pourquoi la mode doit se souvenir d'azzedine alaïa

Samedi matin, la nouvelle a eu l’effet d’un coup tonnerre. La disparition d’Azzedine Alaïa, couturier hors pair, sonne le glas d’une époque. i-D rend hommage à celui qui a fait du refus de la compromission sa marque de fabrique.

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20 novembre 2017, 10:44am

« On le croyait immortel tant ses créations sont intemporelles. » C’est par ces mots que le Palais Galliera, qui lui avait consacré une fabuleuse rétrospective en 2013, a rendu hommage samedi à Azzedine Alaïa. Celui que l’on surnommait « Le Petit Prince de la couture » laisse le monde de la mode orphelin.

Originaire de Tunis, Alaïa est arrivé à Paris à la fin des années 1950. Il travaille très brièvement pour Christian Dior (5 jours seulement) et Guy Laroche (deux saisons) puis œuvre pour les garde-robes de personnalités célèbres telles que Louise de Vilmorin (elle disait qu’il avait « des yeux en forme d’escarpin »), Arletty (qu’il considère comme la vraie parisienne) ou encore Greta Garbo (il lui confectionne des tuniques en jersey, des pantalons et de longs manteaux d’homme). Encouragé par son ami Thierry Mugler, il présente en 1979 sa première collection. Le jersey et le stretch dont il drape les corps, font écho à l’École des Beaux-Arts de Tunis où il a étudié la sculpture. « Quand je travaille le vêtement, il faut que ça tourne autour du corps, de profil et de dos », disait-il. Les années 1980 seront celles de la reconnaissance médiatique. Il façonne à même les corps la mousseline, la maille et le cuir, l’une de ses matières de prédilection. « Comme chez Cristóbal Balenciaga, Madeleine Vionnet et Madame Grès - ces couturiers-sculpteurs - c’est le matériau qui indique la robe et non pas le dessin. Parmi tous les matériaux qui sont devenus une signature pour Alaïa, le cuir est très présent. Il a traité le cuir comme on peut traiter du velours, du taffetas ou de la mousseline. Il l’a coupé, malaxé, modélisé », indique Olivier Saillard. Comme le souligne le directeur du Palais Galliera, Azzedine Alaïa est l’un des rares à maîtriser toutes les étapes de la réalisation d’un vêtement : tracer un patron, dessiner à même la toile les formes et les volumes qu’il a en tête, couper les tissus et coudre.

Très admiré par ses pairs, il représente « la souveraineté de la création » poursuit ce dernier. Affranchi des rituels et des institutions, il défile depuis les années 1990 quand il le souhaite et surtout quand sa collection est prête. En juillet dernier, il intégrait à nouveau le calendrier de la haute couture parisienne après 6 ans d’absence – soit une éternité dans le monde de la mode. Azzedine Alaïa n’a jamais cédé au rythme des tendances, préférant interroger, au fil des années, les « transformations silencieuses » de nos modes de vie et de nos vêtements. « Je fais des vêtements, les femmes font la mode… », disait-il. Les mannequins et amies qu’il a révélées - comme Naomi Campbell (qui l’appelait affectueusement « papa »), Stephanie Seymour, Linda Spierings, Linda Evangelista ou Yasmin Le Bon - sont ses plus fidèles admiratrices. Il a habillé Grace Jones, Tina Turner, Rihanna, Michelle Obama et tant d’autres. Monsieur Alaïa a fait rimer robes sensuelles et charnelles avec empowerment féminin. Avec sa couture, les femmes sont belles, puissantes, un brin dangereuses. Ses fourreaux en stretch épousant les corps de Farida Khelfa, Iman, Veronica Webb ou encore Naomi Campbell sont immortalisés par Jean-Paul Goude et Jean-Baptiste Mondino. La recherche de la perfection - dans la coupe, le tombé, le travail des matières - est une obsession chez ce travailleur infatigable. Précurseur, il utilise en 1991 l’imprimé pied-de-poule de Tati dans sa collection et crée dans la foulée une série de pièces pour l’enseigne. Bettina, invitée au mariage d’Elizabeth Taylor dans la propriété de Michael Jackson en Californie, porte un sac Tati signé Alaïa. « Les photographes ne cessaient de mitrailler son sac qui était ma création pour Tati. En plus, ils se demandaient quel lien cela pouvait avoir avec le cinéaste Jacques Tati », racontait le couturier.

Passionné d’art contemporain et de design (Julian Schnabel, Marc Newson, Jean Prouvé), se sentant proche de l’architecture (Jean Nouvel, Claude Parent), fasciné par la danse (il a notamment créé en 2013 les costumes du ballet, Les Nuits, du chorégraphe Angelin Preljocaj), Azzedine Alaïa traversait les disciplines. C’est au 18 Rue de la Verrerie, dans le Marais, que se trouvait la résidence du couturier mais aussi son hôtel (3 chambres seulement pour recevoir ses proches), sa galerie, sa boutique et ses ateliers, un lieu convivial où se retrouvait sa communauté créative, sa famille. Avec sa galerie (ouverte au public et à l’entrée gratuite), Azzedine Alaïa a invité nombre d’artistes à présenter leurs œuvres : Pierre Paulin, Andrea Branzi, Claude Parent, Luigi Serafini, Carla Sozzani, Pierre Guyotat et bien d’autres. Des amis ou des coups de cœur. Comme le disait Donatien Grau, conseiller à la galerie : « chez le couturier, l’humain est au cœur de la pensée et cela passe par un refus de la compromission ». Il a passé sa vie à défendre la liberté de créer, loin de toute parade médiatique, comme protégé des injonctions de notre époque : l’immédiateté, la célébrité, la soumission. Discret, accordant peu d’interviews, Azzedine Alaïa, comme les grands auteurs, laisse derrière lui une œuvre qui n’aura de cesse d’inspirer la nouvelle génération de créateurs.