voici les 10 finalistes mode du festival de hyères

Pour sa 34 ème édition, le jury du Prix mode du festival de Hyères, présidé par la créatrice Natacha Ramsay-Levi, a sélectionné 10 finalistes. On vous les présente.

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18 Février 2019, 9:44am

Voici dix collections avec des points de vue tranchés sur la société, fruits de réflexions profondes sur la façon dont on vit, dont on s’isole parfois, dont on se protège des autres, de plus en plus souvent. La réponse à l’agressivité latente qui nous entoure ? De la douceur avec des vêtements/caresse, une invitation à l’introspection avec des vêtements/enveloppe, des créations de mondes parallèles avec des pièces pour somnambules, des interrogations sur l’identité à travers des créations dédoublées, détriplées – multicouches, à tiroirs. Nous voici face à dix discours riches, fouillés, sans usage monolithique de la pensée. Les créations fourmillent de métaphores, d’allégories, de symboles cachés. Un mot d’ordre : la subtilité. Ces réflexions philosophiques, sociales, engagées, s’appuient sur des artistes - comme la danseuse-poétesse Valentine De Saint-Point exhumée par Milla Lintilä. Rarement le rôle social du vêtement n’avait été autant questionné, analysé, remis en question. Il est frappant de constater que les vêtements sont avant tout pensés pour nous protéger, nous abriter des secousses extérieures. On ne se montre pas au monde, on s’en protège. Les designers n’hésitent pas à explorer leurs racines comme la russe Yana Monk qui rend hommage aux Nenets, ces éleveurs de rennes de Russie ou l’irlandaise Róisín Pierce qui revient sur l’histoire du couvent de la Madeleine. La pensée nourrit le design et inversement. Le Festival d’Hyères montre une fois encore qu’il est indispensable – non seulement pour mettre en avant de jeunes talents, qui vivent de et pour la création mais aussi pour prendre le pouls de la société.

Lucille Thièvre, France (collection femme)

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Diplômée de la Chambre syndicale de la couture parisienne depuis 2013, la française Lucille Thièvre a fait ses armes chez Hermès et Givenchy. Aujourd’hui designer freelance, elle a développé sa première collection pour le Festival dans son studio situé au sein de l’artist-run space « Wonder Liebert », à Bagnolet, échangeant avec les artistes et artisans qui l’entourent. « Tout a commencé par un pèlerinage sur le sol de mon enfance. Un retour sensoriel dans l’environnement sauvage et les ruines médiévales de la campagne corrézienne », indique la créatrice. L’occasion de se replonger dans les « placards de la maison familiale, remplis de vêtements kitsch et baroques de la fin des années 80 », poursuit-elle. La collection est sensuelle, oscillant entre jersey et velours. « Je les ai choisis pour la douceur et la lumière qu’ils attrapent. Le tissu est en tension autour du corps, l’entoure sensuellement en se plissant avec des élastiques, créant une sorte d’effet organique. J’aime que mes vêtements soient une métaphore de la caresse, qu’on s’y sente bien et entouré ».

Tsung-Chien Tang, Taïwan (collection homme)

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Tsung-Chien, originaire de Taïwan, a étudié à l’école Duperré. Sa collection est l’histoire d’un personnage, mal réveillé, à moitié somnambule qui vit dans un monde parallèle – « un guerrier du rêve qui combat la réalité ». Le designer a sourcé des dizaines de tissus d’ameublement et réalisé des patchworks comme des collages de morceaux disparates de matières, de couleurs, de textures. Toutes les pièces sont asymétriques, tout simplement parce que « la perfection est moche », déclare le designer. Les formes sont exagérées, déconstruites, l’esprit romanesque. Tsung-Chien est un doux rêveur, il imagine des « vêtements émotionnels » qui questionnent la « fragilité masculine ». Les broderies affluent, elles sont d’organza, de cristaux, de brocart. Spécialisé en créations textiles, Tsung-Chien a travaillé pour le designer Wilfried Lantoine puis auprès de la galerie Diurne à Paris, créateur de tapis de luxe artisanal. Sa collection se situe à la frontière de la mode, de l’art, du design textile et de la décoration intérieure. Tout est très instinctif : « ça sort du cœur », conclut-il.

