la plus belle pop du moment vient de glasgow, elle est signée joesef

Pour la sortie de son très prometteur premier EP, « Play Me Something Nice », nous avons rencontré l'Écossais de 24 ans qui fait de ses déboires amoureux une douce et belle pop alternative.

par Douglas Greenwood
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29 Octobre 2019, 9:48am

Il y a quelques jours, Joesef était dans la maison de sa mère, à l’extrême-est de Glasgow. Quand il est sorti pour acheter du pain à l’épicerie ambulante, il a été surpris de croiser un fan, qui l’a accaparé le temps d’un selfie. Cela fait à peine un an que le jeune homme de 24 ans a sorti ses premiers morceaux. Mais après trois premiers concerts complets au King Tuts Wah Wah Hut – la salle la plus légendaire de sa ville natale – ça y est : on commence à le reconnaître dans la rue. « Je ne peux même plus aller acheter du pain tranquille ! » plaisante-t-il juste avant de monter sur scène, à Londres cette fois. Pour un concert complet, là aussi.

Très sincèrement, Joesef ne donne pas l’impression de savoir ce qu’il fait, ni comment il a atterri ici. Mais une chose est sûre, quoi qu’il fasse, il le fait très bien. Sa toute jeune carrière lui permet malgré tout d’avoir, déjà, un son bien à lui, des tubes de pop alternative emplis d’âme, de frime et de sensibilité, comme si un savant fou avait mélangé Amy Winehouse et Rex Orange County dans une machine musicale miraculeuse et en avait récupéré le résultat dans la banlieue écossaise. L’hystérie qui entoure ses débuts est encore assez incongrue face à son éducation modeste. « J’essaye de ne pas trop y réfléchir, autrement je pense que je perdrais la tête, lâche-t-il dans un sourire. Je prends les choses comme elles viennent. Je me suis fait virer d’un bar et je n’ai pas retrouvé de travail depuis. Pour l’instant, ça roule, parce que je n’ai plus besoin de travailler. Facile ! » Et « facile », est peut-être le mot qui définit le mieux l’irrésistible langueur de son premier EP, Play Me Something Nice. De l’amour et des cœurs brisés jetés dans un tourbillon de douceur sonique.

C’est en 2016 que les choses ont commencé à faire sens pour lui. À 20 ans, il est tombé tellement amoureux qu’il a aujourd’hui ces deux chiffres tatoués sur le torse pour se rappeler cette époque. « C’était un pur été d’amour, se souvient-il. Et c’était aussi mon premier garçon. » Après des années passées à avoir des copines, il compare cette expérience à celle de se prendre un train dans la tronche. Pendant des mois, le couple a gardé l’idylle secrète, de peur des réactions de leurs familles respectives. Mais à huis clos, quelque chose de spécial était en train de voir le jour : « C’était comme dans un film. Il me perturbait énormément, j’entendais de la musique romantique dans ma tête à l’instant où je le voyais ! »

Quand il a fait son coming-out en tant que bisexuel, il n’en a pas fait une grosse affaire. Mais l’on s’est dit tous les deux que cette hésitation initiale était peut-être typiquement écossaise. J’ai grandi à 40 minutes de chez Joesef, et j’ai moi aussi pris mon temps à dire à ma famille que j’étais queer. « Cela va sans dire que, lorsque l’on grandi à l’extrême-est de Glasgow et que l’on n’est pas un grand mec hétéro, c’est donner le flan aux connotations négatives, explique-t-il. Mais ça n’a jamais été trop dur pour moi, et j’ai de la chance, parce que ce n’est vraiment pas le cas pour tout le monde. Moi, ça ne m’a pas causé trop de soucis. » Puis, quand je lui suggère que les temps changent pour le mieux : « Ouais, répond-il, avant de faire une pause. Putain, ouais ! »

