Photographie Kurt Krieger 

hollywood, 1997 : quand i-D interviewait leonardo dicaprio, au seuil de son destin

« Once Upon a Time In Hollywood »​​ vient de sortir au cinéma. i-D vous propose un voyage dans le temps jusqu'en 1997, avec un jeune Leonardo DiCaprio, prêt à renverser le cinéma.

par David Cox
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19 Août 2019, 4:16pm

Photographie Kurt Krieger 

Cet article a initialement été publié dans The Desirable Issue, numéro. 164, 1997.

Avec le film Roméo et Juliette, Leonardo DiCaprio est rapidement devenu la nouvelle obsession des adolescents. Mais sera-t-il un jour plus qu'un fantasme hollywoodien ?

Depuis son apparition (nominée aux Oscars) face à Johnny Depp dans What’s Eating Gilbert Grape?- Gilbert Grape, nombreux sont ceux qui l'ont désigné comme « le meilleur » ou « le plus prometteur » des acteurs de sa génération. Un statut accordé à bon nombre de ses prédécesseurs - quand James Dean et Montgomery Clift faisaient leur entrée dans le cinéma par exemple. Une chose est sûre, DiCaprio se situe bien dans cette lignée de jeunes acteurs conjuguant allure et talent.

Comme souvent, beaucoup se demandent si la carrière du jeune homme né et élevé à Hollywood saura s'établir sur le long terme ses faux pas artistiques et commerciaux (comme Chute Libre, Mort ou Vif et Rimbaud Verlaine) jetant le doute sur l'avenir de sa carrière. Un scepticisme critique qui s'est vu dissipé par son interprétation du personnage street et punk dans la relecture radicale du classique de Shakespeare, Roméo & Juliette par Baz Luhrmann. Un second rôle aux côtés de Meryl Streep et Diane Keaton dans l'adaptation de la pièce Simples Secrets ne lui fera certainement pas de mal, mais il va falloir qu'il rame encore un peu pour ne pas couler l'extravagant mega budget de James Cameron, le spectaculaire Titanic, dont la sortie est prévue pour bientôt.

Les rumeurs circulent sur sa vie personnelle, mais DiCaprio ne semble pas y prêter grande attention – l'acteur sait faire preuve d'humour quant à sa position et parvient toujours à éviter l'arrogance. Son seul problème est sûrement la peur de grandir à l'écran, ascension qu'il accomplira sûrement en dépassant son physique de garçonnet, jusque-là garant de son succès.

DiCaprio revient pourtant de très loin, et plus précisément de la tragique série télévisée Quoi de neuf Docteur ? et du film douteux Critters 3; l'évidence suggère que s'il continue à choisir ses rôles avec soin, il survivra à cette comparaison systématique et funeste qui le lie à James Dean. Nous, on en est presque certains : Leo est là pour durer.

Quelle a été ta première réaction lorsque Baz Luhrmann t'a proposé d'incarner Roméo dans Roméo et Juliette?

Le réalisateur, Baz Luhrmann, m'a envoyé un script, mais je ne voulais pas jouer une version traditionnelle de Roméo and Juliette. Je suis allé en Australie pour participer à un atelier avec lui et il m'a parlé de toutes ses idées et de ce qu'il voulait apporter au film; beaucoup de choses sur le thème religieux, les voitures, les revolvers pour remplacer les épées et des costumes très sophistiqués. À l'époque, je ne savais pas vraiment ce que ça pouvait donner. Mais je dois dire que j'ai su que ça allait fonctionner dès mon premier jour sur le plateau. Ça me paraissait très naturel, le film a beaucoup plus de sens q'une version traditionnelle.

Ça a dû être très impressionnant.

