pourquoi le spectre de guillaume dustan m'habite (et t’habite aussi)

Près de quinze ans après sa mort, le fantôme de l’écrivain et agitateur Guillaume Dustan continue de nous hanter, et inspire une nouvelle génération désireuse de s’en emparer en faisant vivre ses films, inconnus du grand public.

par Matthieu Foucher
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22 Mai 2019, 8:40am

Je ne me souviens pas précisément de quand ni comment j’ai lu le nom de Guillaume Dustan pour la première fois, mais je me rappelle très bien de ma découverte de sa page wikipédia, comme de l’effet qu’elle a eu sur moi : de manière quasi frénétique, j’ai regardé toutes les interviews de lui que j’ai pu trouver sur YouTube et, comme soudainement envoûté, suis tombé dingue du personnage avant même d’avoir lu ses livres. Il y avait quelque chose de puissant dans ce regard, dans cette intensité et ce sens de la provocation, un éclat fou et dangereux qui m’a séduit instantanément. Quand, quelques mois plus tard, j’ai enfin mis la main sur Dans ma chambre, premier tome de la trilogie qui l’a propulsé instantanément au panthéon des écrivains gays maudits, j’ai été captivé dès les premières lignes, happé par ce récit brutal, à la fois cru et désenchanté, d’un garçon dans sa vingtaine persuadé qu’il va bientôt mourir : séropositif depuis ses 24 ans à une époque où ce mot était synonyme d’un avenir plus qu’incertain, ex-énarque haut fonctionnaire le jour et clubbeur effréné la nuit, Dustan brûle ce qu’il pense être les dernières années de sa vie dans une danse fiévreuse et sinistre mêlant drogues dures et sexe extrême.

Ma vie ne ressemblait pas tellement à la sienne et je n’avais pas tellement envie qu’elle lui ressemble, mais j’avais besoin de me nourrir de sa rage plus que de marcher dans ses pas. Je me suis construit avec et contre lui, le lire m’a donné de la force et surtout un mot pour pouvoir me dire, m’affirmer face au mépris du monde : pédé, pédé, pédé – car à l’époque je n’avais pas envie d’être gay, gay qui rime avec s’il-vous-plaît , ne me sentais ni gentil ni joyeux mais plutôt furieusement pédé, pédé comme dans tout-faire-cramer. Puis, j’ai découvert l’autre Dustan, celui de Nicolas Pages et de Génie Divin, théoricien gay du sexe, de la drogue et du dancefloor mais aussi de l’écriture, de la cuisine et de la vie quotidienne, plus hédoniste et plus enjoué, plus politique et prophétique aussi, et il a continué de m’accompagner, pour ne plus me quitter depuis.


Pour de nombreux jeunes gays qui, marqués par des représentations très majoritairement négatives, ont manqué de modèles désirables, Dustan reste aujourd’hui encore une icône rare et fascinante : « Dès le tout début de Dans ma chambre , ça a été comme une naissance : je me suis dit “en fait j’existe dans la littérature” » confie Hugues Jourdain, comédien et metteur en scène de 26 ans qui, depuis décembre 2018, a adapté le roman en un seul en scène. « Quand je lis les autres écrivains gays, je ne retrouve jamais un truc aussi impertinent, sulfureux, cynique, et aussi drôle » explique le jeune metteur en scène dont la pièce jouera à nouveau au Petit Saint Martin à partir du 25 mai, avant d’ajouter : « C’est une figure positive : même si j’adore Hervé Guibert, il y a toujours quelque chose de tragique derrière. Mais jamais il n’y a chez Dustan quelque chose de victimisant. Même quand il parle du sida, il dit qu’il est malheureux mais ça le rend excitant ».

« Il y a quelque chose de transgressif à aimer Dustan, parce que les vieux n’aiment pas trop et ne sont pas contents qu’on le ressorte : on a essayé d’enterrer sa parole et son œuvre parce qu’il parlait du sida et de la capote d’une manière dont on ne voulait pas entendre parler. »

