Photographie Axel Morin

take a mic, le cavalier solitaire du rap français

La semaine dernière le rappeur du 94 sortait son onzième projet, l'Ep « Inaccessible ». Et si Take a Mic n'a besoin de personne, le rap français a (plus que jamais) besoin de lui.

par Antoine Mbemba
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18 Février 2019, 11:26am

Photographie Axel Morin

Depuis son lancement en 2017, l’émission Rentre dans le Cercle est devenue une référence du rap français. Présentée par Sofiane, elle offre à des artistes d’envergure variable l’occasion de briller en freestyle. Les rappeurs s’y pointent en équipe de douze et tentent de se démarquer des autres en moins de 120 secondes. PLK, Heuss L’Enfoiré, Suikon Blaz AD ou KPoint y ont notamment brillé. Mais le meilleur freestyle du programme est à trouver dans l’épisode 6. C’est celui d’un rappeur du 94 d’alors 24 ans, cheveux teints en vert et doudoune du futur sur les épaules. Lui s’est pointé seul au rendez-vous – simplement accompagné de son pitbull – et une fois son passage terminé, on comprend pourquoi. Take A Mic n’a besoin de personne. Mais le rap a besoin de lui.

Pour ceux qui ne le connaissent pas à l’époque, le freestyle est une révélation. Pour les autres, qui suivent avec assiduité ses nombreuses années d’activité dans le rap et ses multiples projets (onze aujourd’hui), ce n’est qu’une belle confirmation. Pourtant passé par la formation avec le groupe nébuleux Eddie Hyde (dix membres), Take A Mic fait office de grand solitaire. De son propre aveu, ce n’est pas entièrement volontaire. Lui déplore le business, les collaborations trop intéressées que l’essor actuel du rap ne fait qu’accentuer. Take trace sa route, sort du lot avec un flow de kickeur et une impressionnante capacité de travail.

L’an dernier, il postait sur Youtube neuf freestyles assez dingues : la superbe série « Strict Minimum », étalée de janvier à mai, qui faisait monter la sauce avant la sortie de son premier véritable album, Avant-Gardistes, en juin 2018. Toute l’ironie est là : Take A Mic ne donne jamais le « minimum ». Si certains ont pu être déçus de le voir sortir de sa zone de confort sur son album avec des morceaux parfois très chantants, le rappeur revenait la semaine dernière avec l’Ep Inaccessible. Le flow transpire la facilité dès l’intro, mais jamais le rap ne prend le pas sur le propos – en atteste les presque six minutes de l’excellent « Hors de ma vue ». Ça suffit largement pour discuter lui de son année 2018, de Rick Owens et de ce que signifie être « inaccessible ».

En 2018 tu as lâché la grosse série de freestyles « Strict Minimum » et surtout un album. Comment tu me décrirais cette année passée ?
Même si ça n’en a pas l'air, 2018 a été une année très compliquée pour moi. J'ai donné beaucoup, j'ai fait beaucoup d'efforts et il y a eu pas mal de soucis en interne. Mais on est là, on continue à avancer. Cette année je vais moins écouter les gens autour de moi. Je vais me concentrer sur moi, sur ce que je veux vraiment, et réduire l'entourage. Ça n'a pas été bénéfique en 2018.

Tu donnes l'impression d'être un énorme bosseur.
Je le répète souvent mais c'est comme le sport, comme la vie active, le travail. Si tu ne bosses pas tous les jours, tu es vite dépassé et c'est difficile de reprendre tes habitudes et ton rythme. Je bosse tous les jours pour rectifier le tir, me perfectionner constamment. Je suis un bosseur parce que je n'ai pas le choix. J'ai comme l'impression que pour arriver où je veux il faut que je travaille deux fois plus que les autres.