Roméo et Juliette, c'est un peu la pièce la plus connue de tous les temps et aussi celle qui a le plus de succès, donc je ressentais forcément beaucoup de pression. Mais je crois que l'interprétation que nous en avons livrée m'a beaucoup détendu. J'aurais été beaucoup plus nerveux si j'avais dû le faire de manière entièrement traditionnelle. Notre façon de parler (nous avons imité un accent anglais) m'a permis de m'identifier très facilement. Même si c'est un monde imaginaire, il se compose de références contemporaines, en particulier lorsqu'il s'agit de violence et de rivalité. Shakespeare aurait sûrement voulu que son travail survive à l'épreuve du temps, que ce soit une oeuvre intemporelle capable de s'adapter au futur.

Il t'est arrivé de dire que tu étais attiré par des personnages plus sombres. Roméo, lui, est très romantique. Jouer ce personnage a-t-il été une manière pour toi de sortir de ta zone de confort ?

Explorer ce personnage a été une expérience passionnante. On a tous une idée préconçue de ce à quoi Roméo devrait ressembler : un gars très romantique et duveteux. Mais j'ai rapidement compris qu'il est en réalité un romantique désespère. Quand Juliette lui lance « Si tu avais un peu de couilles, tu m'épouserais maintenant et tu risquerais tout », Roméo risque tout – sa vie, sa famille, tout – et l'épouse. Finalement, son geste est très fort et honorable à la fois : croire en l'amour, à cet âge tout particulièrement, c'est risquer sa vie. C'est tragique et puissant.

Leonardo DiCaprio for i-D's The Desireable Issue
Photographie Kurt Krieger

Comment t'es-tu préparé à incarner Roméo ?

J'ai mis du temps à me mettre dedans. Lorsque j'incarne un personnage, j'aime bien tout reprendre depuis le début pour savoir où je vais tout en ayant la possibilité d'improviser un peu sur le moment. Je ne suis pas non plus extrêmement rigoureux sur la méthode. J'improvise, je laisse les choses me venir. Je devais me préparer pour toutes les émotions que Roméo traverse parce que c'est un personnage d'une sensibilité rare, à fleur de peau, traversé par des sentiments très complexes.

L'adaptation au langage Shakespearien a-t-elle été difficile pour toi ?

Un vers de Shakespeare dissimule une vingtaine de sens, il y a certaines choses qu'on ne comprend que plus tard, en laissant l'histoire se développer, et il est très facile de se perdre dans tous les symboles évoqués en filigranes. Il faut juste choisir une orientation, savoir vraiment quel genre de personnage on souhaite incarner. Ça a demandé beaucoup d'ajustements, on s'est beaucoup entraînés. Nous voulions surtout faire transparaitre les émotions des personnages de manière claire et accessible pour qu'il n'y ait aucun doute sur ce qu'ils ressentent et les étapes qu'ils traversent.

Comment s'est passée ta collaboration avec Claire Danes qui incarne Juliette?

J'avais vu sa série télévisée, Angela, 15 ans, et j'ai directement su que c'était une fille très intense, capable de donner des émotions très fortes, elle avait toutes les caractéristiques d'une Juliette. On ne voulait ni une version trop dramatique ou trop fleurie de Juliette, pour l'incarner autrement, il fallait donc quelqu'un de très énergique. Car, finalement, c'est elle qui impose sa force à Roméo lorsqu'elle lui dit « Si tu m'aimes tant, nous devons nous marier et tout remettre en question ». La forte personnalité de Juliette nous importait beaucoup. Je passais encore quelques auditions lorsque j'ai rencontré Claire. Alors que les autres actrices en lice pour le rôle proposaient une interprétation traditionnelle de Juliette, Claire m'a directement attrapé la nuque et m'a embrassé, sans complexe. Je me suis dit, « Mais que se passe-t-il ! » J'étais décontenancé et j'ai rapidement compris qu'elle savait très bien ce qu'elle faisait.

Pourquoi penses-tu que l'histoire de Roméo et Juliette tient le coup malgré les siècles ?

