quand basquiat dénonçait les violences policières

En 1983, Basquiat peignait « Defacement » après la mort du jeune graffeur noir Michael Stewart, tué par la police new-yorkaise. Chaedria LaBouvier, qui a perdu son frère sous les coups de la police en 2013, remet cette peinture au centre du débat et...

par Niloufar Haidari
|
06 Décembre 2016, 9:40am

Le 15 septembre 1983, Michael Stewart, graffeur de 25 ans, se fait tabasser jusqu'à tomber dans le coma par la police new-yorkaise. La raison ? Il a tagué un mur de la First Avenue. Il meurt 13 jours plus tard d'un arrêt cardiaque. Une histoire encore malheureusement trop familière, 33 ans plus tard : selon les policiers Stewart aurait t été violent, se serait débattu de leur emprise et aurait tenté de s'enfuir. Les onze officiers impliqués dans « l'incident », eux, ont été acquittés par un jury 100% blanc.

Le traitement de Stewart par la police et le procès suivant son meurtre ouvre en 1983 le débat encore d'actualité sur les violences policières et la façon dont les officiers appréhendent leurs suspects. Un autre artiste, jeune et noir est profondément touché par cette tragédie : Jean-Michel Basquiat, qui peint dans la foulée Defacement (The Death of Michael Stewart) sur le mur du studio de son ami Keith Haring. Une peinture que Haring gardera au-dessus de son lit jusqu'à sa mort en 1990. 

Dans l'espoir d'éveiller les consciences sur cette peinture et sur l'importance politique du travail de Basquiat, la journaliste et activiste new-yorkaise Chaédria LaBouvier a créé un projet multimédia qui explore et étudie Defacement, l'œuvre de Basquiat et les violences policières. Le projet, et cursus, s'est lancé au Williams College, Massachusetts, où un débat s'est tenu. La peinture fait l'objet d'un programme scolaire - dont elle est la curatrice - en même temps qu'elle est exposée au Williams College Museum of Art.

Ce projet est profondément personnel pour LaBouvier : son frère Clinton Allen a été tué par la police de Dallas en mars 2013. Il n'était pas armé. Après que son cas ait fait l'objet d'un non-lieu devant un Grand Jury, Chaédria et sa mère ont créé Mothers Against Police Brutality pour soutenir les familles qui ont perdu des enfants pour cause de violences policières. J'ai discuté avec elle de l'importance de son projet, de l'héritage de Basquiat et du débat encore d'actualité sur les rapports entre la police et les noirs, plus de trois décennies après la mort de Michael Stewart. 

Jean Michel Basquiat, Defacement

Comment est né ton intérêt pour Basquiat ?
Mes parents ont commencé à collectionner son travail très tôt, bien avant qu'il devienne célèbre. On avait trois dessins de Basquiat au-dessus de notre canapé. Ma mère insistait vraiment auprès de moi sur le fait qu'il était noir. Que c'était un homme noir dans le milieu de l'art, et que ça pouvait m'ouvrir des portes. En ce sens, Basquiat a toujours été là pour moi, et en arrivant à l'université, au Williams College dans le Massachusetts, j'ai tout de suite voulu étudier Basquiat, parce que j'avais grandi avec lui, d'une certaine manière. J'ai commencé mes recherches sur lui à 19 ans, à une époque où Google et YouTube n'existaient pas. Je loupais mes cours de deuxième année pour aller passer du temps à New York, traîner dans des bars à St. Mark's et dans le Lower East Side à la recherche de personnes qui avait pu le connaître. Et j'ai fini par tomber sur d'anciens amis à lui. Je rencontrais quelqu'un, qui me passait le numéro de quelqu'un d'autre, qui me redirigeais lui aussi vers quelqu'un d'autre - j'ai rencontré plein de gens comme ça, et j'en ai appris énormément sur lui. Quand je parlais de Basquiat avec ces gens-là, il y avait une peinture qui revenait souvent dans la discussion ; Defacement. Ce n'est pas une peinture connue, parce qu'elle a passé tout son temps dans des collections privées. Mais elle revenait tout le temps. Je l'avais vue dans des livres, mais jamais en vrai, et je ne savais pas qui l'avait en sa possession. Il a fallu attendre qu'internet prenne de l'ampleur et que je puisse utiliser Google pour comprendre qui était Michael Stewart, et saisir toute la profondeur de cette œuvre.

Tu peux m'expliquer ton projet et son inspiration ?
Cette peinture n'est pas que socialement pertinente, elle a aussi contribué à l'œuvre globale de Basquiat et à notre façon de la regarder. Je pense qu'il y a certaines problématiques identitaires et politiques que nous n'adressons pas assez, en tout cas académiquement. L'idée de ce projet, c'est de fournir les fondations nécessaires, presque scolaires, à la compréhension de cette peinture. C'était primordial pour moi qu'elle ne soit pas nichée dans une tour d'ivoire, ou encensée dans un musée qui n'est pas accessible à tout le monde. L'objectif, c'est de créer un message érudit, un discours ; et d'introduire Basquiat dans ce discours sur les violences policières, de créer un espace numérique et accessible qui sert à la recherche et à ce débat important. 