Tu as un côté très à part dans le milieu rap : le mec qui vient seul à Rentre dans le Cercle, qui fait aussi très peu de collaborations... C'est une image qui te plaît ou que tu subis ?
C'est venu tout seul. Je n'ai jamais été fermé à quoi que ce soit, à un featuring ou autre. Mais j'ai l'impression que c'est beaucoup de business. Les mecs ne viennent pas vers toi s'ils n'ont pas de réel intérêt. Moi, je travaille super vite et je travaille beaucoup. Les projets, je les boucle très vite et parfois je n'ai juste pas le temps d'aller vers d'autres rappeurs. Mais en vrai, ce n'est pas faute d'avoir essayé. Au final, comme tu dis, je me suis fait ma petite bulle.

Le côté business du rap, tu le vois évoluer comment ?
C'est de pire en pire. Tout le monde a son petit réseau. Moi je n'ai pas ce truc-là de chacun pour soi. Je suis hip-hop depuis que je suis petit et j'ai jamais ressenti ce truc-là. Normalement, dès que tu es bon tu partages, tu collabores. Aujourd'hui, il y a plein de rappeurs qui connaissent mais qui n'approchent pas forcément. Quand ça viendra, ça viendra ! Je ne suis pas fermé. Des approches on en a fait, mais moi je travaille vite, alors une fois que le truc est bouclé je le sors et tant pis.

Au-delà du business, quel regard tu portes, artistiquement, sur le rap français actuel ?
Il y a du bon, du très bon et des choses moins bonnes. Mais de ce que j'ai écouté dernièrement, je trouve que la réalisation d'un album n'est pas poussée aujourd'hui. Je sais déjà à quoi m'attendre quand j'écoute un album de rap français. Il n'y a rien qui va me surprendre, ni dans la réalisation, ni dans les thèmes abordés, ni dans la manière dont ils sont abordés. C'est juste ça qui me manque. Il y a du très bon mais je pense quand même les rappeurs français sont très limités, ils ne prennent pas beaucoup de risques, que ce soit dans l'image ou dans la musicalité.

Et quel regard portes-tu sur ta propre évolution ?
Ça tombe bien que tu me poses cette question, parce que depuis peu je réécoute un peu mes anciens projets, et je n'ai pas fini de progresser. C'est pour ça que je bosse autant. On peut toujours mieux faire. Ça ne me dérange pas d'avoir sorti onze projets. C'est grâce à ça que je suis là aujourd'hui, et que tu m’interviewes aujourd'hui. Mais je sais que je n'ai pas fini de travailler pour arriver où je veux aller. Chaque projet m'aide à rectifier le tir du prochain. Je sais qu'il y a plein de rappeurs qui sont très bien encadrés, et qu'on drive un peu. Moi personne me drive, je le fais tout seul. Donc je suis fier de chaque projet.

Pourquoi tu fais de la musique ?
Je suis très timide, je prends beaucoup sur moi et ma musique me permet d'extérioriser un peu, de faire passer un message, des choses que je n'ose pas dire à mes proches ou à des gens de mon entourage. Je ne suis pas quelqu'un qui aime parler de ses problèmes aux gens. Je suis dans ma bulle et ma musique m'aide à parler des choses que je ne dis pas forcément aux gens. Et puis je ne parle pas beaucoup de moi. Ma musique m'aide à parler de moi. Si tu veux vraiment me connaître, le meilleur moyen c'est d'écouter ma musique.

Pourquoi choisir d'appeler tou nouvel Ep Inaccessible ?
Comme je t'ai dit, j'ai passé une année 2018 très compliquée. Je suis quelqu'un de très ouvert, je n'hésite pas à donner de la force, à répondre à mes DM, à être moi-même en fait. Malheureusement, il y a une grosse part du business qui te dit qu'il ne faut pas trop donner de toi-même. Ça m'a desservi d'être gentil avec tout le monde. Le projet s'appelle « inaccessible » parce que c'est un objectif pour moi. L'idée c'est de ne plus avoir affaire à certaines personnes, parce que quand tu es trop ouvert, soit on te prend ton jus, soit tu passes pour un débile. Après, l'idée ce n'est pas de devenir le mec qui ne dit plus bonjour aux gens ou qui prend la grosse tête. C'est juste de ne pas travailler avec n'importe qui. Moins tu es accessible, moins tu es face au danger. Je sais d'où je viens, je resterai toujours le mec généreux qui parle à tout le monde. Seulement, passé un certain stade il faut faire attention à ses fréquentations. Dans le business comme dans la vie de tous les jours.

