Publicité

le magazine noir et queer qui déshabille hollywood

Les mecs de The Tenth parlent du phénomène #OscarSoWhite, de la communauté noire et gay de Los Angeles et surtout, de la nécessité de militer pour se faire entendre.

par Stuart Brumfitt
|
10 Février 2016, 12:45pm

Un magazine fait par et pour les gays noirs est forcément bien placé pour faire un pied-de-nez au ''blackbashing'' des Oscars et plus généralement, à l'industrie du cinéma. Pour son dernier numéro donc, The Tenth a choisi de planter son décor à Hollywood, histoire de rappeler au monde de 2016 qu'il subsiste un gouffre énorme entre la représentation des blancs au cinéma et celle des noirs. Afin de remettre quelques petites choses au clair, on est allés interviewer le fondateur du magazine, Khary Septh, pour parler des talents évincés des Oscars (de Jussie Smollett à Viola Davis et de Paris Barclay à Laverne Cox), des kids qui militent et de la communauté noire qui doit tirer parti de son histoire et de sa culture pour se faire entendre.

Pourquoi la thématique d'Hollywood pour ce dernier numéro ?
On avait envie de défaire le fétichisme d'Hollywood et détourner ses codes. On a utilisé Los Angeles comme une métaphore de l'accomplissement mièvre du rêve américain, et on s'est penché sur la communauté noire/gay et queer de là-bas. Dans ce numéro, on évoque les contradictions d'un Amérique rongée par ses rêves, rêves qui n'appartiennent qu'à une petite partie de la population. Pour les kids qui nous ressemblent, c'est plus compliqué. "Hollywood", c'est l'eldorado pour ceux qui veulent réussir dans le cinéma mais dans les faits, surtout si on est gay et noir, le point de vue est différent. Et quand on regarde de près - qu'on voit à quel point l'exclusion raciale et la violence se confrontent à cette image très glamour qui fabrique des filles comme Rihanna, Twigs et Gaga - tout est plus problématique et sombre. On voulait vraiment voir Los Angeles à travers les yeux d'une communauté discriminée. 

À quoi ressemble le vrai Hollywood ?
Ce qui est remarquable à Hollywood, c'est que la réalité n'existe pas ou plutôt, elle est ce que tu as choisi qu'elle soit. Ce qui est intriguant là-bas, c'est que ceux qui y habitent ont cet étrange optimisme qui va de pair avec le soleil et le glamour qui englobent la ville. Ils savent qu'aucune ville n'égale Hollywood en terme de vente de rêve. On rêve d'atteindre des idéaux inatteignables ailleurs. On a fait une série qui s'appelleThe 'It Boys' of LA où on a photographié et interviewé des hommes noirs qui commencent à monter dans le milieu du cinéma. Ces garçons comme Milan Christopher, le premier mec à jouer un rôle gay dans Love & Hip Hip Hollywood, Brandon Anthony ou Matty Pipes, la muse qui affole les marques et les maisons de la côte Ouest. Ils sont tous invités aux fêtes où il faut être, sur les Hollywood Hills, et d'une certaine manière, ils atteignent un idéal que beaucoup espèrent atteindre un jour. 

Vous avez recréé Boyz n the Hood pour faire Bois n theHood. Quelle était l'idée derrière cette réinterprétation et pourquoi le rendre queer ?
Notre communauté est quasi inexistante dans la plupart des schémas narratifs- de l'église à Hollywood - alors le remixer à notre façon, selon nos propres valeurs, c'est se réapproprier l'histoire. Si John Singleton retournait Boyz n the Hood en 2016, est-ce qu'il montrerait des gays ? Ce serait stupide de ne pas le faire, parce qu'aujourd'hui, dans l'industrie du cinéma, ça vaut de l'or d'être une tapette ! C'est juste de la bonne vieille homophobie au sein de la communauté noire. 

De quel genre de films parlez-vous dans votre magazine ?
On a passé beaucoup de temps avec des réalisateurs noirs et gay, comme Patrick-Ian Polk, qui est considéré comme le père du cinéma noir et gay, ou Steven Winter, dont le film Jason & Shirley a fait beaucoup de bruit cette année. On célèbre ce genre de talents au sein de notre communauté, comme Yusef Williams ou encore Derek Prodigy qui sont les coiffeurs attitrés de Rihanna et FKA Twigs. De vrais queer qui en ont. 

#OscarsSoWhite est très vite devenu un vrai mouvement d'envergure. Tu penses que cet élan va permettre à l'industrie du film de se remettre en question ? 
Tous ceux à qui j'ai posé la question m'ont répondu en choeur NON!" Et je pense que la vraie question n'est pas là. Est-ce le mouvement #Blacklivesmatter a fait diminuer le nombre d'attaques policières ou de discrimination envers la communauté noire ? Non. Est-ce le fait que les noirs se soient emparés de Twitter a donné envie à l'entreprise d'employer plus de noirs ? Non. Notre magazine est complètement anti #OscarsSoWhite pour de nombreuses raisons. Déjà, nous ne croyons pas au pouvoir par la représentation. 5 des 500 fortunes mondiales sont noirs mais nous représentons 13,6% de la population américaine. Les blancs s'insurgent et crient ''Alors, vous êtes pas contents ?'' Les noirs ne sont pas assez qualifiés, s'ils l'étaient, ils seraient bien plus représentés. Donc à Hollywood, ça donne des trucs comme Miss Charlotte Rampling qui ose crier au ''racisme anti-blanc". Ou encore que ''les acteurs noirs ne méritent pas d'être sélectionnés.'' Cette idée de vouloir représenter un ou deux acteurs noirs reconnus par les hautes sphères alors qu'il en existe des milliers et des milliers qui ne trouvent même pas de boulot car aucun rôle n'est pensé pour eux, ça me parait complètement hors de propos. Tous ces noirs, hyper friqués et hyper puissants devraient fermer leur gueule plutôt que de tweeter #OscarsSoWhite ou au moins, faire en sorte de bouger les choses et de créer des structures pour que les talents noirs émergents soient acceptés et reconnus.

