dis hedi, pourquoi t'aimes autant los angeles ?

Saint Laurent boude Paris et s'installe dans la cité des Anges pour son automne/hiver 2016. L'occasion de revenir sur le parcours de Slimane, ses influences et son éternel désir d'aller voir ailleurs - sans jamais être à l'Ouest.

|
févr. 10 2016, 9:45am

Aujourd'hui, Hedi Slimane présente sa dernière collection homme pour Saint Laurent à Los Angeles. S'il est désormais commun que certaines maisons de couture parisiennes s'exilent loin du tumulte de la capitale pour présenter leur collection croisière, comme en témoignent Louis Vuitton à Palm Springs ou Dior à Tokyo, il est plus rare de voir un défilé s'échapper du calendrier officiel pour s'exhiber de l'autre côté de l'Atlantique. En réalité, c'est même la première fois. Fait étonnant, cette nouvelle intrigue pour deux raisons : la première, c'est qu'elle alimente les rumeurs du départ de Slimane chez Saint Laurent. Les créateurs sont toujours amenés à quitter le port un jour ou l'autre, on ne le sait que trop bien. Ce qui intrigue, c'est plus la fascination d'Hedi Slimane pour la cité des Anges. L'influence de LA se distille dans chacune de ses collections chez Saint Laurent, fascination peu usitée des maisons luxueuses parisiennes. Comment s'exerce ce pouvoir de fascination et d'où vient-il alors, quand on sait le mépris ou l'indifférence qu'a toujours eu la haute couture pour ce bord du pacifique ?

Comment s'exerce ce pouvoir de fascination et d'où vient-il alors, quand on sait le mépris ou l'indifférence qu'a toujours eu la haute couture pour ce bord du pacifique ?

La première hypothèse, c'est d'abord que Slimane ne s'est jamais réellement intéressé à la haute couture. Le temple qu'il a bâti lors de son règne à Dior Homme était plus ouvert aux kids errants et nonchalants des concerts londoniens qu'à une certaine élite du ''bon goût''. La culture pop et teen entre ses mains, Slimane en a toujours fait de l'or : les tissus et les imprimés luxueux prenaient pourtant leurs racines dans le streetwear et l'adolescence déjantée du début 2000. ADN désormais culte qui a fait de Dior, le nom que le monde entier s'arrachait des lèvres. Pour la première fois depuis très longtemps, les vêtements chers n'étaient plus synonymes des vestes classieuses et proprettes que papa portait dans les années 1960, ni de costumes trois pièces bien rangés (dont certains, admettons-le, se rapprochent tout autant du vestiaire de votre père). Les hommes et les femmes bien dans leur temps ont porté et usé ses pantalons ultra-cigarette et arboré l'esthétique noire et vénéneuse de ce début de siècle. La fin du règne de Slimane dans la maison a coïncidé avec la mort de la scène anglaise qu'il avait tant mis à l'honneur - plus personne ne voulait entendre Razorlight, non plus les Babyshambles. Il est probable que Slimane ait glissé sur la nouvelle vague qui l'entrainait alors à Los Angeles, la ville la plus antinomique de Londres - sur tous les points, car il sentait que plus rien ne l'attendait en Europe. 

Mais si Londres et Los Angeles ont bien un point commun, c'est qu'elles regorgent de talents musicaux émergents. Hippies, heavy metalleux, punks hardcore, tous ont trouvé refuge dans la cité des anges et façonné les plus beaux épisodes de l'histoire de la mode - qu'on parle de l'esthétique désolée de Black Flag et X ou de l'influence du quartier de Lauren Canyon sur Jodi. Les décennies qui nous ont précédé ont engendré une renaissance musicale outre-Atlantique. Avec Ariel Pink ou No Age brandis en étendards du cool, la nouvelle génération de musiciens et de stylistes s'empare de l'esthétique lancée par The Garden, Staz Lindes et son band The Paranoyds, ou L.A Witch.

À travers les photographies de Slimane, c'est tout un pan de la culture jeune qui est célébrée, en noir et blanc, toujours, sur son journal de bord hedislimane.com. On a beaucoup moqué la tendance jet-set et chihuahuas de L.A - un cliché brillamment parodié par Steven Meisel dans son édito pour Vogue Italie en Janvier 2005, où les mannequins arboraient fièrement la tongue à talon au gout suspect. Mais soyons clairs, L.A était cool avant qu'Hedi Slimane ne s'y installe, la mèche bleach et le jean déchiré aussi. Son objectif les a juste élevés au rang d'icône. Dans ce paysage bruni par le soleil éclatant, il a persuadé Saint Laurent de le laisser partir, loin, avec son équipe. 

Mais soyons clairs, L.A était cool avant qu'Hedi Slimane ne s'y installe, la mèche bleach et le jean déchiré aussi. Son objectif les a juste élevés au rang d'icône. Dans ce paysage bruni par le soleil éclatant, il a persuadé Saint Laurent de le laisser partir, loin, avec son équipe. 

Le premier défilé de Slimane à Los Angeles en 2013, invitait la grande dame Stevie Nicks. La chanteuse mythique à qui l'on prête, depuis les années 1970 des intentions mystiques et des élans de sorcellerie s'est hissée sur son podium, comme si c'était évident, parée d'un ensemble qui renouait avec son esprit gothique. C'es peut-être cliché, mais Saint Laurent lui-même était le premier à s'emparer de la rue comme influence pour ses défilés, qu'on parle de Saint-Germain-des-Prés bohème ou du sulfureux Bois de Boulogne. Pour la collection printemps/été 1971, Yves Saint Laurent faisait défiler les prostituées parisiennes. Le côté trash et dramatique de Los Angeles renoue donc avec l'avant-gardisme de son grand créateur. 

Depuis, Slimane ne cesse de déterrer les trésors cachés d'une ville qu'on aurait tort de croire superficielle. Ses défilés l'ont toujours honoré : cuirs punk et talons d'inspiration cubaine, mini robes pour les femmes, portées sous de lourds manteaux - comme en écho à la splendeur décadente du Chateau Marmont, ce haut lieu iconique qui rime avec excès et opulence. Mais les créations d'Hedi Slimane s'imprègnent aussi du vintage, une autre obsession de la cité des Anges, où les friperies s'exhibent et se pâment à l'ombre des palmiers. Comme chez Dior, Slimane chez Saint Laurent n'a pas peur de transposer la moindre de ses oeillades sur le podium, ni de mélanger les genres et les influences jusqu'au vertige. 

Slimane s'est tout de suite tourné, sans grande surprise, du côté des jeunes musiciens de L.A, notamment par le biais de sa campagne très personnelle, Music Project - on y retrouvait Joni Mitchell, Marilyn Manson, Beck et Ariel Pink comme des penseurs de Rodin sapés en Saint Laurent. Mais il a aussi rendu ses lettres de noblesse à  son éternelle muse Courtney Love. La fratrie post-punk de The Garden est joliment passée sous son objectif avant que le monde entier ne les adoube. 

L.A est en quelque sorte la ville qui regarde loin devant vers un nouvel horizon. Le capitaine du bateau ? Un certain directeur de création français qui est aussi l'un des premiers à s'être aventuré côté ouest - un homme fasciné par la jeunesse portée par des vents contraires : la culture pop qu'érigent les Kardashian ou la contre-culture prônée par les kids de la nuit. À l'image de cette tension, si palpable dans ses créations qui mêlent l'esthétique de la rue et le doré des hautes sphères, Hedi Slimane continue de réinventer la mode.

Credits


Texte : Jack Sunnucks