Considérant l’écrivain comme sa seule véritable idole, Hugues Jourdain a trouvé chez lui une « littérature de la confrontation » appelant à l’écoute du corps et à une liberté totale, et débarrassée de la honte : « Pour moi la sexualité a toujours été liée à la honte » confie Hugues Jourdain : « Lui, montre que c’est du plaisir, qu’on peut en parler très librement : il a un pouvoir libérateur. » Vingt ans après ses premiers écrits, alors que la sidération produite par l’épidémie commence à s’estomper et que le contexte actuel, marqué par l’apparition de la PrEP, rend plus audible les récits faits par Dustan de la sexualité gay, une nouvelle génération semble déterminée à faire revivre l’écrivain. « Il y a quelque chose de transgressif à aimer Dustan, parce que les vieux n’aiment pas trop et ne sont pas contents qu’on le ressorte : on a essayé d’enterrer sa parole et son œuvre parce qu’il parlait du sida et de la capote d’une manière dont on ne voulait pas entendre parler. Mais maintenant on a envie de connaître cette époque-là et c’est le meilleur témoignage » explique le jeune metteur en scène. Ancrés dans la fin des années 90 et marqués par un point de vue situé (celui d’un homme gay devenu adulte en pleine crise du sida), les livres de Dustan continuent de toucher même bien au-delà de la communauté gay : « Ce qu’il a d’universel, et ce qui me bouleverse chez lui, c’est le sentiment de solitude, d’avoir peur de ne plus pouvoir aimer. Hétéro ou homo, c’est l’auteur qui en parle le mieux » tranche Hugues Jourdain.

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Guillaume Dustan, Enjoy (back to Ibiza), 2001, vidéo DV, 103’ © G.D.

Et en effet, quel qu’en soit le lecteur, l’oeuvre de Guillaume Dustan laisse souvent une empreinte profonde sur ceux qu’elle « vampirise », provoquant « beaucoup d’émancipation » et bousculant la perception du quotidien, témoignent Olga Rozenblum, Julien Laugier et Pascaline Morincôme, respectivement productrice, commissaire d’exposition et chercheuse (qui, travaillant ensemble sur l’écrivain, ont demandé à répondre d’une seule voix) : « Dustan s’est toujours demandé comment sortir des formes pré-établies, attendues et existantes d’écriture au sens large, comment on fait pour aller ailleurs et s’autoriser à aller ailleurs, et comment on se met dans un état qui nous permet d’aller ailleurs ».

Considérant l’oeuvre de Dustan comme « une oeuvre totale » mêlant littérature, performances médiatiques et cinéma, le trio a décidé d’exhumer les films de l’écrivain lors d’une rétrospective inédite à cheval entre Treize, le Centre Pompidou et le Luminor du 29 mai au 30 juin. Produits à la fin de sa vie et inconnus du grand public, les films expérimentaux de Dustan, réalisés à l’aide d’une petite caméra au poing, sont en grande partie tournés-montés en direct : en guise de montage, l’écrivain s’amuse parfois à revenir en arrière sur la cassette pour y insérer de nouvelles scènes, ou à mettre de la musique, l’arrêter et la reprendre pour y faire une bande-son en live. Pour les trois acolytes, c’est cette « écriture du direct » propre à l’écrivain qui explique l’intemporalité de son oeuvre : bien que, selon ses propres aveux, l’époque racontée par Dustan soit à de nombreux égards révolue, c’est ce rapport de l’auteur au présent qui le rend en partie immortel. « Dans la manière dont il aborde les questions politiques, de genre ou philosophiques, c’est sa façon de voir comment le présent se construit, comment on l’enregistre ou pas, qui fait qu’il est toujours d’actualité, toujours présent, au temps présent » conclue le trio.

Près de quinze ans après sa mort, malgré les efforts pour effacer son souvenir, l’absence-présence de Dustan continue de nous hanter, et que nous le voulions ou non, conscients ou non, gays ou non, nous en sommes forcément, d’une façon ou d’une autre, les héritiers.

Dustan était beau. Dustan était grisant. Dustan était drôle. Dustan était fou. À la fois génial et dérangeant, provocateur et irritant, radical et orgueilleux. Parfois brillamment visionnaire, parfois tout à fait à côté de la plaque. Parfois révolutionnaire et parfois extrêmement questionnable. Il était le produit tourmenté d’une époque particulièrement brutale que nombre d’entre nous n’ont pas connu. Parler de Dustan et vouloir faire connaître son oeuvre, ça n’est donc pas forcément, contrairement à ce que certains veulent faire croire, valider toutes ses élucubrations littéraires et ses agitations médiatiques, mais se laisser habiter par lui et par toutes les contradictions de celui qui un jour aurait dit « J’ai toujours été pour tout être », phrase devenue son épitaphe : plutôt que de détourner le regard, apprendre à vivre avec nos fantômes ; « être dans un état crépusculaire » (dans les mots de Dustan encore) et se nourrir des écrits de nos aînés, avec l’oeil bienveillant et critique que le temps offre aux héritiers.

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