Empire, la série télévisée de Lee Daniel entièrement jouée par des acteurs noirs montre (comme si on ne le savait pas déjà) que cela n'enlève rien à son succès. Beaucoup de gens considèrent, au sein de la communauté, que les noirs devraient tourner le dos aux institutions ''blanches'' et créer les leurs, comme les BET Awards par exemple. Mais cette démarche n'est-elle pas aux antipodes de la quête de diversité dans une même nation ? Qu'en penses-tu ?
James Felton Keith, l'un de nos contributeurs, tient un propos très intelligent sur la question : La meilleure chose à faire, et qui se fait de mieux en mieux, c'est de faire partie de ces quelques personnes qui font bouger les choses et inciter les nouvelles générations à suivre le pas pour l'avenir. Donc il faut saluer les acteurs noirs qui travaillent pour le monstre Hollywood. Il faut en avoir. Mais il faut en avoir encore plus pour faire avancer les choses, de l'intérieur, comme l'ont montré Mara Brock Akil ou Ava DuVernay dans Girlfriends, Being Mary Jane, or Selma. De notre côté, on veut juste faire ce qui nous semble le plus juste et le plus sincère, sans nous excuser de quoique ce soit. De manière générale, tout ce qui n'est pas blanc sort du légitime ou du normal. Nous, on veut montrer l'inverse. 

Tu peux nous donner ton top des meilleurs acteurs/réalisateurs noirs de tous les temps ?
1. Lee Daniels. Une performance cinématographique qu'on n'avait jamais vue. Un niveau de surréalisme hors-catégorie. Lee, en plus d'avoir permis à Hall Berry ou Mo'Nique d'accéder aux Oscars, a su montrer et mettre env leur l'histoire noire sans la sublimer ni l'édulcorer. Ses films sont tout simplement modernes et intouchables.

2. Viola Davis. La Meryl Streep noire, point. En tant qu'actrice, elle transcende la race (coucou Doubt) et représente une version de la féminité noire qui est sincère, belle, puissante. C'est une actrice qui n'a rien à envier à personne. Blanc ou pas. 

3. Spike Lee et Steve McQueen. Le premier film de l'un contre 12 Years a Slave. Il suffit d'un chef-d'oeuvre pour façonner et définir une carrière - ce n'était pas le cas de Kubrick - donc McQueen l'emporte. Mais le travail de Spike Lee, de Do the Right Thing à Malcolm X ou Girl 6 et Inside Man, prouve que le cinéma noir existe et qu'il n'a rien à envier à personne non plus - qu'il se tient. Ses films reflètent une certaine contemporanéité, un regard divergent sur la communauté noire et ses combats.

Et chez les gays ?
1. Lee Daniels. Encore, avec Mutha.

2. Paris Barclay. Paris est une icône, pas un simple réalisateur. C'est l'un des seuls hommes noirs à avoir autant de couilles à Hollywood. il mérite d'être dans cette liste juste avec Don't Be a Menace to South Central While Drinking Your Juice in the Hood, une comédie noire américaine légendaire aujourd'hui, mais la plupart de ses films sont, de toute façon, excellents. De Glee à Sons of Anarchy, il est notre "Marraine" à tous. 

3. Patrick Ian-Polk. On se demandait pourquoi les kids noirs passaient le plus clair de leur temps dans les années 1990 et 2000, à mater Sex and the City et Queer as Folk, comme si ces séries nous parlaient et s'adressaient directement à nous. Avec Punks ou Blackbird, il s'est adressé à la communauté noire comme jamais. Ses films ont un impact considérable sur la vision que la communauté peut avoir d'elle-même. 

Qui seront les prochaines stars de la culture noire ?
Les gens noirs ont toujours prouvé que leur culture, aussi lointaine qu'elle puisse l'être de la culture pop américaine, est rentable et exploitable. Elle a un public de masse. C'st une question de contrôle et de valeurs. Dans la mode, la musique, le cinéma (même si c'est encore rare), les choses commencent à bouger, on est de plus en plus nombreux à se faire connaitre et reconnaitre. S'approprier sa culture gay et noire, créer des structures et des instances qui reflètent et honorent nos valeurs et notre esthétique est primordial. Qu'il s'agisse de Justin Simien dans le cinéma, de Marlon James en littérature qui vient de remporter le prix Booker, ou de Danez Smith, dont la plume cynique est éminemment reconnue de tous. Il y en a plein. C'est ce qu'on veut prouver dans The Tenth. Et on ne s'arrêtera pas. 

thetenthzine.com

Credits


Texte : Stuart Brumfitt
Images courtesy The Tenth