Enikova Dita, Lettonie, collection femme

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Dita est diplômée de l’Académie des beaux-arts de Lettonie et travaille aujourd’hui à Riga auprès de la créatrice Agnese Narnicka qui a fondé la marque One Wolf. Dans sa collection, la créatrice questionne l’identité nordique, avec un intérêt porté aux vêtements de travail des pêcheurs locaux. On en perçoit la trace dans les grandes capuches/cagoules qui masquent le visage, les pantalons aux franges virevoltantes et les capes XXL façon filet de pêche. La collection raconte la culture nordique « toujours considérée comme introvertie et contraire aux normes dominantes de la société moderne telles que l'extraversion, la précipitation sans fin et la pression sociale », explique la créatrice. La collection est baptisée « Avoiding the void » et nous encourage à « briser notre vide intérieur, pour mieux revendiquer notre identité ». Les constructions alambiquées, mi streetwear mi-classiques, interrogent la frontière entre vêtements portables et non portables, dans des tons inspirés des environnements industriels tels que la rouille, le noir charbon et le gris graphite.

Yana Monk, Russie (collection homme)

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Yana Monk est née à Moscou, dans une famille de commerçants de fourrure. Elle a étudié la mode à l'Académie Gerrit Rietveld à Amsterdam. Sa collection est inspirée d’un voyage dans le district autonome des Nenets, éleveurs de rennes du grand Nord de la Russie. « Nous sommes devenus des nomades dans un monde globalisé à la recherche de modes alternatifs pour s'isoler, prisonniers des désirs et de la mémoire collective des autres », souligne la créatrice. Grands manteaux à capuche/masque comme des habitacles de protection, sacs gonflés intégrés aux vêtements créant des excroissances de tissu, drapés façon micro-tentes à porter sur soi : les vêtements se font carapaces anti-coups. « J’ai voulu offrir une consolation aux âmes modernes en évoquant un sentiment d'intimité dans mes vêtements », conclut-elle.

Milla Lintilä, Finlande (collection femme)

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Milla est née à Helsinki et a étudié à l’Université Aalto, avant d’étudier la création textile à Kyoto. Elle a travaillé pour Alexander McQueen, Balenciaga, Paco Rabanne et actuellement pour Atlein. Elle met l’accent sur le drapé, le tricot et le jersey. Sa collection s’inspire de deux ouvrages signés de l’artiste française Valentine de Saint-Point : Manifeste de la femme Futuriste et Manifeste de la Luxure. Danseuse, penseuse, poétesse (elle était la petite nièce de Lamartine), expérimentatrice (elle fut la confidente de Rodin), l’artiste interrogea la sexualité féminine dans une trilogie romanesque, fut responsable de « l’action féminine » au sein du mouvement futuriste, révolutionna la chorégraphie, se passionna pour la théosophie. « J’ai exploré le genre et l’idéal de la féminité à travers une collection de tricots unisexes. C’est surtout le travail de la chorégraphe et danseuse qui m’a inspirée ». Du tricot léger, ambré de lurex, traité comme du flou, avec des ouvertures sur la peau, sur les hanches, reliefé, texturé : la collection dévoile une approche inédite de la maille.

Christoph Rumpf, Autriche (collection masculine)

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Christoph a grandi en Styrie (Autriche) et étudie actuellement à Vienne à l'Université des arts appliqués. « Ma collection est construite autour de l'histoire d'un petit garçon qui a grandi dans la jungle, sans présence humaine. On découvre plus tard qu’il s’agit d’un prince perdu et qu’il a beaucoup de mal à assumer ce rôle lors de son retour dans la vie en société. J’ai voulu montrer le contraste entre le rôle premier des vêtements (la protection) et ce qu’ils signifient aujourd’hui (la représentation de soi) », explique le designer qui ne conçoit pas la mode sans histoire, sans personnage. « Je veux que les gens deviennent quelqu'un d'autre quand ils portent mes vêtements ». Une partie de sa collection a été créée à partir de tissus recyclés. « J'ai utilisé des matériaux d'occasion, chinés aux puces. J’ai ainsi assemblé, par exemple, de vieux tapis, des rideaux, des tissus usagés. J'ai également utilisé d'anciennes pièces de danse du ventre comme bijoux. Je suis en train de trouver le moyen de créer une mode plus durable ».

