Dawoud Bey. Hillary et Taro, Chicago, 1992 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)

j'ai passé 40 ans à faire des portraits pour rendre (tout) le monde visible

Dans un nouveau livre, le photographe Dawoud Bey revient sur sa carrière passée à rencontrer, à converser et à tirer le(s) portrait(s) de ce qu'il appelle simplement « la communauté humaine ».

par Ryan White
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23 Octobre 2019, 10:23am

Dawoud Bey. Hillary et Taro, Chicago, 1992 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)

Dawoud Bey ouvre son nouveau livre – Dawoud Bey on Photographing People and Communities – par une section titrée « People in Front of the Camera » (« Des gens devant l’objectif »). Toute l’essence du livre est résumée dans la simplicité de ce titre. Pendant ses 40 ans de carrière, Dawoud s’est attaché au genre du portrait, sans jamais le déguiser en quoi que ce soit d’autre. « Mes idées ont principalement tourné autour de l’humain. Ce qui m’intéresse, c’est de visualiser la communauté humaine dans une large palette de contextes, écrit-il. La stratégie et le contexte peuvent bien changer, c’est chaque fois un être humain qui se trouve assis ou debout devant l’appareil. Des gens devant l’objectif – c'est ce qui décrit le mieux toutes les photos que j'ai prises pendant 40 ans. »

Né à Jamaica dans le Queens en 1953, Dawoud développe très tôt une curiosité vis-à-vis des notions d’identité et de communauté. L’Amérique est alors en proie à la violence et aux tensions. Son premier appareil lui vient de son parrain décédé, offert par sa marraine, juste après les funérailles. « Le fait de recevoir cet appareil a réveillé mon imagination, pour une raison qui m’était tout à fait étrangère. Je me suis dit qu’il fallait à tout prix que j’apprenne à m’en servir, écrit-il. J’ai pris un cours et j’ai commencé à acheter des livres photo et des magazines pour m’éduquer, saisir ce qu’on pouvait faire avec tous ces numéros sur l’objectif et le côté de l’appareil. Il se trouve que, selon que l’on change la vitesse d’obturation de 1/30ème à 1/250ème, l’obturateur s’ouvre et se ferme plus ou moins vite. C’est comme ça que j’ai commencé. » Et c’est comme ça qu'a commencé une carrière passée à prendre des photos avec une immense empathie, une forme de vérité et un grand respect pour des sujets rencontrés dans la rue. Sans intentions biaisées, sans exagération.

Ado, Dawoud découvre le travail de Richard Avedon en dernière page du New York Times. Il se rend seul jusqu'à Manhattan pour voir le travail du photographe exposé à la Marlborough Gallery – « Il n’y avait personne dans mon quartier à qui je pouvais demander : ‘Hey, Tyrone, tu veux aller sur la 57ème Rue pour voir Richard Avedon ?’ ». « Une fois sur place, j’ai été soufflé par ses portraits, continue-t-il. C’était clair, en regardant ses photos, que le travail photographique, même en surface, peut contenir des informations très riches et provoquer de fortes réactions. J’étais frappé par la manière qu’ont ses portraits de donner un sens et une identité crédible à une personne isolée sur un fond blanc et neutre. Il n'y a que le portrait qui parvient à saisir à ce point l'essence d'une personne. »

Là où Richard Avedon a élevé son art à un niveau tout aussi beau qu’inaccessible, Dawoud, lui, ne s’écarte jamais de la réalité. Ses images ne peuvent pas être arrêtées à une seule chose, une seule tendance ou une seule idée. Elle ne sont jamais sensationnalistes mais toujours empreintes de merveilleux, même lorsqu’elles ne cherchent pas à l’être. Au milieu du premier chapitre du livre, titré « Photographer and Subject », on tombe sur la photo d’une jeune fille au nez percé, qui plante son regard droit dans le nôtre. L’image est extraite de la série « Black-and-White Type 55 Polaroid Street Portraits », des images prises avec un appareil 4x5 – dont le processus est beaucoup plus lent et laborieux que celui d'un petit appareil. « Ralentir m’a permis de mettre en place un processus beaucoup plus collaboratif, » écrit-il. Utiliser un Polaroid Type 55 lui a également permis d’imprimer instantanément la photo pour la donner au sujet et un négatif réutilisable pour finir de développer la photo. « J’ai continué à photographier des personnes afro-américaines, je voulais visibiliser les sujets noirs à travers mes photos, leur donner une présence dans la tradition photographique dont j’étais l'héritier, et leur donner, sur le long terme, une place aux murs des galeries et des musées. »

C’est sûrement là que réside son plus grand pouvoir d’artiste – dans sa capacité à changer le monde sans jamais s’éloigner de la normalité. Elève de Dawoud au Columbia College de Chicago, le photographe Brian Ulrich raconte en l’introduction du livre quel genre de professeur a été Dawoud pour lui et ses pairs, et dévoile peut-être le début du secret de sa longue et fructueuse carrière : « Il nous faisait prendre conscience des obstacles qui se mettraient en travers de notre travail. Ça nous a aidés à répondre aux difficultés que l’on rencontre lorsque l’on crée quelque chose de nouveau avec un médium qui a déjà une histoire derrière lui. »

'Dawoud Bey on Photographing People and Communities' fait partie de la série The Photography Workshop d'Aperture, et sera disponible à la vente ce mois-ci.

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Un couple à l'arrêt de bus sur Main Street, Rochester, New York, 1989 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Un garçon devant le cinéma Loew's 12 de la 5ème rue, Harlem, 1976 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Cinq enfants, Syracuse, New York, 1985 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Odalys, Chadsey High School, Detroit, 2003 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Un homme portant une casquette Adami, Brooklyn, 1988 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Quatre enfants sur Lenox Avenue, Harlem, 1977 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Jordan, School of the Arts, San Francisco, 2006 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Une jeune femme entre Carrolburg Place et Half Street, Washington, DC, 1989 ; Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)
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Fresh Coons & Wild Rabbits, Harlem, 1975; from Dawoud Bey on Photographing People and Communities (Aperture, 2019)

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