la musique de skinny pelembe ne se définit pas (et c'est mieux comme ça)

De passage au Worldwide festival à Sète, nous avons rencontré le musicien londonien dont le modèle ultime serait un «  Neil Young producteur de dancehall et fan de hip-hop ».

par Micha Barban Dangerfield
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17 Juillet 2019, 10:21am

Personne n’est véritablement parvenu à identifier le son de Skinny Pelembe. Et c’est peut-être mieux comme ça. Plus il avance, plus ses compositions consolident son énigme. Né à Johannesburg, élevé tout près de Doncaster et accompli à Londres, cet artiste de 28 ans agence des nappes psychédéliques sur des beats presque dub tandis que sa voix explose dans des incantations rock – comme incontrôlables. Sur scène, c’est tout son corps qui s’y met, animé par une forme d’urgence adolescente.

Son intégration au sein de la famille artistique de Gilles Peterson - le fondateur du Worlwide festival dans le cadre duquel le jeune artiste se produisait ce début d'été - n’a fait que renforcer son nomadisme musical. Il n’appartient à aucun registre ni aucun territoire et son dernier album, Dreaming is dead now, sorti il y a quelques semaines sur le label Brownswood, en est aussi le gage. Composé sur plusieurs années et enregistré à Doncaster avec ses amis de longue date, Dreaming is dead now est un opus on ne peut plus personnel grâce auquel Skinny Pelembe se dessine une place rien qu’à lui. À l’occasion de son passage à Sète sur la scène magique du Théâtre de la Mer pour le Worldwide festival, i-D l’a rencontré pour tenter une dernière fois de le cerner. Mission échouée.

Il est difficile de décrire ton travail sans t'enfermer dans une catégorie et manquer de nuance. Comment te décrirais-tu à quelqu'un qui ne connaît pas du tout ta musique ?

Je ne suis pas le meilleur des musiciens, mais je sais très bien faire quelques trucs. J’ai eu la chance d’explorer tout un tas de terrains musicaux en intégrant des groupes à chaque fois très différents. À force, j’ai appris à faire le lien entre tout ça. Je crois que c'est ce qui me donne quelque chose d’authentique. Mon modèle, c’est un peu Neil Young s’il avait été producteur dancehall et fan de hip-hop.

Toi, tu te souviens du premier style de musique qui t’a donné envie de créer le tien ?

Tu te souviens de l’encyclopédie à l’ancienne Encarta ? Le labyrinthe, les quizzs… Dans les paramètres on pouvait choisir des musiques d’ambiance. Le choix n’était pas hyper large : il y avait de la bluegrass, du Johnny Cash… 7 musiques en tout et pour tout. Je me souviens que je me suis dit : « bon bah voilà, c’est donc ça la musique. » Ça m’allait très bien au fond. Mon grand frère a eu une énorme influence musicale sur moi aussi. Il a dix ans de plus, donc grâce à lui j'ai écouté Blackmoon quand j’avais 4 ans. Mon père n’aimait pas tellement que j’écoute des trucs comme DMX, du coup je devais me planquer dans la buanderie, au milieu des chaussettes et t-shirts sales pour ne pas qu’on me voit. J’étais comme un fou.

Ton album est sorti il y a quelques semaines. Comment te sens-tu aujourd’hui, avec un peu de distance ?

Faire un album, c’est une expérience dont je n’avais jamais soupçonné l’intensité. Quand je me suis lancé dans le mien, je ne savais pas vraiment ce que je faisais mais je savais que j’avais besoin d’aide. Au début, je voulais travailler avec Paul Littlewood. Je traîne dans son studio à Doncaster depuis que j’ai 13 ans, on sait comment travailler ensemble, on vient tous les deux d'une petite ville et on essaie de créer des choses cool. Mais finalement c’est Malcolm Catto qui a travaillé sur l’album, il avait déjà monté un projet avec Gaslamp killer que j’aime beaucoup.

Tu t’es senti en confiance pour composer ?

Oui vraiment. Ensemble on s’est lancés dans un registre très expérimental, on a tenté des choses jusqu’à ce que je trouve mon chemin. J’avais très peur de me planter mais je me sentais en sécurité. Une seule chose était sûre : je ne pouvais absolument pas renoncer en me disant « bon bah tant pis, j’aurais essayé. » Le fait de travailler avec des gens comme eux s’est transformé en une forme de pression « positive ».

