Photographie Ewen Spencer

ces photos de rave pourraient avoir été prises hier, mais elles ont 20 ans

Le producteur italien Gabber Eleganza et le photographe anglais Ewen Spencer se sont réunis sur « Hardcore Soul », un livre photo autour de deux scènes plus proches que l’on ne se plaît à l’imaginer.

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26 Avril 2019, 10:48am

Photographie Ewen Spencer

Vous serez d’accord pour dire que les photos prises en soirée sont rarement assez bonnes pour trôner sur une cheminée. Ewen Spencer fait partie des rares personnes à être suffisamment douées pour capter l’atmosphère d’une bonne soirée entre amis. Avec Alberto Guerrini, plus connu sous le pseudo de Gabber Eleganza, il a créé le livre Hardcore Soul, un mélange de photos prises lors des soirées Northern Soul et Happy Hardcore. Juxtaposées, les deux scènes offrent une plongée dans l’intemporalité de la culture rave. On y retrouve des clichés du photographe britannique, un mix exclusif du producteur italien, ainsi qu’une contribution de l’artiste britannique lauréat du Prix Turner Mark Leckey. i-D a rencontré Ewen et Alberto pour parler des meilleurs morceaux des Pet Shop Boys, de la superficialité de certaines contre-cultures, et des raisons pour lesquelles vous devriez ressortir votre vieux survêt Adidas.

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Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Alberto :
On s’est rencontrés sur Instagram, comme de vrais influenceurs ! J’ai commencé à le suivre comme un fanboy.
Ewen : A vrai dire, j’ai découvert le travail d’Alberto grâce à son blog. J’ai adoré cette idée d’esthétique des contre-cultures, et pas simplement celle du genre Gabber. Il m’a contacté pour me parler d’images que j’avais postées, et après ça, on s’est vu plusieurs fois. On a même commencé à s’envoyer des colis – il m’a par exemple offert un livre incroyable sur le mouvement Paninaro.
Alberto : Le mouvement Paninaro, ce sont sont les premiers hypebeasts de l’Histoire. Au début des années 1980, il s’agit de la première contre-culture qui n’est pas directement liée à la musique ou à la politique. Ils faisaient beaucoup de bruit et ont fait l’objet d’un véritable culte en Angleterre, alors que cette contre-culture a été quasiment oubliée en Italie. Même si les Pet Shop Boys leur ont rendu hommage à travers le nom d’une chanson.
Ewen : Dans les années 1980, on s’habillait encore normalement, mais quand on a découvert le style Paninaro grâce aux kids européens, on s’est mis à s’habiller pareil. On a même arrêté de porter des chaussettes, par exemple, parce que sur les photos, on voyait que beaucoup d’entre eux n’en portaient pas.
Alberto : On sa passé une nuit à parler de ça dans un pub de Londres. C’est de là qu’est venue l’idée du livre.

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Vous avez beau avoir des formations artistiques différentes, beaucoup de choses vous rassemblent. Qu’est-ce qui relie vos travaux ?
Alberto :
Probablement la musique et le style. J’ai découvert les photos d’Ewen dans de vieux numéros d’i-D et de The Face pendant ma première année de fac, en 2004. J’étais plus intéressé par les photos et la culture que par la mode. Les photos d’Ewen avaient un côté documentaire, un peu comme un reporter, mais avec un sens affûté du style des gamins. Très réel et très spontané. J’ai toujours aimé ce genre d’attitude. Ce qui nous relie, c’est notre authenticité et notre amour des choses simples. Nous appartenons à des générations différentes mais nous avons vécu notre adolescence de manière assez similaire – on passait notre semaine à attendre le week-end.
Ewen : Ce qui nous rassemble, c’est l’idée de travailler dur pour mieux faire la fête ensuite. L’envie d’avoir du style mais surtout de s’éclater. Pour moi, c’est l’essence de la culture rave, et cet état d’esprit continue de perdurer, d’une certaine façon. On le retrouve sur certaines photos et dans tout ce que fait Alberto. Il y a dans l’esthétique une forme de célébration qu’il ne faut pas minimiser.

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Ewen, tu ressens quoi quand tu regardes ces photos aujourd’hui ?
Ewen :
Elles contiennent beaucoup d’énergie, beaucoup de sueur. Ces gens tombent presque de fatigue – sûrement aussi à cause des amphétamines – et cherchent un endroit où se réfugier du tumulte du dancefloor. Il me semblait très important d’immortaliser ces moments-là, et de ne pas me concentrer uniquement sur le dancefloor. Quand je les regarde, je me sens pas nostalgique, parce que ces images semblent encore étrangement récentes, presque contemporaines, même si elles ont été prises il y a plus de 20 ans.
Alberto : C’est la raison pour laquelle nous avons réuni ces scènes ensemble - pour faire comme si elles avaient toutes été prises au cours de la même soirée. Dans les années 1990, différentes pistes de danse coexistaient dans les raves : elles existaient simultanément, avec la même énergie. Le fait de ne pas recontextualiser ces images les rend très contemporaines. On pourrait croire qu’il s’agit d’une fête qui a eu lieu il y a deux ans.

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En parlant de contemporain, Alberto, as-tu le sentiment d’assister à un retour de la scène hardcore ?
Alberto :
Le retour, ou plutôt la hype qui entoure la scène hardcore en ce moment est plutôt d’ordre esthétique. Il y a un détournement et un remix du mot « gabber ». À la base, il s’agit du style des gens qui dansaient le hardcore en Hollande. A l’époque, c’était un réseau souterrain très connecté qu’il n’était possible de découvrir qu’en se rendant à des évènements. Aujourd’hui, c’est très facile d’avoir le style gabber, il suffit de ressortir son vieux survêt Adidas, d’aller à la Boiler Room et de danser. C’est drôle, parce que c’est un nouveau genre d’énergie. La célébration de la célébration d’un retour. Je n’ai jamais appartenu à la scène Northern Soul. Je connais les morceaux célèbres, les clubs célèbres, mais je ne suis pas un expert en la matière comme Ewen. J’essaie de lui rendre hommage avec ce livre. Le but du projet a toujours été de créer un pont entre les scènes – l’art contemporain et la musique issue de cette culture. Il ne s’agit pas que du gabber, mais aussi de la culture rave, de contre-culture, et du pouvoir de l’adolescence. C’est beaucoup de choses à la fois - un long voyage.

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Photographie Ewen Spencer

Cet article a initialement été publié sur i-D Germany.

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