Tina Schwizgebel, Suisse (collection homme)

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Tina a obtenu un Bachelor en Arts visuels à l'Ecole cantonale d’art de Lausanne, puis un Master à la HEAD de Genève en section design mode et accessoires. En voyage à Berlin, elle se passionne pour le tatouage et apprend à tatouer elle-même. Sa collection baptisée « Inked » cherche à transposer le processus de tatouage dans les vêtements, de la naissance de l’idée jusqu’à sa finalisation. « C’est moins l’aspect décoratif qui me fascine dans ce domaine que l’idée de marquer dans sa chair un moment de sa vie. J’ai fait le parallèle avec le mouvement du « home made tatouage », qui ne vise pas à réussir le dessin parfait mais juste à expérimenter ce moment spécial, dans l’optique du corps désacralisé. Comment faire en sorte que le vêtement, éphémère par essence, exprime de la même manière l’importance de cet instant présent gravé pour toujours sur la peau ? », déclare la créatrice. Les dessins préparatoires deviennent imprimés, sérigraphies, ou broderies. Le rasage avant l’application du dessin est décliné sur les manteaux en fourrure, et le cellophane qui protège le tattoo après sa réalisation se retrouve dans l’utilisation du plastique.

Róisín Pierce, Irlande (collection femme)

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Diplômée du National College of Art and Design de Dublin, l’irlandaise Róisín Pierce raconte à travers sa collection « Women in bloom » l’histoire des couvents de la Madeleine dans lesquels des femmes jugées « pécheresses », (« des femmes perdues, « des femmes de mœurs légères ») par une société qui adhérait à l’intransigeante morale d’une puissante Église catholique, furent placées, exclues puis oubliées par leur propre nation. « On ne le sait pas beaucoup, mais de nombreuses femmes dans ces foyers ont été obligées de fabriquer à la main de la dentelle et du smocks irlandais, et de réaliser des patrons pour la confection de vêtements religieux. Ces ouvrages étaient vendus par l’Église. Ces techniques sont au centre de mes créations, je cherche à moderniser leur application et leur utilisation », détaille la créatrice. La couleur blanche est la seule couleur utilisée dans la collection, pour que l’œil se focalise mieux sur la technique – notamment la dentelle anglaise et la dentelle au crochet. Mi-religieuses, mi-femmes enfants, les filles portent des cornettes de nonnes, délicatement brodées à la main.

Emilia Kuurila, Finlande (collection homme)

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Emilia étudie à l’université Aalto d’Helsinki, un vivier de talents internationaux de la mode, que le Festival d’Hyères connaît bien. Chaque année, plusieurs finalistes sont des diplômés de l’école. Sa collection interroge l’idée de sensualité masculine : « j’ai combiné le costume et la garde-robe traditionnels des hommes avec des matériaux généralement vus et utilisés dans la mode féminine. J'ai utilisé différentes soies, viscoses de satin et popelines de coton. Le tricot que j’ai confectionné pour cette collection est composé de fils de lurex et de viscose brillants et légers. Dans les tissus et les tricots, je voulais jouer avec l’effet d’un tissu humide près de la peau. Pour illustrer la sensualité, la masculinité et la féminité, j’ai créé une gamme de couleurs qui passe du froid au chaud », explique la créatrice qui indique avoir focalisé ses recherches sur les années 90. « Cette décennie a modifié les normes de beauté et de la mode masculine d’une manière inédite, elle a profondément impacté la façon dont nous voyons les hommes aujourd’hui ».

Tetsuya Doi, Youta Anazawa & Manami Toda, Japon (collection femme)

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Le trio de créateurs japonais réunis sous le label « Re :quaL » est une association de talents. Tetsuya Doi, designer, réalise les croquis : il est diplômé du Bunka Fashion College de Tokyo et de l’école Coconogacco, (fondée en 2008 par Yoshikazu Yamagata, finaliste du prix LVMH 2015) où il a appris à totalement « libérer sa créativité ». Manami Toda dessine les patronages et Youta Anazawa est modéliste. Ils ont puisé leur inspiration dans les années 80 et réalisé un mix entre l’esprit tailleur d’Armani et l’american casual de Ralph Lauren - une collection surnommée « Polomani » par les intéressés. La collection est une réflexion sur la notion d’identité et celle de dédoublement de personnalité, illustrée notamment dans les emmanchures dédoublées des vestes ou dans les robes/sacs. Dans leur moodboard, on trouve également une autre figure qui les a inspirés : Michael Jackson quand il sortait déguisé. Ici encore la possibilité d’être quelqu’un d’autre, voire plusieurs personnes à la fois à travers le vêtement est au cœur de la collection.

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