Art Troy Michie

du porno gay à l'érotisme queer, troy michie réveille l'art du collage

Cet ancien étudiant de Yale réhabilite l’imagerie vintage gay et les « zoot suits » pour mettre en lumière l’ambivalence de l’Amérique vis-à-vis des questions raciales et sexuelles.

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avr. 9 2018, 9:57am

Art Troy Michie

Identifier la politique n’est pas chose facile. Vous en voulez la preuve ? Prenez un magazine porno gay vintage : vous y trouverez des corps d’hommes noirs et arabes qui exaltent leur beauté physique et réduisent - dans le même temps - leurs identités au silence. Ces images douces-amères ont inspiré certains des collages de Troy Michie. Des œuvres que l’artiste new-yorkais a dévoilé au New Museum lors de l’exposition Trigger : Gender as a Tool and Weapon, montrant que l’imagerie la plus romanticisée de la culture queer est aussi celle qui lui fait le plus de mal. Avec beaucoup de maîtrise, Troy Michie transforme le nu masculin à travers un jeu de caché/dévoilé : les parties du modèle qu’on souhaiterait voir sont justement celles qu’il choisit de cacher, détournant l’idolatrisme de la communauté gay pour les corps athlétiques. « Je pense que le collage est un médium génial pour appréhender ce type de sujet, explique Troy. La société essaie de contraindre le genre et la sexualité tandis que le collage contribue à briser ces cadres. Et montre que ces notions ne sont jamais complètement binaires. »

Troy l’explique volontiers : le développement d’une approche critique vis-à-vis du genre et de la sexualité lui a pris du temps. « Vers l’âge de 22 ans, je me disais juste ‘Oh génial, je suis enfin libre’, et puis j’ai réalisé qu’un autre mouvement était sur le point d’émerger, questionnant la place des femmes dans un espace dominé par les hommes ou la discrimination exercée à l’encontre des personnes trans. Je garde toujours ces dynamiques à l’esprit dans mon travail. » Dans ses dernières œuvres, Troy transforme ses souvenirs d’enfance à El Paso pour livrer sa vision du « zoot suit », un costume né à Harlem dans les années 40. Il transforme le tissu en collage, travaille avec un tailleur pour créer des costumes qu’il recouvre ensuite de peinture et de divers objets. Son travail met en lumière une autre version de l’Amérique, où rien n’y est tout noir ou tout blanc. i-D l’a rencontré pour comprendre comment il faisait du porno un moyen de déjouer les stéréotypes.

En 2011, tu es sorti diplômé du prestigieux programme de design graphique de l’Université de Yale. Comment s’est déroulée cette expérience ?
Au début, j’ai eu un véritable choc culturel. J’ai grandi à El Paso, au Texas et je crois que c’est là que j’ai développé mon goût pour le collage. C’est une ville frontière : les habitants parlent une sorte de « Spanglish » [NDLR : mélange d’espagnol et d’anglais] et il existe une forte interaction entre le Mexique et le Texas. C’est une ville de fusion culturelle, très différente d’autres endroits du Texas. Une sorte de « Little Mexico ».

New Haven [NDLR : dans laquelle se situe l’Université de Yale] est très différente. J’ai eu du mal à me retrouver dans un endroit aussi privilégié pour me consacrer à l’art tout en voyant tous les jours des gens à la rue, confrontés à des problèmes urgents : trouver un logement ou de la nourriture. Je prends mon travail très au sérieux, mais parfois, je me retrouve paralysé face à ce genre de situations. J’ai mis un an à accepter l’idée qu’il fallait que je me saisisse de l’opportunité représentée par ce programme.

Comment as-tu fini par trouver ta place au sein de la communauté artistique ?
Ce qui est drôle, c’est que dans une école d’art, personne ne parle vraiment de la façon dont il est possible d’entrer dans le monde de l’art. J’en suis très heureux, parce que pour moi, le plus important est de se sentir à l’aise avec le travail qu’on souhaite présenter au monde. Depuis mon diplôme, j’ai eu plein de jobs différents, assistant, vendeur. Je me sentais assez éloigné de ce monde : je travaillais dans une librairie la journée et ensuite, je postulais à des stages ou des bourses.

Tu utilises beaucoup d’images tirées de magazines pornographiques. Comment t’est venue cette idée ?
Quand j’ai commencé à travailler à partir de pornographie, je ne réalisais pas que la plupart de ces magazines étaient prisés par un public d’hommes blancs. Il est très compliqué d’en trouver qui concernent des hommes noirs ou arabes. Quand c’est le cas, il s’agit d’objets de fétichisation. C'est ce dont je me suis rendu compte au fil de mes recherches.

Il s’agit donc de magazines de niche ?
Oui. Je me suis rendu compte que ce type d’images était particulièrement dur à trouver. Mon but ultime était de trouver une image statique – c’est ce à quoi sont condamnés ces modèles privés de voix ou d’identité – et de bouleverser leur position au sein de cette même photographie.

Tu dis combien il t’a été difficile de t’adapter à New Haven. Ton enfance à El Paso a-t-elle influencé ton travail ?
J’ai grandi en voyant la frontière entre le Mexique et les États-Unis marquée par un mur. Je suis issu d’une famille américaine depuis trois générations, c’est pourquoi le discours actuel à propos des migrants me semble être un énorme mensonge. Pendant un long moment, j’ai pensé à la façon dont je pourrais créer une œuvre qui évoque El Paso, mais qui ne soit pas trop brutale, qui détourne les stéréotypes liés à la ville. Beaucoup de gens n'en ont qu'une image stéréoptypée, ils se disent que c'est un endroit avec de la super bouffe.

Tes derniers travaux explorent le « zoot suit ». Comment en es-tu venu à considérer cette tenue comme un objet d’intérêt artistique ?
Je discutais avec ma famille de la façon dont le « zoot suit » avait pris part à l’histoire de El Paso. Il a d’abord fait son apparition à Harlem. En 1943, les « Zoot Suit Riots » de Los Angeles ont été les premières émeutes de l’histoire américaine à se baser sur un vêtement et non sur une appartenance raciale : les gens qui portaient le costume étaient des personnes de couleur, dont des Afro-Américains et de jeunes américains issus des minorités mexicaines. J’ai fait appel à un tailleur pour réaliser certains de ces costumes. Je les ai créés à partir de mes mensurations et ensuite, je les ai intégrées à une œuvre qui combine la théorie du camouflage – parce que El Paso abrite l’une des bases militaires les plus importantes du pays.

Qu’est ce que la théorie du camouflage ?
Pendant mes recherches, je suis tombé sur Roland Penrose, un artiste surréaliste. Il a fait partie des artistes à avoir travaillé avec l’armée britannique pour mettre au point des tactiques de camouflage. Dans son livre The Home Guard Manual for Camouflage, il désigne l’une de ses règles par l’expression « Disruptive Patterning » [NDLR : dessin perturbateur]. La peau de zèbre en offre un parfait exemple : elle peut sembler très étrange à première vue, mais quand le zèbre retrouve son environnement naturel, elle lui permet d’être protégé, de se camoufler dans l’environnement. À un moment, la flamboyance disparaît et il devient possible de penser le vêtement pour soi, comme une façon de parler de sa propre identité, qu'on se fonde dans la masse ou non.

troymichie.com