entre voyeurisme et bienveillance : « c'est mon choix » ou le culte du weirdo à la télé

Il y a 20 ans, l'émission « C'est mon choix » faisait entrer la marge dans les foyers français, bouleversant durablement le paysage télévisé.

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29 Mars 2019, 10:35am

22 novembre 1999, 13 heures 55 : le programme C'est mon choix fait son arrivée sur France 3. Produite par Reservoir Prod, société aux mains d’un certain Jean-Luc Delarue, l'émission est présentée par Evelyne Thomas, une journaliste inconnue du grand public alors âgée de 35 ans. Ancienne chroniqueuse judiciaire spécialiste des assises passée par des quotidiens régionaux, elle impose tranquillement son style - omniprésent, tout sourire et sympathique. Préférant tenir son micro à la main à l'heure où la mode est à l'oreillette, elle ignore encore que sa popularité lui vaudra de servir de modèle au buste de Marianne et qu'elle s'imposera dans les halls d'attente de toutes les mairies de France.

La télévision vit alors ses grandes heures, portée par la multiplication des chaînes privées et par l'arrivée des paraboles, qui remplacent, petit à petit, les grandes antennes râteaux dressées sur les toits des maisons. Particulièrement fidèles à leurs postes, les Français sont moins de 3% à disposer d'internet et ne connaissent pas encore la télé réalité : il faudra attendre 2001 avant que Loft Story ne vienne révolutionner leurs écrans. Bien qu’en proie à de réguliers soubresauts - sur France 2, la clique de Tout le monde en parle fait beaucoup parler d'elle, la télévision n’a donc pas encore sondé les profondeurs de l’intime, pour le meilleur et pour le pire.

Au même moment, sur France 3, Ça se discute bat des records d’audience. Présentée par Jean-Luc Delarue, elle plante le décor de l'émission de témoignages, dans un style conversationnel, plus calme que celui de C'est mon choix. Ancien patron de France 3 invité sur France Inter, Vincent Meslet y comparait les deux programmes : « Il y avait de grandes discussions au sein de la rédaction de Ça se discute pour voir quelle place accorder au spectacle - et la volonté de ne pas franchir une certaine limite. En comparaison, C’est mon choix s’autorisait tout, changeait régulièrement de concept, allant du divertissement pur comme "Mon animal a un don" jusqu’au débat de société [...] Tout ce qu’on ne faisait pas dans Ça se discute, C’est mon choix le faisait. » À la différence de Ça se discute qui invite des psychologues sur son plateau, C’est mon choix réfute la parole de l'expert : ici, chaque point de vue se vaut. Par ce parti-pris, la production affirme son intention de s'adresser à un public populaire : « Alors que Ça se discute repose sur la parole de personnes majoritairement blanches et diplômées, surreprésentées dans l'émission par rapport à leur poids dans la société, C’est mon choix vise un public qui regarde la télé en milieu de journée – des personnes qui travaillent en horaires décalés, sans emploi, des retraités. Un public beaucoup plus populaire, que celui de la tranche soirée » analyse Sébastien Rouquette, spécialiste des médias et des technologies d’information et de la communication.

Le dispositif de l’émission présentée par Evelyne Thomas est relativement simple : un plateau en forme d’arène plaçant le public en position de voyeur, une présentatrice qui se déplace dans le public et lui tend le micro au gré de ses demandes d'interventions. Car c’est bien là la nouveauté : C’est mon choix, c’est vraiment tout le monde – et n’importe qui. Derrière leurs écrans, les spectateurs assistent, médusés, à l’avènement de la subjectivité. « Pour la première fois, C’est mon choix permettait d’inviter des personnes qui n’avaient pas besoin de signifier leurs compétences. Le simple fait d'avoir un avis suffisait à être légitime sur le plateau » poursuit Sébastien Rouquette.

« Cette idée que nous sommes tous des stars potentielles, des influenceurs en puissance n'était tout simplement pas présente, ce qui rendait le concept de faire parler l’anonyme tout à fait innovant. »

À travers ses titres plus ou moins racoleurs, fonctionnant le plus souvent sur le mode de la première personne (« Je suis maniaque de la propreté », « Ma passion passe avant ma femme », « J’ai un talent insolite », « Je n’ai pas le look de ma profession ») C’est mon choix confie à l'invité le rôle le plus déterminant de l’émission. Si l'idée n'a aujourd'hui plus rien d'étonnant, elle provoque alors des remous, jusqu'à s'attirer les foudres du CSA, qui considère que certains sujets conduisent à trop de « débordements ». « C'est mon choix est né à une époque où la société numérique, qui met en valeur des individus plutôt que des produits, n'existait pas encore. Cette idée que nous sommes tous des stars potentielles, des influenceurs en puissance n'était tout simplement pas présente, ce qui rendait le concept de faire parler l’anonyme tout à fait innovant. » estime Yannick Lebtahi, maîtresse de conférence en sciences de l’information et de la communication.

Mêlant le « témoignage et le divertissement », le programme entend « mettre à l'honneur des personnalités fortes et détonantes » et « offrir une tribune positive à celles et ceux qui ne laissent personne indifférent ». Pourtant, entre le public et les invités, l'émission reproduit vite les travers de la société : en accordant la parole à des individus qui, par leurs choix de vie, dévient par rapport à la norme, elle en fait un spectacle où le public prend toutes les libertés. Dans une ambiance parfois survoltée, les spectateurs s'animent, interpellant les invités jusqu'à l'invective : un avant-goût de l'ère du clash qui finira par dominer - celle où tout le monde a beau hurler, personne ne veut s'écouter.

