5 ciné-claques françaises oubliées des années 1980

Petit inventaire des perles provoc de l’Hexagone. Chapitre 1 : la décennie 80.

par Julien Homere
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15 Avril 2019, 9:11am

Alors que Camille Claudel de Bruno Nuytten ressort en salles ce mois-ci, i-D s’est replongé dans la période bénie des coupes mulets et de Desireless : les années 1980. Un temps où le cinéma français voit le reflux de la Nouvelle Vague avec la mort de son leader François Truffaut et l’éclatante gloire de son principal opposant, Maurice Pialat. On est dans un creux, une période qui digère encore les avancées esthétiques des seventies avant le fracas du cycle « Tous les garçons et les filles de mon âge » du début des années 1990. Ça n’empêche pas Philippe Clair, Aldo Maccione et Jean-Marie Pallardy de nous offrir des fleurons glorieux du nanar made in France tels que Plus beau que moi, tu meurs ou White Fire – Vivre pour survivre. Mais ce serait trop vite oublier les pépites inclassables qui sommeillent sur les étagères crades des vidéo-clubs, entre les films de festoches prestigieux et des Jean Rollin bien Z tournés à Coye-la-Forêt. Bouquet garni en 5 films.

Baxter de Jérôme Boivin (1989)

C’est le moment 30 millions d’amis. On est en 1989. Jacques Audiard n’a pas encore sorti son premier long, Regarde les hommes tomber et se fait encore la main en tant que scénariste. Avec Jérôme Boivin, ils signent une adaptation du roman Hell Hound de Ken Greenhall, récit à la première personne d’un bull terrier sociopathe dans une banlieue pavillonnaire. Avec ce point de départ, le film se pose en OVNI du cinéma français. Encore aujourd’hui, il reste un tour de force par sa capacité à humaniser, à travers une simple voix-off et un découpage précis, un petit toutou à sa mémère. Fomentant sa haine humaine grandissante, Baxter passe de proprio en proprio (une vieille dame seule, un couple de jeunes parents) jusqu’au foyer d’Eric, un petit garçon fan d’Hitler. Sadique et violent, il abuse du chien jusqu’au point de non-retour. Chez Miyazaki, la beauté vient du regard mélancolique d’un enfant et d’un animal sur le monde. Chez Boivin, les deux révèlent ce qu’il regorge de pire. Un film trauma comme on en fait plus.

Beau-Père de Bertrand Blier (1981)

Attention, on parle ici d’un film sélectionné à Cannes, signé par le réalisateur des Valseuses. Durant sa carrière, Blier a souvent été taxé de misogyne mais comparé à toutes les injures reçues pour Calmos, celui-là fut curieusement épargné. Encore plus incompréhensible lorsqu’on pitche le concept qui a tout pour attiser les flammes de l’Enfer et mille malédictions. Patrick Deweare y joue Rémi, un pianiste raté dont la petite amie meurt dans un accident de voiture. La fille de cette dernière, Marion (Ariel Besse), 14 ans, s’installe chez Rémi et les deux tombent amoureux. Difficile de ne pas franchir la ligne jaune avec ce point de départ Lolita-friendly. Beau-Père ne se gêne pas et enchaine une poignée de scènes scandaleuses, tant par ce qu’elles montrent que ce qu’elles suggèrent. Et le malaise atteint des sommets dans un final aussi cynique que fataliste qui parachève ce gros droit d'honneur du cinéma. On juge les grands films, en partie, à l’impossibilité de les copier. Blier met avec Beau-Père la barre très haut niveau provoc. De quoi faire suer un Lars Von Trier.

Paradis pour tous d'Alain Jessua (1982)

Dans Paradis pour tous, Patrick Dewaere interprète Alain, un suicidaire qui retrouve goût à la vie après un « flashage », une expérience clinique expérimentale. Même s’il n’est plus dépressif, le traitement a un effet secondaire terrifiant : il devient insensible aux émotions. Transformé en assureur hors pair, il gravit les échelons de la société, couvert de gloire professionnelle alors que sa vie sentimentale se délite. On retrouve ici un des plus grands moments de malaise de l'histoire du cinéma français. En effet, Patrick Dewaere s’est suicidé le 16 juillet 1982, soit un mois avant la sortie en salle du film. Vingt-sept ans plus tard, il y a quelque chose de très interessant à revisionner le film tant il ressemble à un pastiche prémonitoire de l’ère Macron – un remake avec Alexandre Benalla serait à ce titre du plus bel effet. Dans Paradis pour tous, Alain Jessua formule un cauchemar calme, d’autant plus terrifiant par sa tranquillité. Aux antipodes de son pop Jeu de massacre, le réalisateur réussit, avec un casting cinq étoiles, une œuvre somme sur l’aliénation moderne, que n’aurait pas reniée Philip K. Dick. Un regard froid sur l’horreur et son abysse.

Haltéroflic de Philippe Vallois (1983)

Vous vous souvenez de Cruising de William Friedkin ? Vous savez, ce polar poisseux sur un sérial-killer dans les milieux gays BDSM. Bon, ben on a une variation Cocorico, sortie trois ans après ! Sans Al Pacino et avec une ambiance bien béret / camembert. On y suit l’infiltration d’un inspecteur de police dans la salle de gym privée d’un culturiste soupçonné de meurtre. Au fur et à mesure, il éprouve une fascination érotique pour son suspect, au point de s’éloigner de sa femme et compromettre son enquête. Tourné à Pigalle, Haltéroflic est le chaînon manquant entre les délires psychés de Bertrand Mandico et la poésie sexuelle underground d’un Jean Genet ou d’un Pierre Guyotat. Ce qui donne des scènes tantôt inspirées tantôt fantasques. Si la scène où le culturiste avoue manger ses victimes est glaçante, on rigole en voyant le chef de police se travestir, sans aucune raison, en prostituée pendant les trois quarts de l’intrigue. Pour ceux et celles qui ne captent pas la ref, voici un court extrait de l’excellent La Meilleure Gagneuse de Butters par South Park.

De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau (1988)

Il nous faudra ici séparer l’œuvre de l’artiste car Brisseau a été condamné à de multiples reprises pour harcèlement sexuel sur des actrices. Nous nous limiterons donc à la gloire de son pedigree avec son œuvre abrasive, De bruit et de fureur. Fin des années 1980, le film installe le cinéaste comme une nouvelle tête dans le cinéma français avec sa peinture crue des banlieues à l’abandon, sept ans avant La Haine. Le récit narre le parcours tragique de deux ados paumés, Bruno et Jean-Roger (ouais, on repassera pour les noms), petits délinquants des égouts du monde à Bagnolet. Si vous connaissez Bruno Cremer qu’à travers Maigret, vous allez halluciner. Il campe ici un ex-militaire raciste, violent, beauf et père d’un des ados. Un rôle de composition à contre-emploi qui vaut à lui seul le coup d’œil. En avance sur son temps, De bruit et de fureur résonne encore aujourd’hui par sa modernité et sa rage. Un must dont le récent Divines d’Houda Benyamina est l’héritier direct.

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