trop non plus qui en faisait partie ou non. Une chose dont on ne peut douter est l'existence de ce phénomène. On peut remarquer un pique de trois ans environ, ou les gens vivaient le phénomène glam à fond avant qu'il ne s'étiole. La plupart de ces gens sont devenus punk ou leur descendant du moins. Des New York Dolls, ils passaient aux Heartbreakers. Avant que les Ramones ne se revendiquent punk, on pouvait les qualifier de "groupe à paillettes". C'est une conversion que l'on observe chez beaucoup de groupes qui ont fait l'histoire du rock et du punk. C'était aussi une façon de remonter la chaîne du rock vers des traditions hyper lointaines. Oscar Wilde était un pionnier, dans tous les sens du terme. C'était un dandy. Je crois même qu'on pourrait faire remonter l'histoire du glam au temps de la guerre civile où les cavaliers opposaient leur flamboyance et leur sens de la frime à leurs ennemies, les puritains aux barbes rugueuses. Cette division culturelle est identifiable encore aujourd'hui. Jeremy Corbyn, aux yeux de la majorité, est un puritain. Il paye peu d'importance à son look. C'est un homme plein de retenue. En face de lui, il y a une armée de politiciens hyper modernes, les dents très blanches, qui aiment se donner en spectacle, les paillettes, tout ça. Ce sont des archétypes qui traverseront l'histoire. Le glam est arrivé dans l'histoire du rock juste après la vague hippie, lorsque tout le monde portait des barbes, des jeans et les cheveux longs, et prônait un retour à l'état de nature. Le glam prône l'extrême inverse. C'est plastique, artificiel. Voilà, il y a des cycles. Le glam en est un.

New York Dolls dans une émission néerlandaise, le 6 décembre 1973 (Getty)

Vous n'aviez pas peur, en tant que fan, de vous démythifier le processus ? Vous vous êtes rendu compte qu'il était totalement conscient ou ironique ?
J'ai été vraiment surpris en découvrant à quel point ils savaient et étaient conscients de ce qu'ils faisaient. Bon, Bowie, j'avais toujours su qu'il était très pensé, très conscient de lui-même et très calculateur, dans le bon sens du terme. Ce que je ne savais pas c'est que Bolan avait une énorme collection de magazines pop et qu'ils ne cessaient de les lire et d'en regarder les photos pour savoir quel genre de guitare avait Eddie Cochran. Je ne savais pas que Bolan avait un processus créatif aussi référencé. Il fait quelques clins d'œil à Howling Wolf et Muddy Waters dans certaines chansons. Mais il y a très peu d'indices dans les paroles. Je trouve ça très intéressant. Il y a là déjà suffisamment d'histoire. La musique pop a suffisamment d'histoire pour qu'on puisse s'y référer, la réciter et jouer avec..

La définition du glam est assez large dans le livre… Vous aviez des cases à cocher ? Quel était le fil rouge entre chaque acte ?
Je me suis calé sur ce que les gens disaient et pensaient à l'époque. Et c'était un peu flou. Ce qui m'a surpris, c'est qu'à l'époque, il y avait beaucoup de gens qui mettaient Rod Stewart dans le sac du glam. Parce qu'il portait parfois un foulard et qu'il faisait des trucs avec son pied de micro. Il avait du style. Les gens parlaient aussi du mec de Emerson, Lake & Palmer parce qu'il était très dramatique sur scène avec ses claviers. Et ils parlaient aussi de Bette Midler en évoquant le glam. Mais avec le temps, ces sortes de visiteurs du glam finissent par en sortir et on ne pense plus à eux quand on parle de ce style. Mais à l'époque, les gens parlaient vraiment de Bowie et de ses protégés, ses heroes. Cette manière étrange qu'il a eue de transformer ses propres héros en protégées et en projets. Lou Reed, Iggy. Mott the Hoople et d'autres au succès moindre. Ensuite, les Slades and The Sweets, les Wizards et tout ce genre de groupes ont fait partie du glam rock, mais ils étaient considérés comme la « version enfant ». Puis est venu Alice Cooper, très théâtral. Bolan, parce qu'il a été le premier à vraiment exploser. Roxy. Et puis il y avait des gens qui étaient juste en bordure du glam, comme le Sensational Alex Harvey Band, les Sparks et Cockney Rebel. Donc je pense que ça a été largement défini par le consensus de l'époque et ce qui en a suivi. Mais il y a plein d'éléments qui définissent le genre. Il y a cette attention pour l'image. Si je devais définir le glam, ce serait clairement par cette idée du glamour. Mais pas le glamour éblouissant et premier degré de quelqu'un comme Diana Ross, ou, aujourd'hui, Kim Kardashian. Non, le glam c'est presque une parodie du glamour. C'est cette version ironique, tordue et exagérée du glamour qui définit le glam.

Lou Reed, New York, c. 1973 (Getty)

Shock and Awe: Glam Rock and Its Legacy is out now.

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Texte Matthew Whitehouse

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