la vie selon marie kondo, c'est possible quand on est pauvre ?

Trier ses affaires, renoncer à ses possessions, cultuver un bonheur simple... Ok. Mais quand on a pas grand chose, on fait quoi ?

par Keshia Naurana Badalge
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21 Janvier 2019, 3:42pm

Ce n’est pas au rayon « développement personnel » ni dans la section « habitat minimaliste »
que j'ai rencontré Marie pour la première fois. C'était au cœur de la nuit, trois ans plus tôt. Je triais une (immense) pile de fringues dans l'espoir de les vendre, pour renflouer mon compte en banque aux abois. Un peu confuse par la valeur réelle de mes différentes pièces, j'ai ce soir-là demandé à Google de m'aider dans mes choix. Internet m'a répondu en deux mots : Marie Kondo.

Son mantra – très simple sur le papier – est le suivant : gardez ce qui vous rend heureux. Ok. Un constat s'imposait en regardant la pile qui s'amoncelait devant moi : presque aucune de mes affaires n'avait ce pouvoir, et en même temps je n'avais pas les moyens de les remplacer par des choses qui, elles, pouvaient me rendre heureuse. Et surtout, je n'étais pas en quête de bonheur, encore moins de paix intérieure. J’avais juste besoin de manger.

Je n'étais pas fière de tout ce que je possédais : les sachets de sauce soja accumulés, les serviettes, les savonnettes subtilisées. Je gardais les petites choses parce qu’elles prenaient peu de place. M'en séparer me faisait peur. Et si j’avais besoin d’acheter de la sauce soja ? La pauvreté nous fait accumuler le peu que l'on possède, souvent de manière compulsive.

En y repensant, ce n’était pas si différent de mon rapport toxique à la nourriture : je sais ce qu’est un régime équilibré, mais quand l'heure de mon prochain repas est inconnue et que l'on m’offre de la bouffe gratuite, je me gave – j'accumule, dans mon estomac, pour anticiper futur alimentaire incertain. Cela ne me rend pas heureuse. Je ne devrais pas le faire. Mais quelque part, dans mon esprit, je me dis : « Tu as besoin de ça (nourriture, possessions, peu importe)... Souviens-toi de ce que tu as ressenti quand tu n’en avais pas à disposition ! »

À l'opposé des personnes qui possèdent une centaine de brosses à dent, ou un garage rempli de rouleaux de papier toilette, mes possessions étaient limitées. Emménager de Singapour aux États-Unis a réduit mes possessions au contenu de trois valises – tout ce que je pouvais emmener dans l’avion pour traverser l’Atlantique.

En vivant dans ce pays étranger, j'ai découvert un autre avantage à posséder peu de choses, et ce avant même de découvrir Kondo. J’avais parfois besoin de changer de logement, entre deux semestres, deux sous-locations ou pendant les vacances. Voyager léger était devenu un pré-requis pour obtenir l'aide de quelqu'un pendant mes déménagements (« On n’aura besoin que d’un voyage en voiture », promettais-je) ou squatter chez des amis (« Je ne prendrais pas beaucoup de place dans ton salon »).

KonMari pour les pauvres et les affamés

Contrairement aux gens vivant dans un grand appartement rempli de babioles, je n'avais pas besoin de me débarrasser du superflu. Je ne voulais pas trouver dans la méthode KonMari un moyen de parfaire ma sensibilité au bonheur. À l'inverse, je devais réduire la mienne dans le simple but de me nourrir. L’école était finie, et la bourse qui m’avait permis de subsister aussi. Marie me proposait un mode d'emploi pour me séparer des choses que j’aimais mais dont je ne savais que faire.

J’avais accumulé de nombreux livres. Ils représentaient le plus mauvais ratio place/nécessité. Je pouvais survivre sans livres, même si ça me brisait le cœur de m’en séparer, mais je n’avais pas les moyens de louer un garde-meuble.

J’ai troqué mes livres pour quelques centimes ; des livres que j’avais annotés, marqués de post-its colorés, et qui m’avaient aidé à maintenir un semblant d’ordre et de moralité en dépit des bases fragiles de ma vie.

Ensuite, je me suis séparée de mes tire-bouchons. Je pensais ne plus en avoir besoin - « Quand réussirais-je à trouver de l’argent pour m’acheter du vin ? ». Puis de mes chaussettes, qui ne tenaient plus qu’à un fil (« Je me sens pauvre en les mettant, ce n’est pas une source de joie ! ») ; et de mes chaussures aux semelles fêlées (« Je me sentirais sûrement bien mieux quand je ne sentirais plus ces relents de pieds humides les jours de pluie ! »). J’ai vendu des pulls et des manteaux qui me tenaient chaud, parce qu’ils ne me rendaient pas plus heureux qu'un potentiel repas.

