Anna wears all clothing Raf Simons spring/summer 17.

raf simons, robert mapplethrope et anna ewers : le meilleur plan à trois de la rentrée

Dans sa collection printemps/été 2017, Raf Simons sacre Robert Mapplethorpe et l'érige en rock star. Rencontre.

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oct. 7 2016, 10:25am

Anna wears all clothing Raf Simons spring/summer 17.

« Mais est-ce que c'est de l'art ? » Rengaine un peu fumeuse et usée jusqu'à la corde par les médias de mode qui s'amusent à interroger leur propre intellectualisme. Et pourtant, c'était la même question qui était soulevée par Raf Simons cet été, alors qu'il dévouait sa collection printemps/été 2017 toute entière à la photographie de Robert Mapplethorpe. Comme, bien avant lui, le surréalisme inspiré par Picasso d'Elsa Schiaparelli, Simons n'en est pas à sa première fusion art-mode. Mais contrairement aux manteaux peints et aux chemises maculées de peintures de sa collection Sterling Ruby de 2014, sa dernière collection n'était pas une création complexe sur toile(s) vierge(s). Non, c'était beaucoup plus simple : des photos imprimées sur des vêtements - de très beaux vêtements - et finalement rien d'autre qu'une approche un peu plus poussée du merch que vous achèteriez à la représentation de tel ou tel artiste. « Je voulais un défilé où chaque garçon représente une œuvre, » expliquait Simons. « Je voulais vraiment me présenter en curateur. Beaucoup d'autres l'ont fait pour le travail de Mapplethorne, mais toujours en l'exposant en galerie, toujours dans le même contexte, toujours sous la même forme. Donc le plus gros défi était justement de casser les codes et de ne pas montrer son travail dans une galerie, mais en le connectant à mon univers. » 

Simons a laissé chaque photographie prendre la lumière, encadrant le vêtement de sa propre mode, tout en le stylisant avec en tête ce qui définissait le look propre à Mapplethorpe. Il a été approché par le photographe, a passé deux après-midi à parcourir les archives cataloguées du photographe  - « des célébrités, des fleurs, des auto-portraits, des polaroïds » - pour finalement décider d'y aller à fond. « Je connaissais pas mal de choses de lui, mais il y avait beaucoup de photos que je n'avais jamais vues. J'ai été frappé par l'impact qu'ont eu sur moi certaines des personnes photographiées : des artistes que j'admire qui sont décédées, comme Alice Neel. J'aime beaucoup le Willem de Kooning, et je leur ai dit qu'il était primordial de juxtaposer ce genre de travaux avec ce qui nous était plus familier, et aussi ses œuvres plus controversées, ses scènes de sexe. Elles ont été bannies des musées. Je pense que c'est important de tout montrer. » Et c'est ce qu'il a fait, incluant notamment la photo de bite la plus élégante jamais prise, fièrement arborée sur un haut par Jonas Gloer, qui a dans le passé posé nu pour Willy Vanderperre. 

Bien sûr, nous vivons aujourd'hui dans une ère du merch et du fan-service. Si vous avez grandi avant internet, rien ne vous fera sentir aussi vieux que de voir Bieber porter un t-shirt délavé de la tournée 1994 de Marilyn - l'année de naissance de Bieber. Contrairement à la plupart de la mode qui siphonne nos comptes bancaires ces jours-ci, la marchandise du divertissement ou de l'art prend de la valeur en vieillissant. Si nous avons risqué nos vies à l'époque pour choper le t-shirt de notre idole, ce n'était rien à côté des moyens que va se donner aujourd'hui la génération Instagram pour mettre la main dessus. Cela nourrit la nostalgie de l'ère pré-Instagram, quand les choses n'étaient pas aussi accessibles. Quand tout semblait plus vrai. C'est cette soif d'authenticité qui a créé Vetement - où les hoodies Titanic et les survêt' Champion se chiffraient aisément à plus de 600€ - et Yeezy, qui est pour le coup une véritable extension de son merch de tournée. 

 Comme les hoodies du Purpose Tour de Bieber, la ligne de Saint Pablo Tour de Kanye évoque Vetements - et Vetement évoque le merch des concerts des années 1990. Tout est dans tout. Et si la collection de Simons jouait sur un tout autre terrain, elle était tout autant une portion de l'air du temps : quand une image dit plus que des mots, particulièrement quand elle est l'œuvre d'un des photographes les plus estimés de la pop culture. « Si on regarde le travail de Mappelthorpe, il s'agit aussi pas mal de lui, en tant que personne. Certains artistes ne sont pas autant connectés à leur œuvre mais là, oui. Il arrivait même à rendre une fleur sexuelle. Ça, c'est un élément à prendre en considération, » explique Simons. C'étiat donc le merch d'une idole de la pop, mais aussi une leçon d'éducation pour les plus jeunes fans de Simons, cette génération Instagram qui va économiser et se payer ses pièces parce que, comme Vetements et Yeezy, Simons a un pied bien ancré dans le Saint Graal qu'est la mode ésotérique. 

« Ce n'est pas si important pour moi que tout soit expliqué et analysé, » assure Simons. « Si ça marche, ça marche. C'était un challenge. Je voulais le rendre pertinent pour un public qui ne passe pas nécessairement sa vie dans des galeries. M'adresser à d'autres générations. Pas seulement à ceux qui s'y connaissent en art. » Alors reste l'éternelle question : est-ce que c'est de l'art ? Certains diraient non. C'est certainement la direction qu'à prise Raf avec cette collection qui n'a pas incorporé Mappelthorpe dans les vêtements mais plutôt l'inverse, et ce d'une façon finalement assez naïve, donc juste. Plus qu'un hommage pompeux, la collection, articulée autour de l'idée du t-shirt de fan, permettra surement à toute une génération d'apprendre à connaître le travail d'un des photographes les plus importants du 20èmesiècle. Et pour ce qui est des t-shirts iconiques des années 1990, Simons pourra en donner tout leur sens lorsqu'il rejoindra Calvin Klein en tant que Directeur créatif cette saison, et qu'il aura sous la main l'héritage du t-shirt cK, précieux totems de l'adolescence nineties.

 

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Photographie Mario Sorrenti 
Direction mode Alastair McKimm

Coiffure Ward, The Wall Group. Maquillage Diane Kendal, Julian Watson Agency. Manucure Honey, Exposure. Assistance photographie Felix Kim. Lumière Lars Beaulieu. Technicien numérique Johnny Vicari. Assistance stylisme Lauren Davis, Sydney Rose Thomas. Assistance coiffure Billy Schaedler. Assistance maquillage Caoilfhionn Gifford. Production Katie Fash, Christopher Cassetti, Richie Fraschilla. Direction casting Angus Munro, AM Casting (Streeters NY). Mannequin Anna Ewers, Women Paris.