la mode va sauver le monde (si, si)

Alors qu'Haider Ackermann, Junya Watanabe, Neil Barrett et Vivienne Westwood s'inquiètent de l'état de nos nations, Comme des Garçons nous redonne de l'espoir.

par i-D Staff
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04 Octobre 2015, 5:35pm

Depuis quatre saisons, les collections de Rei Kawakubo pour Comme des Garçons jouent sur les symboles et célèbrent les contraires. À travers une danse macabre qui met en scène les roses et le sang, deux allégories bien ancrées dans son identité, Comme des Garçons joue avec l'idée de la mort. La seule chose dont nous sommes sûrs aujourd'hui, c'est de la mort et des impôts, comme le notait, non sans une certaine amertume, Benjamin Franklin. Il semble que Kawabuko, en ce samedi ensoleillé parisien, ait honoré cette citation un brin cynique. Son défilé, "Blue Witch" fort en émotions, marque une rupture avec les années précédentes. La rapsodie Blue Velvet par David Lynch rythmait le passage des mannequins, coiffées de perruques rouges qui défiaient la gravité terrestre.

Comme Des Garcons sping/summer 16

Majestueux colliers de plumes, peaux de léopard et collerettes enveloppaient la femme Kawakubo, titanesque et mystérieuse. Si le fatalisme était le mot d'ordre ces dernières saisons, un optimisme discret émanait de cette opulence d'accessoires : la richesse des textures et des matières s'est fait l'écho d'une nature luxuriante. Dans la tradition celtique, le bleu représente la patience et la paix. Les sorcières bleues de Kawakubo vont-elles sauver le monde? Nous ne pouvons que l'espérer. Si l'on s'en tient aux quatre dernières saisons de Comme des Garçons, ce défilé aurait pu aisément être interprété comme une allégorie à la vie après la mort. Mais honnêtement, il s'agissait bien plus d'une ode à la vie. 

Comme Des Garcons sping/summer 16

"Bien sûr que le monde m'inspire. On veut tous être rattaché à une patrie, un territoire, un endroit" c'est en tout cas ce que pensait Haider Ackermann, après son défilé multicolor de ce matin. "Nous voulons tous une seule et même nation unie. Nous sommes tous à la recherche d'une famille. Et le monde d'aujourd'hui est devenu fou." Ses mots sont une référence directe aux sombres événements qui ont marqué le paysage politique cette année. Ackermann est peut être le seul designer à mettre des mots sur les questions d'immigration et d'intégration qui taraudent tant l'Europe aujourd'hui. Enfant colombien adopté par une famille française, Ackermann crée des collections qui retranscrivent le désir et le besoin de la patrie et de la famille. Couleurs pastels et matières lumineuses mettaient en valeur les queues de cheval angéliques de ses mannequins. Un show comme une invitation à peupler l'espace et le faire sien. 

Haider Ackermann spring/summer 16

Chacune de ces couleurs représentait une personnalité - une individualité à elle seule, mais ensemble, elles formaient une seule et même grande famille. "Ces filles sont intrépides, elles ont toutes une élégance naturelle et bien à elles. Et elles aiment être ensemble" ces quelques mots du designer résument à merveille l'esprit de son défilé : multicolores, ses silhouettes livrent un message de solidarité et de tolérance. Le multicolor devient multiculturalisme. Depuis les défilés Homme de juin dernier, nombreux sont les designers qui ont retranscrit, à travers leurs collections, la mondialisation et la globalisation à l'oeuvre aujourd'hui. Mais la fashion week femme n'a creusé que peu profond dans cette voix. Peut-être parce que les enjeux sont colossaux et que la mode est frileuse lorsqu'il s'agit de politique. 

Junya Watanabe spring/summer 16

Quand Junya Watanabe a présenté sa collection tribale africanisante cet été pour son défilé Homme, le Instagram d'i-D avait été truffé de commentaires qui dénonçaient le casting du show, dont tous les mannequins étaient blancs. Samedi, elle présentait son pendant féminin à travers un défilé qui se tenait - comme par hasard - au Musée de l'Immigration à Paris. La peau blanche des mannequins était habillée de costumes Watanabe aux inspirations tribales, qui selon mon humble interprétation, véhiculaient le concept d'assimilation culturelle. Au 20ème siècle, les occidentaux se sont implantés dans les terres récemment décolonisées où ils se sont familiarisés et adaptés à la culture de chaque pays. Pas tous. Mais quelques uns. Au-delà du choc esthétique que représente l'idée d'une femme blanche dans un costume tribal, le message est peut être plus respectueux qu'offensant. 

Junya Watanabe spring/summer 16

Aujourd'hui, nous sommes dans un monde encore plus politiquement correct qui pousse les gens à tout faire pour ne pas paraître irrespectueux ou irrévérencieux envers un peuple ou une culture. Dans leur volonté de tout bien faire selon la bienséance, certains en ont oublié d'embrasser les cultures qui leur sont inconnues et dans leur refus de s'ouvrir, c'est cette même culture qu'ils finissent par blesser. Une femme blanche qui porte dans les rues de Londres un costume traditionnel africain par exemple, a peut-être pensé qu'elle faisait preuve d'ouverture d'esprit, tandis que d'autres penseront qu'elle offense et porte atteinte à un pays et sa culture. Damnés seront ceux qui le portent, damnés seront ceux qui l'évincent. Il s'agit peut être d'un clin d'oeil sympathique au monde et si Junya Watanabe allait dans ce sens, il est dommageable de ne penser qu'en terme d'offense et de mépris. Quoi qu'il en soit, et à l'aune de ce qu'il se trame aujourd'hui en terme d'immigration, ce défilé nous aura permis de réfléchir un peu.

Junya Watanabe spring/summer 16

Pour sa collection Femme, Neil Barrett s'est inspiré de l'Homme - comme à son habitude - désireux de faire se fusionner les cultures. Faisant du traditionnel keffieh un leitmotiv, Barret s'est imprégné de la culture arabique en revisitant l'écharpe, aux impressions camouflage. Très présent en Asie, Barret, le designer milanais, aime marier les coutumes de tous les pays ensemble. Pour sa collection Printemps / été 2016, les jupes se transformaient en ceintures - comme une ode aux temps modernes.

Vivienne Westwood spring/summer 16

Pour Vivienne Weswood, il s'agissait également de parler du monde. Plus exactement, un petit endroit bien connu de la botte italienne, la romantique Venise au patrimoine culturel inégalable, sans lequel, notons-le, nous n'aurions peut-être jamais crée la Fashion Week. Punk comme il se doit, l'esthétique de Dame Vivienne s'est nourrie de la Renaissance et de sa grandeur pour faire l'éloge de la ville aux mille gondoles, de plus en plus en proie au réchauffement climatique et aux inondations. Elle et Andreas Kronthaler sont allés puiser dans la garde-robe des personnages qui ont façonné l'histoire de Venise, des jolies filles des rois au clergé et aux robes des cardinaux maculées de sang. C'était théâtral et majestueux, comme une peinture vénitienne. Si on pouvait sauver la planète avec autant de beauté, le monde entier se serait mis à la tache.

Credits


Texte : Anders Christian Madsen
Photographies : Mitchell Sams

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