Photographie Inez & Vinoodh pour i-D

« on ne devrait pas être obligé de vivre le pire pour bénéficier d’une aide » - adwoa aboah

En 2015, la mannequin londonienne a créé Gurls Talk, une structure pour écouter, comprendre et laisser s'exprimer celles dont on n'entend pas la voix. Aujourd'hui, elle défend le sport comme moyen d'émancipation des filles. Rencontre.

par Rémi Guezodje
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25 Juin 2019, 8:20am

Photographie Inez & Vinoodh pour i-D

Mannequin, activiste, féministe, la londonienne Adwoa Aboah a fondé Gurls Talk en 2015, un site internet qui permet aux jeunes filles et femmes du monde entier d’échanger librement et de se rencontrer. Au départ, la plateforme n'était qu'un espace d’échange en petit comité - Adwoa répondait elle-même aux messages de jeunes femmes qui, comme elle, souffraient de dépression, d’addiction, ou qui avaient simplement besoin d’une oreille attentive. Mais peu à peu, son projet a pris de l’envergure, et aujourd'hui, sa structure déborde des frontières du monde virtuel pour se développer à travers des conférences et des tables rondes. Dans un domaine de l'activisme parfois perçu comme austère, l'initiative portée par Adwoa vient montrer que le féminisme n’est pas qu’une affaire d’essais politiques signés par des universitaires.

Pour donner plus d'écho à son projet, elle a choisi de s’associer avec « Made to Play Fund with Women Win », un fond administré par Nike oeuvrant à démocratiser le sport chez les filles. Sur 200 jeunes ayant demandé la bourse, 17 d'entre elles ont donc été sélectionnées pour la singularité de leur engagement - dans des associations sportives, des centres adaptés aux personnes handicapées ou au sein de communautés marginalisées. Leur point commun ? Permettre à des femmes fragilisées de reprendre confiance en elles en s'appropriant leurs corps. De passage à Paris en pleine coupe du monde féminine de football, Adwoa Aboah nous a parlé de son engagement et des raisons pour lesquelles le sport avait, définitivement, sa place au sein du féminisme.

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Tu pilotes deux projets - Made to Play et Gurls Talk. Peux-tu revenir sur la façon dont tout ça a commencé ?

J’ai créé Gurls Talk en 2015, pour remédier à la profonde solitude que j’ai ressenti au moment où j’ai subi des troubles mentaux; c’est un espace dans lequel j’ai pu exprimer et partager ce qu’il se passait dans ma vie. Je me suis vite sentie responsable, j’ai donc eu envie de développer mon projet, et de me servir de mon expérience pour tenter de changer les choses. Gurls Talk est une structure présente sur internet et dans le monde physique, c’est un espace sans jugement dans lequel nous interrogeons les structures en place, nous mettons aussi en avant celles et ceux qui ont témoigné sur la plateforme. On ne devrait pas être obligé de vivre le pire pour bénéficier d’une aide. Cette plateforme est un moyen de soutenir ceux qui font face à des difficultés, qu’elles soient plus ou moins importantes. Nous sommes ouverts à différents types de sujets, des problématiques du genre aux règles, de la précarité menstruelle au manque de représentation dans l’espace public, de la santé mentale au sexe en passant par la masturbation. On peut aborder tous les sujets chez Gurls Talk.

Nous avons la chance de collaborer avec Nike sur de nombreux projets, en particulier le « Made to Play Fund with Women Win ». On nous a donné l’opportunité d’encourager des femmes du monde entier, qui font changer les choses grâce au sport. Elles utilisent leurs histoires respectives pour forger une communauté et se servent du sport pour remettre en question les normes sociales et les pressions qui vont avec. Ce sont surtout des femmes qui se sont battues contre l’oppression, qui continuent de résister et de faire la différence.

Quel rôle le sport a-t-il joué pour toi, dans ton adolescence par exemple ?

Le sport a toujours été très important pour moi. Adolescente, j’ai arrêté le sport pendant un moment, je devais juger qu’il y avait des choses plus importantes… Mais j’ai toujours pratiqué des sports collectifs et participé aux compétitions à l’école. Après une période assez difficile, j’ai commencé à faire beaucoup de boxe. Maintenant, c’est devenu une sorte de routine, je m’entraîne plusieurs fois par semaine ; ça me permet de m’alléger l’esprit, d’avoir un moment de paix, en retrait de tout ce qui se passe dans le monde et dans ma vie. C’est un moment de calme qui atténue l’anxiété liée à la vie urbaine ou à la vie en général.