C'est la force obscure de la télé : se montrer capable d'offrir de la visibilité à des personnes marginalisées, de mettre un visage sur des communautés qui en sont privées et dans le même temps, les donner en spectacle à une foule impatiente de les juger.

En 1999, la lutte contre les discriminations racistes, sexistes, homophobes n’a pas encore passé le test de #metoo, du burkini et du mariage pour tous. Alors que la France se remet tout juste de l’adoption du Pacs sur fond de débats particulièrement houleux, un épisode de C’est mon choix intitulé « J’ai quitté ma femme pour un homme» vient aborder l'irruption de l'homosexualité au sein d’un couple marié. L'épouse éconduite commence par témoigner, acceptant le revirement de son couple avec calme avant de donner la parole à son enfant. 20 ans après sa diffusion, revoir l’épisode a quelque chose d’émouvant : on y découvre un garçon d’une finesse hallucinante y expliquer calmement en quoi l’homosexualité de son père n’a rien de menaçant. Et que s’il se sent à « 100% hétérosexuel », il n’exclue pas de tomber un jour amoureux d’un homme, parce qu’on ne sait pas de quoi la vie est faite.

Entre le schéma familial qui surgit de l'écran et les réactions – parfois surprenantes de bienveillance – du public, abondent des questions vertigineuses : l’homosexualité relève-t-elle de l’inné ou de la construction sociale ? Peut-on s’interdire d’être soi-même pour le bien de son enfant ? Est-il possible de prédire qu'on ne sera jamais attiré par une personne de même sexe ? Si la violence de certaines réactions en dit long sur le chemin qu’il reste (encore) à parcourir, l’épisode vient montrer à ceux qui n’y sont pas confrontés que l’homosexualité existe et qu’elle peut se vivre dans la sérénité. C'est la force obscure de la télé : se montrer capable d'offrir de la visibilité à des personnes marginalisées, de mettre un visage sur des communautés qui en sont privées et dans le même temps, les donner en spectacle à une foule impatiente de les juger.

En 2015, après onze années d'absence, l’émission fait son grand retour sur Chérie 25, portée par la même Evelyne Thomas. Le passage du programme sur une chaîne privée indique combien le secteur a changé : la télé-réalité est passée par là, les émissions se visionnent en replay et les Français sont désormais plus accros à leurs smartphones qu'à leur écrans de télé. Les titres d’émissions diffèrent peu (« Je suis le roi du bling-bling », « Prêt à tout pour rester jeune », « Mon look fait peur aux gens »…) mais la transgression à la norme se cherche ailleurs, à une époque où internet – à coup de vidéos virales et de memes infinis - semble s’en être approprié le monopole.

Dans le cadre d’un épisode intitulé « Qui sera élue Miss Trans C’est mon choix ? », Evelyne Thomas invite différentes femmes trans auxquelles elle demande, chacune à leur tour, ce qu’elles ont « en bas » après avoir feint de s’intéresser à leur cheminement personnel. Icône trans de plus de 80 ans, Bambi accepte l’invitation et se prête au jeu de l’interview, jusqu’à ce qu’Evelyne Thomas n'en vienne à la questionner sur sa vie sexuelle.

« _ Vous voulez savoir si je suis opérée ou pas ? Vous savez quand on me pose cette question, je trouve ça très intime. Pour moi, ce qui se passe en dessous de la ceinture, c’est de l’ordre de l’intimité. C’est comme si je vous demandais si vous aviez un vagin de 5 cm ou de 15cm.
_ Vous n’avez pas répondu à ma question.
_ Et je n’y répondrai pas. »

La dignité de Bambi a beau forcer l'admiration, l'échange n'en demeure pas moins difficile à regarder tant il illustre le revers de l’émission : en donnant de la visibilité à certains enjeux identitaires, C'est mon choix en fait un sujet sur lequel tout le monde se sent libre de donner son avis. 20 ans après son lancement, la transgression à la norme de type « Je suis bisexuel et j’assume » vient donc côtoyer le très problématique « Je suis macho et alors ». La différence ? Si le bisexuel ne nuit à personne, le macho s’en prend aux femmes. Les droits des minorités ont beau avoir avancé depuis le lancement de l'émission, le danger reste le même : banaliser des comportements inacceptables jusqu'à voir en eux une forme d'originalité. Tout ça, au nom d'un pseudo politiquement incorrect.

« Je crois qu'il faut avoir en tête que ce qui garde à l’émission sa pertinence aujourd’hui, c’est qu’elle s’adresse à un public qui n’est pas familier des réseaux sociaux, tempère Yannick Lebtahi. Pour ces personnes, il s’agit d’une fenêtre sur une société numérique dont ils entendent parler mais avec laquelle ils ne sont pas en phase. » Si l’émission conserve ses adeptes, c'est aussi qu'elle permet aux oubliés de la société numérique de côtoyer, à travers leur écran télévisé, une réalité à laquelle ils ne seraient pas autrement exposés. Caricaturales, les représentations version C'est mon choix tendent plus vers le stéréotype que vers la complexité. Mais parfois, parmi elles, ce sont aussi des écarts à la norme qui traversent l'écran. Et qui donnent, à ceux qui pensaient être seuls, le courage d'aller vers leurs propres choix.

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