Cette relation de deux ans – et la façon dont elle s’est terminée – a directement inspiré les six morceaux de Play Me Something Nice, empreints de romance mais aussi des conneries et des mauvaises décisions qui ne font du bien que sur le coup. Cette première expérience queer peut bien lui avoir donné comme « un avant-goût de la fin du monde », Joesef a la capacité (rare) de transformer la pire des situations en quelque chose de beau. Le morceau-titre explore ce sentiment familier : l’envie écrasante de passer du temps avec une personne que l’on a quitté. « I know it’s over, » chante-t-il, avant de mettre cette pensée de côté pour un destin romantique plus satisfaisant : « So do you wanna come over ‘cause I’m cold and I’m tired of lying to myself ? I need you here with me. »

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Si une carrière de musicien n’a jamais compté parmi ses objectifs d’enfant, Joesef a été entouré très tôt des influences qui imbibent sa musique aujourd’hui. « C’était toujours de la musique assez ancienne, même quand j’étais bébé. J’étais un fœtus que je chantais déjà du Al Green ! » Cela venait de sa mère, qui a toujours aimé les maîtres de la soul du milieu du 20 ème siècle, en laissant toujours un peu de place à la pop des années 1990 – les Spice Girls en tête de peloton. Mais ce n’est pas sa seule éducation pop – « il faut rendre justice à Artpop ! » assure-t-il, quand on lui demande si, comme la plupart des queer grandis dans les années 2010, il a eu un faible pour Lady Gaga. « Je l’ai adorée de tout mon cœur quand elle a fait son coming out, mais je l’aimais en secret. En grandissant, je me rends surtout compte qu’elle est une incroyable musicienne. Elle a fait ce truc jazz avec Tony Bennett, et j’adore Tony Bennett ! Mais ça fait longtemps qu’on ne l’entend plus trop. Elle est trop occupée à gagner des Oscars. »

Ce penchant pour le pop se manifeste dans l’EP à travers le talent de Joesef pour les mélodies ; attendez-vous à siffloter l’air de certaines chansons sans même vous en rendre compte, quelques jours seulement après les avoir écoutées. Il est assez dur de se convaincre qu’elles ne sont pas résultat d’une équipe de douze songwriters mais bien le fruit du travail d’un jeune écossais posé en caleçon dans sa chambre, écrasé sous une sale gueule de bois et des sentiments profonds – ce qui est le cas pour la grande majorité des morceaux. Ils sont parfois dangereusement introspectifs, le genre d’histoire que l’on garderait pour soi. Le dernier de l’EP, « Don’t Give In », est assez sombre. La chanson raconte l’histoire de Joesef, du garçon qu’il aime et d’un autre, qui attend en embuscade pour lui voler son amour. « You don’t know how it hurts when you say you wish you met me first, chante-t-il. Somehow that feel worse. » Mais quand on lui parle directement des paroles, il hausse les épaules et en sort une blague, jamais aveuglé par son talent. Humble.

Ce sont toutes ces étranges circonstances et le caractère unique de Joesef qui rendent son ascension aussi belle. Le public de son concert londonien, dans le club très cabaret Omeara, est rempli de cadres de label – tout le monde veut mettre la main sur lui, en faire la star de demain. Mais Joesef a tellement l’air d’avoir les pieds sur terre que l’on doute qu’il se fasse coopter facilement par une major.

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Après tout, une fois que l’on a vécu la douleur d’une rupture, notre vision du monde change et il est plus facile de repérer le vrai et le bon des conneries. Est-ce que Joesef sait désormais tout ce qu’il y a à savoir sur l’amour ? Il expire, un poil exacerbé par l’aspect un peu trop grandiose de la question : « Je ne sais pas mec, c’est imprévisible et très volatil ! C’est quelque chose qui se chérit, autrement ça se passe mal. »

« J’imagine que je ressens simplement les choses très intensément, insiste-t-il. En réalité, je ne connais rien de l’amour, mais qui peut dire l’inverse ? »

Joesef jouera le 5 mars prochain à la Boule Noire, à Paris.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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