En grande partie parce que les deux personnages sont intimement persuadés qu'au milieu de toute la violence et de la haine qui animent leur famille, il existe quelque chose de plus haut et de plus fort : l'amour. À un moment clé du film, Roméo parle du fait que les gens désirent tellement être aimés qu'ils finissent par se tuer. Et ça n'a pas changé. C'est parce qu'elle aborde un sujet universel que cette histoire survivra à l'épreuve du temps.

L'une des multiples surprises du film est que Juliette et Roméo tombent amoureux dans une piscine. Comment as-tu vécu le tournage de cette scène ?

Baz voulait s'éloigner du côté trop classique de la pièce. C'est pour cette raison que dans le film, Roméo est en quelque sorte sur le balcon puisque Juliette descend par l'ascenseur. C'est comme un retournement de situation : Roméo et Juliette finissent par tomber tous les deux dans la piscine. On a travaillé cette scène pendant presque une semaine et demie parce qu'on ne voulait pas que ce soit trop convenu, on voulait essayer quelque chose de différent et je crois que ça a fonctionné.

Quelle est ta scène préférée ?
Question difficile... Parce qu'elles étaient toutes très complexes. Mais je dois dire qu'on s'est bien marrés. À un moment du film, Mercutio et Roméo se balancent plein d'insultes. Nous avons beaucoup rigolé en tournant cette scène. C'est difficile à dire quand on est acteur, quand on tourne soi-même les scènes, il est impossible d'élire une scène...

J'ai l'impression que tu as beaucoup collaboré à la réalisation du film. As-tu été amené à poser tes limites durant le tournage ?
Oui. Quand nous venions tout juste de commencer le tournage, Baz voulait que les personnages se déplacent en roller et j'ai rapidement dit non. Il voulait qu'on utilise des pistolets à eau pendant un moment mais il s'est ensuite ravisé. Je trouvais que le film avait besoin de tons plus sombres et il était d'accord avec moi. Il a finalement pris cette direction. J'ai été heureux de pouvoir participer à la réalisation du film.

C'était stressant de filmer à Mexico?
Oui un peu. Mais la violence environnante et les affrontements à mains armées qui arrivent chaque jour dans la ville nous ont aussi permis de nous plonger dans l'ambiance du film. Une personne de l'équipe s'est fait kidnapper sur place. C'était très difficile et tout le monde était malade, mais je pense que ça nous a aussi donné de la matière pour jouer. Le port d'arme est presque devenu naturel chez nous.

Ça ne t'a pas pour autant dissuadé de repartir tourner à Mexico ?

Je sais... J'aimerais bien choisir les films en fonction du lieu de tournage mais je ne peux pas.

Si on croit tout ce qu'on lit dans les médias…

Vous ne devriez pas tout croire, ça, c'est sûr.

Beaucoup d'articles ont suggéré que la scène d'amour entre Roméo et Juliette devait être beaucoup plus explicite.

Oui, je les ai lus aussi. La scène où on voit les seins de Claire a suscité beaucoup de controverse, et aussi le fait qu'elle soit mineure, mais personne sur le plateau n'était douteux ou mal intentionné. C'est étrange de voir comment l'information est très souvent transformée dans les médias, il y a tellement de malentendus, mais ça fait sûrement aussi partie du jeu. Avec le temps, le public appréhendera le film pour ce qu'il est et les scandales qui pullulent dans la presse à son sujet auront disparu des consciences.

Comment as-tu appris à gérer tout ça ?

Quoi qu'il advienne, quoi qu'on dise, je crois en l'idée que c'est mon travail qui parle et qui fait la différence. Jusque-là, personne n'a jamais rien dit d'atroce sur moi. Des choses injustes ont été dites mais je n'ai fait l'objet d'aucune diffamation. Je ne me suis jamais senti insulté. Et puis, tous ces trucs n'ont pas vraiment d'importance, ces mensonges médiatiques peuvent même rendre la vie plus intéressante. Si quelqu'un écrit un jour ma biographie et tombe sur les fausses infos qui ont fait le tour des médias dernièrement, peut-être que ça rendra sa tâche plus intéressante.

