qui est etienne jaumet, saxophoniste génial et producteur cinglé de l'électro française ?

Saxophoniste nourri au jazz et aux musiques électroniques, Etienne Jaumet compose sa musique comme un laborantin ferait des expériences. De passage au Worldwide festival à Sète, i-D l'a rencontré.

par Marion Raynaud Lacroix
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15 Juillet 2019, 9:51am

Sète, 29 juin : il fait 38° et sur la scène du Worldwide festival, Etienne Jaumet porte son attention sur les réglages de son « synthétiseur modulaire » - un grand panneau rectangulaire constellé d’entrées de câbles multicolores. Béret vissé sur la tête, chaussettes rayées apparentes, il joue du saxophone, sonde ses synthétiseurs et se tourne parfois vers un chevalet d'où volent des feuilles noircies de gribouillis. Entre basses puissantes, percées de jazz et voix trafiquée, il lève l’index, réajuste ses lunettes et tend l’oreille - le geste pourrait être celui d'un laborantin à la découverte d'une nouvelle formule.

Formé au conservatoire avant de devenir ingénieur du son, Etienne Jaumet n'a, de son propre aveu, « jamais connu de grand succès ». Suffisamment pour se faire un nom, oeuvrer au sein de plusieurs formations musicales (il est membre du groupe de rock The Married Monk et du duo électro Zombie Zombie), et susciter le respect de ses pairs mais pas assez pour renoncer à la liberté de sa musique sur un prétexte marketing. Depuis une vingtaine d'années, du synthétiseur au saxophone, au croisement des sonorités et à rebours de l'idée que le jazz devrait rester figé dans sa grandeur passée, Etienne Jaumet « essaye de nouvelles choses, pour se faire plaisir, ne pas [s]’ennuyer » et infuse - tout particulièrement sur son dernier album - l'espoir que le jazz a encore beaucoup de choses à montrer. Au Worldwide festival, quelques minutes à peine après le passage de Khruangbin, « le groupe qu'[il] attendait le plus et qu'[il] aime encore plus après l'avoir vu jouer », nous l’avons rencontré pour comprendre comment il s’y prenait pour être sur tous les fronts et ne jamais s’ennuyer.

Tu as joué cet après-midi au Worldwide et reviens ce soir pour assister aux concerts. Quel est ton lien à ce festival ?
C'est un festival que j'ai d'abord connu par sa réputation : la programmation est exigeante et ça fait longtemps que j'espérais y jouer un jour. J’y suis venu pour la première fois l'année dernière avec James Holden, que j'accompagnais au saxophone sur la scène du Théâtre de la mer, j’en garde un souvenir magique. C’est un festival qui a une forte connexion anglaise : ça s'est atténué avec Internet mais les Anglais ont une culture musicale beaucoup plus développée qu'en France. Ils ont une ouverture d'esprit qui fait qu’ils sont capables d’aimer différents styles de musique, et je crois que c'est ce qui fait la richesse d'un festival comme le Worldwide.

Ta musique croise différents genres et s'empare notamment du jazz, qui fait peu l'objet d'expérimentations en France. Comment tu t'es autorisé à ce mélange ?
Autoriser, ça voudrait dire que j'ai forcé les choses. En fait non, j'ai plutôt laissé les choses venir à moi. Le fait de jouer du saxophone m'a mené vers le jazz. Mais je ne me sentais pas assez fort pour jouer un album solo au saxo ou pour monter un groupe de jazz. Je me suis dirigé vers d'autres instruments que je trouvais plus faciles à jouer, avec une approche du son qui me correspondait. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse un disque de jazz parce que ça a toujours été mon fantasme, je voulais montrer que c'est une musique qui peut être jouée autrement qu’à travers le format contrebasse, batterie, piano et saxo, qu'on peut se l'approprier. C'est pas évident, surtout du côté des fans de jazz qui ne comprennent pas forcément la musique électronique. Il y a encore beaucoup de choses à faire avec le jazz.

Tu as été formé au conservatoire. Comment est née ta passion pour la musique ?
Quand on avait 11 ans, mes parents nous ont proposé, à mon frère et à moi, de jouer d'un instrument de musique. Mon frère a choisi la trompette et moi le saxo. Ça me plaisait, j'ai beaucoup travaillé mais la musique ne me semblait pas forcément accessible professionnellement. J'ai donc écarté l'idée de devenir musicien assez rapidement parce que je ne me sentais pas assez fort. Et puis j'avais un tel amour de la musique que je ne me voyais pas jouer celle des autres et faire des choses qui ne m'intéressaient pas. J'ai donc appris le métier d'ingénieur du son, qui m'a permis d'accompagner des groupes. Et les choses se sont précisées naturellement. Mais c'est un peu par hasard que je suis devenu musicien.

Ton parcours académique diffère de celui qu’empruntent la plupart des artistes aujourd’hui. Quel regard portes-tu sur le fait que maintenant, n'importe qui puisse faire de la musique dans sa chambre ?
C'est super, parce que ça a rendu la musique accessible, les instruments sont moins chers. Mais en même temps, c’est un système dans lequel il est beaucoup plus dur de se démarquer. Et puis il y a cette quête constante de nouveauté. C'est bizarre, j’ai l’impression qu’on fait instinctivement plus confiance à des jeunes qu'à des anciens musiciens qui ont déjà plusieurs albums derrière eux. Aujourd'hui, un groupe peut devenir énorme et disparaître en un ou deux ans. Il y a une espèce de fugacité, d'évaporation des artistes qui me fait un peu peur.

Comment te positionnes-tu dans ce paysage là ?
Ma chance - désolé je parle comme un vieux con - c'est que je n'ai justement jamais eu beaucoup de succès. J'ai pris mon temps, j'ai cherché, tout seul, pour le plaisir. Sans me dire que j’allais faire un truc nouveau mais pour travailler sur moi-même, sur mon rapport au son, aux instruments, à ce que je pouvais en faire. C'est à mon sens ce qu'il manque aujourd'hui : le fait de prendre le temps de se plonger dans une pratique et, pourquoi pas aussi, dans une discipline. Aujourd'hui, il suffit d'un logiciel pour produire un morceau en très peu de temps. Bâtir une carrière est quelque chose de plus compliqué, c’est une recherche artistique qui demande énormément de temps et d'échecs - et j'ai l'impression qu'on ne permet plus l'échec. Je suis pas dans une espèce d'idéal mais dans une démarche de plaisir personnel : j'ai pas envie de m'ennuyer donc j'essaie de faire des choses différentes à chaque fois.

Aujourd'hui, si tu devais donner un conseil à quelqu'un qui souhaite faire de la musique sa vie, qu'est-ce que tu lui dirais ?
Il n’existe pas de recette dans la musique. Le meilleur moyen de marcher, c'est de faire quelque chose de personnel, de se baser sur le plaisir, de ne pas trop réfléchir : le succès peut arriver de façon tellement imprévisible qu'il peut repartir de manière tout aussi imprévisible. Les éléments qui font que tu réussis ou que tu échoues, tu ne les maîtrises pas. Donc si tu ne te fais pas plaisir, tu as tout perdu !

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