D’un point de vue personnel, dans quel état d’esprit te trouvais-tu à ce moment-là ?

À cette période, je vivais à Londres. Je faisais mille choses en même temps, j'avais 4 jobs, c’est pour te dire... J’en garde un souvenir génial mais je me souviendrais aussi de la boule au ventre qui me suivait partout. Je crois même qu’on la ressent dans l’album. C’est un opus assez doux mais on entend vite que je n’étais pas très heureux à cette période. Quoi qu’il en soit, je suis hyper heureux aujourd’hui et j’ai plein d’idées pour mon prochain album.

C’est vrai que ton album est assez sinueux, tu embarques tes auditeurs dans des moments très aériens avant de plonger dans des limbes beaucoup plus sombres.

Quelques années avant que j’entame cet album, j'ai perdu contact avec mon frère et ma nièce. Certaines chansons ont été composées dans l’idée qu’ils les écouteraient peut-être un jour et comprendraient alors qu’ils me manquaient beaucoup. Nous avons repris contact juste avant que je le termine. Tout ça se ressent dans l’album je crois, et c’est la raison pour laquelle il est composé de sentiments très contradictoires. Je suis content de laisser les plus sombres derrières moi. C’est vraiment digne d’un mec du Yorkshire, ce que je te dis là !

Tu n’as jamais eu peur de t’exposer de cette manière ?

Non, je parle seulement du réel, depuis ma perspective. Le morceau « Blood Relations » m'a permis d'affronter la mort de mon père et de m'en sortir. Au moment où j’essayais de le terminer, j'ai croisé par hasard un vieil ami de Doncaster que je n'avais pas vu depuis des années. Il était saoul comme jamais et a commencé à me déclamer de la poésie. Un texte qu’il connaissait par cœur. J'ai sorti mon téléphone pour l’enregistrer. Je l’ai inclus dans l’album. En fait cet album m’a tout simplement permis de faire mon deuil. Le prochain sera moins sentimental je pense, toujours un peu mélancolique mais plus subjuguant, joyeux et arrogant.

Il y a quelque chose dans l’écoute qui relève presque du rêve éveillé et le titre de l’album est un indice. Comment te sers-tu de tes rêves pour créer ?

Il y a quelque temps, j’ai commencé à écrire mes rêves dès le matin, dans un état de semi-conscience. Je me suis vite rendu compte que c’est le moment de la journée où je suis le plus sincère et vulnérable. Dans mes rêves, je ne peux pas vraiment cacher la vérité. Elle finit toujours par percer les couches de filtres qu’impose l’inconscient. Les images sont vagues mais les sentiments qu’elles provoquent semblent eux très précis. Je fais la moitié du travail en dormant !

J’ai l’impression que t’entourer de gens comme Gilles Peterson, le fondateur du Worlwide t’a permis de trouver confiance en ta musique. Qu’as-tu appris en intégrant son label ?

Avant de le rencontrer, j’ai joué dans beaucoup de groupes, essayé beaucoup de genres. Je crois que j’étais prêt quand je l’ai rencontré. Même si je ne suis pas aussi jazz que les groupes qu’il signe habituellement. Ma musique est un peu plus wannabe Velvet, j’ai trouvé ma place auprès de tous ces gens.

Sur scène aussi tu sembles très bien entouré. Peux-tu nous parler des gens avec qui tu partages la scène ?

Mon groupe est composé de musiciens qui ont tous un niveau bien supérieur au mien. Moi je suis doué pour écrire et composer. Jouer c’est autre chose. Ils font tous partie de l’album, j’ai même dû retirer certains morceaux qui donnaient vraiment l’impression que nous étions un groupe de musique. Je ne cherche plus à faire partie d’un groupe. Je préfère que l’on continue à se situer dans l’entre-deux. Qu’on ne coche aucune case et qu’on ne réponde à aucune formule. Au fond, j’aime pouvoir retrouver ma solitude dès que j’en ressens l’envie.

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Photographie Roddy Bow

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