Avec cet Ep tu reviens à un rap de « kickeur », plus nerveux, purement rap et assez différent de ton album l'an dernier.
C'est sûr, ce n'est pas pareil dans la manière de rapper. Je fais de la musique avec l'émotion, et comme je t’ai dit, en 2018 j'ai eu un peu le seum. C'est venu naturellement, ce n'est pas calculé. Les gens vont peut-être se dire que j'ai rectifié le tir par rapport à l'album, mais pour moi l'album est magnifique. C'est le reflet d'une émotion sincère. Pareil pour cet EP. Je me considère comme un artiste : je peux rapper, je peux chanter, je peux tout faire. Cet EP c'est juste le mood actuel, et peut-être aussi une envie de montrer aux gens que rapper c'est facile. Je pourrais faire un album de rap en entier mais j'aurais l'impression de tourner en rond. Là, si tu écoutes bien, il y a des morceaux où je m'ouvre beaucoup aussi. C'est facile de faire tout un projet dans ta zone de confort. Moi je déteste ça.

Dans le premier morceau, « Terrain », tu dis : « chez nous y a que la musique, l'illicite ou le sport ». Tu as toujours su que pour toi ce serait la musique ?
Je l'ai su tout de suite. Au début j'étais dans le sport, en sport étude, je jouais au centre de formation de Paris. Mais le problème c'est que même en allant au foot, jusqu'au vestiaire j'écoutais de la musique. Je m'endormais avec la musique, j'allais en cours avec la musique, je m'entraînais avec la musique. Ça a toujours été une grosse partie de moi. J'aimais bien le foot, mais je ne m'y intéressais pas pareil. Rater un match, ça ne me dérangeait pas. Je voulais juste jouer au foot. Par contre la musique je m'intéresse à tout, je regarde des interviews, j'écoute tous les albums qui sortent. Je n'en rate pas une.

La mode ça revient énormément, sur toi mais jusque dans les textes. Qu'est-ce qui te passionne ?
Mon père m'a éduqué avec ce truc d'image : il faut être propre sur toi. C'est naturel, contrairement peut-être à d'autres personnes qui forcent le trait. Étant plus petit je m'intéressais à des rappeurs qui avaient un personnage atypique, je pense à Busta, Missy, Juelz Santana, aujourd'hui des mecs comme Pusha T ou Lil Uzi Vert. Des artistes qui tiraient leur épingle du jeu.
La mode, c'est comme la musique, comme tout, il y a un travail derrière chaque vêtement. Pour que le vêtement tombe de telle manière sur toi, qu'on te remarque dans la rue, il y a un travail. C'est ça qui me plaît. En musique, ta manière de rapper fait que tu vas te démarquer des autres, pareil pour les vêtements. Le travail de chaque designer, chaque couturier, c'est ce qui fait que quand tu portes ton truc, on peut savoir d'où ça sort. Quand tu portes du Rick Owens, tu sens direct que c'est du Rick Owens, si tu connais un peu. Comme pour le rap, j'aime bien ce qui est bien travaillé, les pièces sur lesquelles on a pris du temps.

Tu te verrais designer ?
Ça demande beaucoup de travail, et je passe assez de temps sur ma musique. Mais je vais essayer de mettre en place un projet, qui tourne toujours autour de la musique. J'aimerais créer une marque qui parle aux gens qui sont dans l'industrie de la musique. Et quand je te parle d'industrie de la musique, je te parle des artistes comme des ingés, des intermittents du spectacle etc. Je suis sur le projet.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter en 2019 ?
La santé et la même détermination. Tant que tu as ça, tout roule.

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