kekra, le plus grand mystère du rap français

Le rappeur de Courbevoie sort aujourd'hui Vréel 3, son sixième projet en deux ans, le plus abouti et la preuve que sous le masque, il n'y a que la musique qui nous intéresse.

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nov. 23 2017, 12:01pm

« Tout est dans ma musique. Vous ne cherchez pas assez. J’utilise des mots, je fais des phrases, pas besoin d’être un génie. C’est pas de ma faute si vous passez à côté. » Depuis ses débuts en 2015, Kekra est un mystère qu’on a envie de percer. Un rappeur masqué dont l’âge et le visage restent encore un mystère. C’est humain, non, d’avoir envie de voir ce qui se cache derrière le rideau ? Mais avec l’artiste de Courbevoie c’est peine perdue. Le rideau est un mur de béton et ce n’est pas si grave. Ce jour-là, l’artiste qui se fait rare en interview s’épanche avec une vivacité d’esprit ponctuée de grosses lattes sur la clope, mi-amusé mi-agacé : « si j’avais voulu raconter ma vie, je serais devenu écrivain. » Tout est dans la musique, les paroles ou son hashtag préféré, #PATIENCEISTHEKEY.

Pourtant, en deux ans d’une carrière déjà bien remplie, Kekra aura à peine eu le temps d’être patient. « Quand je regarde où j’en suis aujourd’hui, j’y crois pas. On dirait une blague, parfois, un scénario de série B où les choses s’enchaînent beaucoup trop facilement ! Parfois je trouve même ça trop facile, sans arrogance. » Parce que si une chose est claire, c’est bien que « rien n’est calculé ». Longtemps, Kekra s’est présenté comme fan avant même de se considérer comme un rappeur. On l'a souvent entendu dire qu'il était arrivé là par hasard, sans trop pousser. Comme un mec qui fait du rap parce qu’il s’est rendu compte qu’il était fort dans la discipline, mais qui s'en fout un peu. Prêt aux projecteurs mais désireux de conserver sa vie et son identité loin d’eux. « Pour garder l’anonymat, il faut les épaules. C’est pas une blague de mon côté. » Parfois on se demande si Kekra n’a pas peur de voir ses fans sillonner le bitume de Courbevoie à sa recherche. Sans crainte : « Localement, on a des calmants... »

Pour ceux qui s’arrêtent au masque et pensent la chose comme un gimmick, la musique est là pour contrer l’argument. Aujourd’hui, Kekra sort Vréel 3, son sixième projet en deux petites années, et assurément le plus abouti. Un nouvel album qui s’ouvre sur un hymne triomphant à la réussite, « Charbonné ». L’un des morceaux les plus addictif et « radiophonique » du rappeur. « Toi tu dis radiophonique, c'est ton choix. Moi je vois ça comme des mémoires. Des échos de morceaux que j'ai pu kiffer à une époque de ma vie. Les sons comme ça, je les fais pour motiver les gens, et c'est pas avec des bruits de flingues que je vais le faire . » Et ça marche : on y retrouve ce qui faisait déjà le sel de « 9 Milli », tube implacable de Vréel 2, cette manière d’enrober des paroles crues d’une instru dansante et paradoxale.

En peu de temps, Kekra a trouvé sa marque, sa patte, sa place dans le rap français. Un peu à la marge. Ce mélange de mystère, donc, mais aussi et surtout d’un rap pointu, d’instrus de qualité et d’un flow dont on ne vante pas assez les mérites. Aussi virtuose qu’il paraît simple à nos oreilles. Sur Vréel 3, les morceaux « Distances » ou « Tout Seul » en sont des exemples frappants. Kekra, c’est aussi une gestion de l’image, du rêve distribué en clips tournés au Togo, aux Bahamas, au Japon ou en Thaïlande. « Il y a des gens qui ne peuvent pas voyager, et moi je suis là pour ça. J'ai envie de pousser les gens à dépenser leurs sous dans un billet d'avion, plutôt qu'un scooter. Parce que ton destin est peut-être là-bas. » Dans la vidéo d’ « Intermission », le rappeur salue A$AP Rocky et fume un blunt avec le trio Migos, de quoi faire naviguer encore un peu plus les fans qui se questionnent sur l’aura et le bras long de rappeur masqué.

Kekra est à part, il l’a souvent répété : il ne connaît personne dans la musique. Ça n’est pas son milieu. Alors quand on lui demande d’où et comment il regarde la recrudescence du rap français dans les esprits, les charts et les médias, la réponse est en cadence : « Moi je ne la vois pas. Je vois Walou. Déjà le concept de musique française me saoule, je trouve ça ringard. Et puis j’ai l’impression qu’aujourd’hui t’es obligé d’écouter du rap. Ça s’est inversé. Avant les gens avaient honte, aujourd’hui c’est limite si t’as pas le droit d’écouter autre chose. » Le « renouveau » du rap français, alors ? « Dans ‘’renouveau du rap’’, il y a ‘’re’’, et moi j’étais pas là avant. » La carrière de Kekra a encore l'âge d'être nouvelle et elle a maintenant Vréel 3 en plus pour convaincre ceux qui en doutaient qu'il est plus qu'un masque et des lunettes de soleil. Mais de toute manière, « je m'en fous de la reconnaissance, ce que je veux c'est l'argent. Il y a trop de gens qui cachent leur envie d'argent derrière l'envie de reconnaissance. » Kekra ne cache rien, tout est dans la musique.

Photographie Christoph Wohlfahrt


Crédits

Photographie : Christoph Wohlfahrt

Texte : Antoine Mbemba