ce week-end à paris, c'est au festival do disturb qu'il faut aller

i-D a sélectionné cinq projets coups de coeur de ce festival de performances engagé, sexy et débordant d'énergie. C'est au Palais de Tokyo jusqu'à dimanche.

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avr. 6 2018, 11:34am

Le corps n’a peut-être jamais autant été un enjeu politique. Alors que les politiques de l’identité des années 1990 gagnent un nouvel élan, les luttes pour la décolonisation des institutions ou la parité dans l’espace public prennent désormais non seulement les rues mais font également les gros titres. À la pression des structures de pouvoir qui contraignent et normalisent les corps s’oppose une vague de résistance qui s’efforce de faire advenir la désidentification. Pour rêver d'une identité librement choisie qui ne soit pas tributaire des codifications extérieures, les signes extérieurs de distinction se transforment en armes de combat, affûtant une véritable stratégie d’auto-détermination. Historiquement, il existe un médium qui, depuis son émergence dans les années 1970, a anticipé ces questions : la performance. Cet hiver, le livre Art Queer. Une théorie freak, écrit par l’artiste et chercheuse Renate Lorenz et pour la première fois traduit en français rappelait l'histoire des corps dégenrés par l’entremise de la performance. Les 6, 7, 8 avril au Palais de Tokyo, la quatrième édition du festival de performances Do Disturb fondé par la curatrice Vittoria Mattarese se chargera d’en tracer le panorama sensoriel et subversif. Naviguant autour de performances contemporaines à travers les projets de quatre villes invitées (Londres, Sao Paolo, Le Cap et Los Angeles) et les choix du Palais de Tokyo, il émerge à travers le foisonnement de modes d’expression un engagement plus vibrant que jamais. Parmi ce joyeux bordel, i-D a sélectionné cinq projets coup de cœur à la fois engagés, sexy et débordants d’énergie.

Young Girl Reading Group

Dorota Gawęda et Eglė Kulbokaitė, YGRG 14X: reading with a single hand, Baltic Triennale 13-Prelude, Contemporary Art Centre, Vilnius, 2017


Tout a commencé par la découverte de la théorie de la « Jeune-Fille » du collectif Tiqqun, collectif de jeunes philosophes d’inspiration post-Debord, dénonciation de la fabrication des comportements par le système néolibéral. Dictature du jeunisme, aliénation numérique : pour Dorota Gaweda & Egle Kulbokaite, c’est une évidence. Une révélation également, et l’éveil d’une conscience critique qu’elles entendent bien propager à l’échelle de leur génération – celle de la jeunesse connectée et cosmopolite d’aujourd’hui. Comment l’environnement numérique redéfinit-il nos perceptions du genre, de la beauté, de l’être-ensemble ? Autour de ces questions, les deux jeunes artistes lithuaniennes désormais basées entre Berlin et Athènes créent d’abord un rendez-vous hebdomadaire. Tous les dimanches à Berlin, elles réunissent un groupe de lecture dont le succès va croissant. En prolongeant son existence à travers un groupe Facebook alimenté de textes et d'articles, le projet a également trouvé une incarnation spatio-temporelle. Dans chaque lieu où elles sont invitées, les deux artistes recrutent des performeurs qu’elles invitent à lire des extraits au sein d’une expérience totale mêlant mode, musique et set-design. Sportswear, esthétique turfu et imagerie tumblr sont au rendez-vous, redonnant un formidable coup de jeune à la théorie critique, désormais soluble dans la culture web.

Zadie Xa

Crash Boom Hissssss Legend of the Liquid Sword, 2017. Performance live - Somerset House Studios pour Block Universe 2017, 1er juin 2017. Photographie : Arron Leppard.