Je suis d’accord avec la philosophie de Marie Kondo : un espace dégagé c'est un esprit dégagé. Mais j’étais constamment affamée, et cette angoisse incessante d’argent est le plus grand obstacle à une vie joyeuse. Marie Kondo assure aussi qu’il faut se débarrasser des possessions que l’on n’aime pas, car c'est une façon de découvrir nos goûts et les choses qui nous plaisent vraiment. D'accord, mais comment on fait quand on n'a pas assez d’argent pour acheter des choses qui nous plaisent ?

J’ai donné ou vendu 90% de mes vêtements, pour augmenter ridiculement mon budget alimentaire. J’ai dû porter les manteaux et chaussures de mes colocataires pendant que j’économisais pour m’acheter ceux que je voulais vraiment. Quand on a un faible revenu, il est souvent plus facile d’acheter un article de mauvaise qualité qui ne reflète malheureusement pas l’image d’une personne sûre d’elle et heureuse. Un manteau à 30$ nous tiendra au moins un peu chaud, alors on s'accommodera de la pluie. Pareil pour les mauvaises chaussures, les écharpes qui boulochent sur la chemise et les pantalons trop grands.

Ce n’était peut-être pas à moi, qui possède si peu, que Marie conseillait de choisir entre une source de bonheur (la nourriture) et une autre (m’habiller). Les gens qui trouvent ses conseils utiles peuvent se permettre de se débarrasser de dix manteaux parce qu’ils en ont dix autres à disposition et peuvent en acheter plus encore, si nécessaire.

J’ai toujours mon manteau, même si je suis un peu complexée dedans et qu’il ne me tient pas si chaud. J’adorerais construire une vie dans laquelle les objets que je possède sont source de bonheur, mais je ne peux pas encore me le permettre.

Je n’ai jamais pu remplacer certains de mes livres préférés, comme l’épais volume Gaza 1956 : En Marge de l’histoire, de Joe Sacco, ou The Unwomanly Face Of War, de Svetlana Alexievich. J’ai dû faire le deuil d’albums photos que je ne pouvais plus transporter. Je me suis débarrassé d'une couverture, trop grande à transporter, que j’avais acheté lors de ma première semaine aux États-Unis et qui a recouvert les lits de toutes les chambres par lesquelles je suis passée. Je ne l’ai jamais remplacée ; au début, j’utilisais tout simplement ma serviette en guise de couverture pour dormir.

Adopter la gratitude, le sens de l’organisation, et être sensible à la joie

Les techniques de Marie Kondo m’ont toujours doucement aiguillée sur la façon dont j’achète ou dont je choisis de vivre, que j'aie eu des choses à jeter ou non. Le désordre a deux sources : la désorganisation et l’excès. Si je n’arrive pas à réduire mes possessions, je peux toujours en optimiser l'organisation. Si je range ma sauce soja, ma sauce chili, et mon ketchup correctement, alors je sais ce que j’ai, et je n’achète pas de choses inutiles.

J’ai été élevée selon une tradition bouddhiste dont l’une des principales doctrines est celle du « détachement ». Comme KonMari, le bouddhisme encourage à apprécier les biens, sans pour autant véhiculer l’idée que le fait de les posséder améliorera notre vie. Un mantra particulièrement pratique au moment des soldes – le fait de savoir que votre vie est déjà satisfaisante vous protège de l’attrait trompeur du discount.

Je ne milite pas pour autant pour l'anti-consumérisme. Les possessions représentent une forme de confort. Ma famille a été pauvre pendant la grande majorité de ma vie. J’ai vu ma mère loucher sur des jeans plus chics que les siens, en faux denim, rêver d'assiettes en porcelaine pour remplacer les siennes, en plastique. Quand elle avait de l’argent, elle le dépensait dans ces achats. « Est-ce que ça la rendait heureuse ? » Peut-être pas, mais il se jouait-là quelque chose qui dépasse la simple consommation. Il était question d'aspiration et de frustration.

Quasiment tous mes vêtements, écharpes, gants et manteaux viennent de friperies. Je les remercie, aussi miteux soient-ils. Leurs propriétaires précédents s’en sont débarrassés pour faire de la place dans leurs vies, aujourd'hui ils sont utiles à la mienne – deux fois plus de plaisir.

Posséder quelque chose ne veut pas dire la même chose pour tous, quelque soit la valeur sentimentale que l'on accorde aux objets qui nous entourent. La « philosophie » de Marie Kondo connait un succès populaire énorme, et pourtant, à qui s'adresse-t-elle ? Je ne suis finalement pas très sûre qu'elle me concerne.

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