ne ratez pas ce clip de trap palestinienne, à découvrir en avant-première sur i-d

En août dernier, le label palestinien BLTNM sortait l’album trap « Sindibad el Ward », qui explore le quotidien d'un jeune homme à travers la Cisjordanie et la Palestine occupée. Aujourd'hui, 2 titres sont réunis en un « short film » à découvrir sur i-D.

par Antoine Mbemba
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06 Novembre 2019, 11:38am

« Je fais un peu de tout. De la photo, du design graphique, parfois je rappe, parfois je fais des vêtements… Je fais un peu de tout, mais je ne suis vraiment bon dans rien. Par contre, j’ai un avis sur tout. » Il fallait au moins ça – toucher à tout – pour qu’Ahmad Zaghmouri (aka Mukta-Feen) puisse donner naissance, avec ses amis, au projet BLTNM (prononcez « Blatinum »), label basé en Palestine, à Ramallah, qui entend par tous les moyens artistiques possibles donner une voix aux artistes du Moyen-Orient.

BLTNM, c’est une idée qui germe depuis 2016, qui s’est réellement matérialisée depuis un an et demi et dont le premier cycle vient d’arriver à son terme avec la sortie le 18 août dernier de Sindibad Al Ward, un album trap de Shabjdeed (produit par Al Nather), qui y raconte son quotidien et ses déplacements à travers la Cisjordanie et la Palestine occupée ces sept dernières années. « La trap, c’est ce qu’on a décidé de faire pour ce projet, mais personnellement, mes influences viennent davantage de la club music, la drum & bass, la jungle, le dubstep anglais… » précise Ahmad, ancien étudiant d’Oxford et Dj réputé qui a notamment travaillé sur les visuels du documentaire Boiler Room Palestine Underground.

À la direction créative de BLTNM, Ahmad insiste pour que l’on ne confonde pas cette équipe avec ce qu’elle n’est pas : un crew hip-hop. « On est une marque, là pour faire de l’argent. Un crew, c’est trop facile pour nous, et on va bien au-delà du hip-hop. On vient de la culture underground, à la base, mais il est peut-être temps de passer mainstream. » Pour autant, le choix de la trap n’est pas anodin. Quand on rapproche cet élan de celui qui se joue au Maroc, sous l’impulsion de NAAR – dont le cofondateur Mohamed Sqalli est un ami d'Ahmad, qui admire sa manière de « repenser les rapports culturels Nord/Sud » – le jeune homme est sans appel : « On a la meilleure scène rap du monde arabe, en termes de contenu. Le Maroc est devant en termes d’infrastructures, d’industrie, mais le meilleur contenu vient de chez nous. C’est mon avis. »

Ce qu’ils partagent, en tout cas, ce sont les difficultés à s’imposer dans un marché petit et l’envie, qui dépasse tout le reste, de faire entendre quelque chose de nouveau, qui n'est « pas basé sur la standardisation européenne de la musique ». « Tout est fait de manière DIY, personne ne nous finance, on est autosuffisants. Mais on sait qu’on a tous les outils pour faire le son qu’on veut. N’importe quel son. J’ai conscience du produit que j’ai, et c’est pour ça que je me permets d’être un peu arrogant, explique Ahmad. Je sais qu’en 1 million d’années, Skepta n’aura jamais ce son. Niska et Koba LaD non plus. Ils ne sont pas en prise à 100% avec ce qu’ils racontent. » On fera en effet difficilement plus ancré dans le réel que ce savant mélange de musique traditionnelle, de drill, de drum & bass, de trap… « On ne fait rien uniquement pour s’amuser, il y a toujours un certain sous-texte socio-politique. On parle de ‘trap’, mais nous, on vit littéralement dans un ‘trap’ [‘piège’ en anglais] ! On vit dans un piège ! Tu n’as qu’à aller voir sur Google Maps. »

Pour Ahmad, le constat est clair : l’Europe est en perte de culture et se tourne inlassablement vers le Maghreb, l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient pour recharger les batteries à coups d’héritages millénaires. « Pour nous, la France a été créée il y a 10 minutes, l’Angleterre il y a 15 minutes et l’Amérique il y a 2 minutes ! La lumière est sur nous en ce moment et il est temps de prendre le micro, de parler nous-mêmes et de nous assurer qu’on ne parle pas que de guerre ou de terrorisme dès on évoque le Moyen-Orient. »

C’est l’une des idées qui sous-tend au double clip qui sort aujourd’hui, un short film 2 en 1 réalisé par la française Hannah Rosselin, dont la rencontre avec l’équipe BLTNM est le fruit du hasard, ou de la magie des réseaux sociaux. Depuis 3 ans, Hannah réalise un documentaire en Palestine. En mai dernier, alors qu’elle tourne sa dernière séquence, elle est contactée via Instagram par Siko Tatour, le directeur artistique de BLTNM. « On est allée prendre un café à Bethléem, juste à côté de mon lieu de tournage, raconte la jeune réalisatrice. Il m’a dit ‘il faut absolument que tu rencontres les mecs !’ Trente minutes après, on était dans la voiture, en route pour leur studio de Ramallah. Quatre mois plus tard, j’y étais pour tourner les clips. »

La volonté première, visuelle, était simple : « Ne pas tricher, montrer qu’il se passe autre chose que la colonisation là-bas. Montrer leur vie telle qu’elle est. Faire un clip où, à la fin tu te demandes si tu es en Palestine ou pas. » Il existe peu d’endroits au monde aussi chargés, et aussi marqué par nos biais et préjugés occidentaux. Le fait de donner à une jeune femme occidentale une partie des clés de cette vidéo vient tous les décocher. « On m’a souvent posé la question quand je suis revenue à Paris, avec quelques préjugés en sous-texte. Mais je me suis sentie hyper respectée, beaucoup plus que sur certains tournages parisiens. J’étais davantage là en tant que metteur en scène. J’ai terminé l’écriture avec Ahmad, pour que ça leur ressemble à fond. Je n’allais pas arriver avec ma baguette magique d'occidentale. La parole leur revient. » Il aura fallu, pour Hannah, trouver l’équilibre parfait entre recul et engagement. « Je ne me suis jamais sentie en danger là-bas. Ils vivent une pression indiscutable, très visible : le mur, les soldats, les avions qui tournent dans le ciel. Je le sens, mais je ne peux qu’en être spectatrice, je ne peux pas m’en emparer. »

BLTNM ne veut pas non plus faire du conflit le thème récurrent de leur projet artistique global. Il y est, parce qu’il existe, mais l’objectif d’Ahmad et ses compères est d’abord purement artistique. Il le rappelle, les connexions pour faire des tournées en Europe, il les a. Mais le but, c’est le monde arabe. « C’est plus facile de venir en Europe que de se déplacer dans la région ! Ce que je veux, c’est offrir une plateforme aux artistes, des infrastructures, un endroit où ils n’ont rien d’autre à penser qu’être des artistes. Dans le monde arabe soit tu deviens une figure pop mainstream et tout est fait pour toi, tu es une machine. Soit tu es complètement indépendant et tu ne fais pas d’argent. Je veux montrer aux gens qu’il y a quelque chose entre les deux. » Depuis quelques semaines, l'entre-deux a un nouveau nom, celui d'un album produit avec une rapidité et une qualité qui n'a rien à envier à personne : Sindibad Al Ward. Maintenant vous savez où regarder, et pourquoi.

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