Ton projet soutient principalement des femmes qui travaillent avec des jeunes filles de 14 ans. Qu’est-ce que cet âge représente pour toi ?

Arriver à toucher la jeunesse a toujours été une des ambitions de Gurls Talk, et on ne se débrouille pas trop mal de ce côté là. On doit se rendre disponible le plus tôt possible, donner l’opportunité aux jeunes filles de parler et d’apprendre. Elles doivent savoir qu’elles ont la possibilité de parler avant que la vie ne se complique - même si la vie est parfois très compliquée à 14 ans. Ce qui est génial, c’est que les filles sélectionnées pour le projet ouvrent de nombreuses possibilités aux plus jeunes.

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Tu as choisi de travailler avec les communautés et les associations locales qui connaissent déjà bien le terrain. Pourquoi était-ce important pour toi ?

Je pense que les gens oublient parfois les objectifs de Gurls Talk – ma plateforme n’a pas toujours eu autant de visibilité, et j’ai beaucoup de chance qu’elle ait autant de succès. J’ai commencé Gurls Talk toute seule, à l’origine, c’était une petite idée que j’ai eue, et je crois que j’ai toujours voulu travailler localement. Sur place, ce sont des organisations locales qui gèrent le projet, elles interviennent dans les écoles et dans les plus petites communautés pour changer les choses de l’intérieur - même si elles sont moins imposantes que les énormes ONGs, c’est quelque chose de tellement beau. Nous vivons dans une époque où certaines personnes sont très rapidement réduites au silence, et même si les réseaux sociaux nous donnent la possibilité de dire ce que nous voulons, il me semble très important de les soutenir et de leur donner une voix.

Le sport est souvent associé à la compétition, mais ton projet vient rappeler qu'il peut aussi être un loisir.

Une compétition saine ne fait pas de mal, je suis très compétitive, et encore plus vis à vis de moi-même. Mais c’est aussi important de rappeler qu’on peut le faire pour le plaisir sans vouloir battre des records. Quand on le considère comme un loisir, on comprend qu’il existe de nombreux métiers autour du sport qui ne nécessitent pas un niveau d’athlète.

Tu as grandi dans l’industrie de la mode. As-tu le sentiment que les normes physiques entourant les femmes évoluent ?

Oui à 100%. J’ai eu la chance de travailler avec des femmes exceptionnelles qui ont des morphologies et des histoires très différentes. Ça m’a permis de prendre une grande confiance en moi, et surtout, ça m'a donné envie de respecter mon corps et la personne que je suis - ce qui n’est pas chose facile. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, et quand on est dedans tous les jours, on a parfois l’impression que les choses n’avancent pas assez vite. J’ai remarqué que les jeunes filles avec qui je discute remarquent vraiment les évolutions positives, elles voient Ashley Graham et Adut Akech sur les couvertures des magazines, et remarquent une diversité plus importante dans le monde de la mode en général.

Tu instaures un dialogue entre des femmes de différentes générations. Quelles sont les femmes qui t’ont donné envie de t’engager ?

Beaucoup de femmes plus âgées ! Rihanna n’est pas beaucoup plus vieille que moi - je pense que nous avons le même âge en réalité - mais elle m’inspire vraiment beaucoup. J’ai rencontré tellement de femmes que c’est très difficile de répondre à cette question... Nadia Nadim est aussi une de mes modèles, Phoebe Waller-Bridge aussi. Il y en a trop pour que je puisse toutes les citer.

Nous sommes en pleine Coupe du Monde féminine de football. Penses-tu que le sujet soit suffisamment médiatisé ?

Pas assez, mais heureusement qu'il l’est déjà un peu. Je suis très heureuse de jouer un rôle dans la diffusion de la coupe du monde et d’en faire la promotion. J’ai participé à un grand projet qui arrive bientôt, nous souhaitons mettre en avant les femmes qui adorent le football pour leur donner plus de visibilité. En tous cas, nous sommes là maintenant, et nous allons aller voir un match ce soir. J’ai discuté avec beaucoup de joueuses et il y a tellement d’injustices ! Les choses doivent impérativement changer au niveau des salaires, des promotions et du respect qu’on leur accorde.

Dans tes rêves les plus fous, qu’arriveras-tu à accomplir avec ce projet ?

Dans mes rêves les plus fous, j’aimerais simplement continuer à montrer aux filles qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent. J’aimerais propager cette énergie et cette philosophie dans les écoles du monde entier, et continuer à financer et promouvoir les organisations et associations locales qui démocratisent le sport. En somme, tout ce qui définit Gurls Talk.

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