Comment s'est concrétisé le projet ?
J'ai été invitée à revenir au Williams College grâce au travail que je faisais sur l'activisme et les violences policières avec Mothers Against Police Brutality (MAPB). Les gens de Williams voulaient avoir une conversation sur les violences policières dans cet espace privilégié et ils m'ont dit que j'étais la plus qualifiée pour cela. Je pense avoir été l'une des premières journalistes pour un magazine féminin mainstream américain à avoir parlé de ces problématiques. Donc c'est comme ça que ça s'est fait. Le débat s'est très bien passé, j'ai fait quelques ateliers, et ils m'ont dit que j'étais la bienvenue si je voulais faire autre chose avec eux. À l'époque, je travaillais aussi sur la rétrospective de Basquiat, Now's The Time, à Toronto. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai vu Defacement en vrai pour la première fois. Je me suis dit « c'est fabuleux, je veux ouvrir une discussion sur Basquiat et Defacement ». J'ai travaillé avec eux à la création du projet, et j'ai pu obtenir la peinture - je ne m'y attendais pas du tout. C'est très compliqué de produire un discours neuf sur Basquiat. Et avec ce projet à Williams, non seulement on a eu quelque chose de nouveau à dire, mais aussi quelque chose de très pertinent sur l'état de notre nation, en passant par l'un des plus grands artistes de notre temps. 

Qu'aimerais-tu qu'il ressorte de ce projet, en termes de messages et de discours ?
J'espère que ce projet donnera aux gens un point d'entrée pour comprendre et combattre les violences policières. Je pense que les gens sont parfois épuisés, lassés par ces problèmes. On a l'impression que ça ne s'arrête jamais, qu'on n'a pas le temps de retenir le nom d'une victime qu'il y en a déjà une autre. Mais je pense que c'est important de souligner que ça se passait déjà en 1983, et que Basquiat en parlait. C'est un don qu'il nous fait en quelque sorte. Il nous offre son avis sur un débat que nous avons encore aujourd'hui. Et vu sa popularité, il est primordial de se plonger dans son travail et son engagement. Je pense que les gens ne le font pas assez.

J'aimerais aussi que ce projet soit l'occasion de se rappeler de Michael Stewart, qui est au coeur de tout ça, et qui est malheureusement à l'origine d'une conversation très contemporaine sur les violences policières à New York. Il est trop oublié. J'espère que ce débat le replacera au rang qu'il mérite. Pour ce qui est des violences, concrètement, je pense que nous devons réévaluer ce à quoi nous tenons. Et quand je dis « nous », je parle des blancs. Au final, les violences policières sont un symptôme de la suprématie blanche - ces « incidents » existent parce qu'on a des policiers blancs qui estiment qu'ils ont le droit de tuer un noir désarmé, et qui savent qu'ils seront exemptés, que la société les laissera faire sans conséquence. Cette structure a été construite par les blancs, pour les blancs, pour la préservation de cette suprématie, et nous devons vraiment nous arrêter là-dessus, comprendre ce que ça signifie et pourquoi un tel système existe. Les gens de couleur ont toujours dit que les violences policières étaient un problème majeur, mais ce n'est que quand les blancs s'y intéressent que le débat devient global et public. C'est triste. Si l'on constate cet état des choses, on doit demander plus de choses aux blancs, et les blancs doivent exiger plus d'eux-mêmes, parce qu'on meurt littéralement d'une compassion médiocre et complaisante. 

Comment tu décrirais Defacement, en tant que peinture ?
C'est une peinture sur la perte de la vie, celle de Michael Stewart, et tout ce que ça signifie. Basquiat a une façon très noble d'examiner l'identité noire - il n'explore pas le traumatisme noir sans ce que j'appelle des « issues majestueuses ». Ce que je veux dire par là, c'est que ces « issues » qu'il utilise lui permettent d'observer les aspects traumatiques de l'identité noire avec un filet de sécurité anoblissant. Quand la douleur est trop forte, il y a une issue de secours dans le majestueux et la noblesse, qui sont deux de ses sujets favoris. Je pense que Defacement est une œuvre très importante parce que c'est une des rares fois où Basquiat s'autorise à représenter l'identité noire sans ces soutiens, sans ces « issues ». Pour répondre à ta question, je pense que Defacement parle d'un jeune homme de 22 ans qui commence à foncer dans les hautes sphères de l'art mais qui devient en même temps conscient des limites de l'assimilation et des limites de son succès, causées par son corps noir. Je pense qu'il est en lutte interne avec la juxtaposition de son succès incroyable, son argent, son accès au monde ; et dans le même temps il réalise qu'il aurait aussi pu être à la place de Michael Stewart.

Tu as choisi d'exposer la peinture dans la salle de lecture du Williams College plutôt que dans un espace conventionnel de galerie - pourquoi ?
La peinture a toujours vécu dans des environnements intimes, donc je trouvais ça plus adapté - elle était conçue dans l'appartement de Keith Haring, qui l'a découpé pour l'encadrer au-dessus de son lit jusqu'à sa mort. Après ça elle a été donnée à une collectionneuse - Nina Clemente, la fille de Francesco Clemente. Keith et elle avait une amitié très spéciale, c'était un geste très fort, de confiance, de lui laisser la peinture. Elle était accrochée au mur du loft dans lequel elle avait grandi pendant longtemps, puis elle a fini entreposée. On voulait que les gens ressentent cette peinture. En musée, les gens l'appréhenderaient de manière plus clinique. Le placement d'une peinture peut rendre une peinture plus ou moins accueillante. La garder dans un environnement intime, c'était notre manière d'inclure Keith Haring dans cette histoire et ce projet. On lui doit beaucoup. 

Credits


Texte Niloufar Haidari

Tagged:
Black Lives Matter
basquiat
chaedria labouvier