Chez Zadie Xa également, l’impulsion créatrice repose sur la revendication de ne se laisser objectiver par aucun regard extérieur. Ainsi la canadienne issue de la diaspora coréenne se livre-t-elle à une pratique de remix débridée, accumulant et détournant les symboles ésotériques qui en réalité ne renvoient plus à grand-chose d’autre qu’à leur propre arbitraire décoratif. Yin-yangs, chiffres magiques et yeux de bouddha se pratiquent en all-over et colonisent les masques, les parures, les breloques et les éventails format XXL qu’elle confectionne elle-même. Réinvestissement de la tradition du « craft » et de l’artisanat féministe des années 1970 subvertissant les stéréotypes mêmes qu’on leur faisait porter, l’esthétique mobilisée par Zadie Xa est aussi furieusement actuelle. Car tout y est pop et acidulé, connotant aussi bien la vaporwave et le hip-hop qu’une culture ou une région géographique en particulier. Le travestissement prend la forme de la parade et du carnaval, l’occupation de l’espace est maximale, et dénuée de revendication particulière si ce n’est celle-ci : exister au carrefour du désir et de la fiction, et le clamer publiquement.

L’Institut d’Esthétique

Photographie : Lebrun


C’est également à la faveur de soirées organisées dans le cadre de la résidence La Manutention au Palais de Tokyo que la plupart les découvraient. Au niveau zéro, le dernier étage sombre et brutaliste de l’institution, le collectif l’Institut d’Esthétique organisait cours de contouring, DJ sets et concours de bootyshake. Aux murs s’affichaient d’immenses posters de faux ongles tandis que l’on croisait des lectures de poésie érotico-normcore sur podiums de boîte de nuit. Mais que pouvait donc venir faire cet Institut d’Esthétique en ces lieux ? Il ne faut pas se fier aux apparences, car le collectif est un maître de l’infiltration et du camouflage (contouring oblige). En reprenant à son compte la forme du soin esthétique et corporel, les quatre artistes à l’origine du projet, Emile Degorce-Dumas, Haily Grenet et Vincent Voillat, invitent une bande de jeunes artistes mais aussi des professionnels de la beauté à réinventer des rituels conviviaux et relationnels célébrant l’interaction et l’empowerment.

Cecilia Bengolea

Dia Art Foundation Beacon, Dublove, Cecilia Bengolea, Frabçois Chaignaud, Erika Miyauchi, Alex Mugler. Mai 2017


Comme à chaque édition, Do Disturb invite également une institution à curater une soirée. Cette année, la Vinyl Factory à Londres est à l’honneur. Le label, qui a notamment sorti Massive Attack, The XX, Bryan Ferry mais aussi des projets musicaux d’artistes comme Martin Creed ou Jeremy Deller, présentera un projet autour du Dancehall. Musique populaire jamaicaine apparue à la fin des années 1970, dérivant du reggae et de la culture des sound systems homemade, connaît actuellement un retour en vogue sous une forme hybridée. Fortement associée à la danse et aux clubs, hautement énergétique, la soirée sera portée par la danseuse et chorégraphe Cécilia Bengolea. Née à Buenos Aires et désormais installée en France, proche collaboratrice du danseur François Chaignaud, celle-ci présentera une installation vidéo autour de laquelle viendront graviter différents protagonistes – dont le collectif jamaïcain Equiknxx, les londoniens The Heatwave ou encore les danseurs jamaïcain du crew Black Eagle. La soirée du 7 avril s’annonce déjà débridée et ultra-hot.

Jamila Johnson-Small

i ride in colour and soft focus, no longer anywhere, 2016. Crédit : Carlos Jimenez et Katarzyna Perlak


Elle est l’une de figures montantes de la danse et de la performance contemporaine. Basée à Londres, d’origine caribéenne, ses performances mêlent danse, vidéo, musique et sculpture. Sous le nom de Last Yearz Interesting Negro, l’artiste danse contre les regards stéréotypés que porte la société sur son corps, contre le « male gaze », contre toute assignation à résidence dans un corps - un seul. Émerge alors toute une série de seuils et d’entre-deux sensoriels, explorant les états de transe et les incertitudes émotionnelles. Un peu techno, un peu voodoo, toujours DIY et improvisé, l’artiste agrège autour d’elle un univers qui se construit par collaborations et stratégies obliques. En plus d’intervenir à Do Disturb, elle sera en résidence au Palais de Tokyo pour un mois dans le cadre de la nouvelle résidence La Manutention, invitation de performeurs à imaginer une soirée mensuelle pour produire des formats inédits et permettre au public de suivre l’évolution de leur travail.