Tu y penses souvent au fait qu'un jour, peut-être, quelqu'un se chargera d'écrire ta biographie ?
Quand j'y pense, j'ai 21 ans et j'ai déjà fait quelques films dont quelques-uns vraiment pas mal d'après moi, donc je commence à être un peu fier de moi, oui. Je suis heureux d'en être là où je suis. Les personnes de mon âge regardent mon travail et je me fais remarquer, je ne peux qu'en être heureux. Je n'ai aucune idée de ce à quoi ressemble mon futur, mais tant que je le peux, je continuerai à faire des films. C'est tout ce que je sais.

Les spectateurs on beaucoup d'attentes, et plus tu es bon, plus tu te retrouves exposé dans la presse. Ressens-tu une forme de pression ?

Oui, peut-être. Mais j'essaye de mettre tout ça de côté quand je suis sur un tournage, parce que ça risquerait de rendre la situation absolument invivable. C'est une position très ambigüe. Ce n'est pas parce que j'ai bien joué une fois que mes performances seront toujours exceptionnelles. C'est pour ça que les plus grands acteurs du monde deviennent un peu fous : ils se demandent « Que se passe-t-il, est-ce qu'on m'aime toujours ? » C'est très facile de tomber dans ce piège. Je n'ai pas de réponse à apporter à ce problème; vous me trouverez peut-être au fin fond d'un asile dans quelques années, qui sait. Pour le moment, je garde le cap et me fous de ce que les gens peuvent dire à mon propos.

Ton prochain film se passe sur le Titanic, n'est-ce pas ?

C'est la première fois que je tourne un film commercial. Je ne suis pas ce genre d'acteur et je ne pense pas continuer à faire ce genre de film. L'histoire est vraiment intéressante et les personnages sont tellement chargés d'émotions. C'est pour ça que j'ai choisi de jouer dans ce film. Mais je ne m'avance pas trop, je ne peux pas vous dire si le film sera époustouflant ou truffé de moments épiques.

À quoi peut-on s'attendre alors ?

C'est une histoire d'amour entre deux personnes sur un bateau. Un genre d'artiste des faubourgs et une jeune aristocrate tombent amoureux et remettent ensemble en question les rapports de classe qui les opposent puis tout tombe à l'eau...

Ton rôle et celui de Kate Winslet semblent être dotés d'une grande intensité. Comment fait-on pour redevenir soi même après une journée de tournage ?
Je ne peux pas parler à la place de Kate, mais sortir de mon personnage n'a jamais été un problème pour moi, je garde toujours à l'esprit que j'incarne un rôle, je fais même des blagues entre les prises. Je suis comme ça naturellement et je pense que c'est sain, parce que quand on tourne ce genre de scène on ressent vraiment des choses. C'est stressant pour le corps de crier ou de pleurer, et on ne peut pas vraiment faire semblant. Enfin si, on peut, mais pas si on a envie que le résultat soit réaliste. Moi ça me va. Je ne pense pas qu'il faille totalement s'immerger dans un personnage pour bien faire son travail.

Tout le monde pense que tu seras nommé aux oscars l'année prochaine. Tu y penses souvent ?

Oui j'y pense. Mais j'essaye de limiter mes attentes. Mon sentiment à l'égard des Oscars est mitigé. J'ai été nominé pour ma performance dans Gilbert Grape et c'est une expérience très étrange. L'idée de gagner l'Oscar m'a fait flipper, je ne voulais pas que les attentes des gens autour de moi se démultiplient. L'idée de devoir être parfait, tout le temps au risque d'être disqualifié dans le cas contraire, m'angoisse profondément. C'est la raison pour laquelle je ne vaux pas trop y penser non plus, c'est un sujet qui génère des sentiments contradictoires chez moi. Pour le moment, je veux simplement continuer à faire ce que je fais en espérant qu'on ira voir mes films.