pourquoi le féminisme de wonder woman est un non-débat

Belle, forte et naïve : dans l'adaptation de Patty Jenkins, Wonder Woman coche toutes les cases du personnage féminin hollywoodien. Pourtant, qu'il incarne ou non une pensée féministe, le film marque le début d'une nouvelle façon de représenter les...

par Sophie Wilkinson
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21 Juin 2017, 11:30am

« Born Sexy Yesterday. » Le terme a été inventé en avril 2017 par le blogger Jonathan McIntosh pour désigner une femme avec « l'esprit d'un enfant naïf mais très doué, dotée d'un corps de femme adulte et hypersexualisé » - littéralement l'expression pourrait se traduire par « une femme sexy qui sort de l'œuf ». « "Born Sexy Yesterday" est une vraie connerie patriarcale », conclut McIntosh. En effet, la femme « born Sexy Yesterday » ne saurait vivre sans une présence masculine à ses côtés - le Cinquième Élément ou le film Une créature de rêve en sont les parfaits exemples. Dans l'adaptation de Wonder Woman sortie ce mois-ci, on retrouve cette même présence de l'homme, « incapable de désirer une femme normale, issue de son propre monde et susceptible d'être son égale en termes d'amour et de sexualité ». La « Born Sexy Yesterday » est un concept à s'arracher les cheveux et il y a fort à parier que Patty Jenkins, la réalisatrice de Wonder Woman, l'ait découvert lorsqu'elle s'est attaquée à l'adaptation d'une bande dessinée bien connue pour son personnage principal à la fois sexy et profondément enfantin.

Pour récapituler, sous le costume de Wonder Woman se cache Diana, Princesse de Thémiscyre et Fille d'Hippolyte, ici incarnée par l'actrice israélienne Gal Gadot. Thémiscyre est une île verte et féconde nichée au cœur de l'Atlantique et peuplée par des Amazones (des femmes, robustes et combattantes) qui se préparent au retour du dieu de la guerre, Arès. Quand l'espion américain Chris Pine débarque sur l'île en pleine première guerre mondiale à bord d'un avion allemand, un bataillon à ses trousses, Diana ignore encore tout des atroces contrastes du monde extérieur. Cette naïveté est au cœur de son personnage. Plusieurs scènes exploitent ce trait de caractère jusqu'à en faire une forme d'ignorance. Mais la candeur de Diana est exactement ce qui va la sauver de la domination masculine. Car elle n'est aucunement encline à admirer l'homme. Et c'est en ça qu'on ne pourra décrire Wonder Woman comme une « Born Sexy Yesterday ». Une scène à ce titre est on ne peut plus révélatrice : Diana découvre la montre de Steve - un objet quel n'avait jamais vu auparavant - et peine à saisir le concept de temps. Obnubilée par la découverte qu'elle vient de faire, elle en oublie la présence de Steve, entièrement nu. Tandis que le spectateur est invité à fixer son attention sur les attributs physiques de Steve, Diana y est complètement indifférente. L'homme réifié par la caméra n'exerce ici aucune forme d'attraction sur la princesse.

Peu de temps après, la nuit tombe pendant que le duo cherche à rejoindre le Vrai Monde, où Diana pourra se venger d'Ares et Steve faire son rapport au MI6. Au lit (mais pas de la façon dont vous l'imaginez), Diana révèle que même si elle a été faite à partir d'argile et élevée au sein d'une communauté de butchs, elle sait en quoi consiste un rapport hétérosexuel. À tel point qu'elle avance que les « hommes sont nécessaires à la procréation mais pas lorsqu'il s'agit de prendre du plaisir ». La sexualité féminine s'affranchit ici de la présence de l'homme, réduit à un rôle de géniteur.

Si Wonder Woman fait autant de bruit en ce moment, ce n'est pas seulement parce qu'il subvertit quelques tropes dépassés, mais parce que le monde entier le voudrait avant tout féministe. Au risque d'oublier ce que cela signifie. 

Dans Vulture, peu de temps après la sortie du film, le critique David Edelstein faisait les louanges du visage de l'actrice Gal Gadot en y décelant « un parfait mélange d'innocence sortie des bois et de désinvolture ». Depuis, une interminable discussion s'attarde sur le physique de Gadot, à l'écran comme dans la réalité. Certains défendent bec et ongles l'idée selon laquelle l'actrice aurait dû être moins belle - un combat vain lorsqu'on sait que lors de sa création, Wonder Woman a été pensée comme une déesse avec tout l'imaginaire que cela implique. Rappelons également que Gadot s'est vue confier la responsabilité d'endosser le rôle principal du premier film de superhéros dirigé par une femme depuis 2005. Il est donc assez naïf de penser qu'Hollywood et son public aurait pu se contenter d'une actrice au physique « normal ».

Pourtant, si Wonder Woman fait autant de bruit en ce moment, ce n'est pas seulement parce qu'il subvertit quelques tropes dépassés, mais parce que le monde entier le voudrait avant tout féministe. Au risque d'oublier ce que cela signifie. Steve Rose du Guardian a reproché à Wonder Woman de ne pas être un « blockbuster faisant voler en éclat le plafond de verre ». Aucun film reposant sur un personnage masculin ne subit la même injonction à combattre le sexisme. Alors pourquoi un film dirigé par une femme et dont le héro est une femme dotée de super pouvoir doit nécessairement répondre à une définition, disons-le plutôt caricaturale, du féminisme ? Pour se donner bonne allure, la machine infernale hollywoodienne a donné la responsabilité à deux réalisatrices de revisiter les films Ocean Eleven's et Ghostbusters, prévus pour l'année prochaine. La présence de femmes réalisatrices semble essentielle dans la nouvelle mentalité « féministe hollywoodienne » … tant que ces dernières se contentent du schéma du remake. Et voilà ici le fond du problème. Les réalisatrices doivent donc produire des contenus dits « féministes » sans qu'on leur donne accès à la création, la vraie. 

Les réalisatrices encore trop peu nombreuses n'auront aucun répit face à la critique et devront faire leur preuve pour les décennies à venir, parce que le regard se pose toujours sur ce que les femmes font, avant de s'attarder sur ce qu'elles sont.

À ce titre, Jenkins est seulement la deuxième femme dans l'histoire à se voir accorder un budget de plus de cent millions de dollars pour la réalisation d'un film. Malheureusement, à l'image de Diana à qui il reste encore des batailles à gagner (la Première Guerre Mondiale ne sera malheureusement pas « la der des der ») les réalisatrices encore trop peu nombreuses n'auront aucun répit face à la critique et devront faire leur preuve pour les décennies à venir, parce que le regard se pose toujours sur ce que les femmes font, avant de s'attarder sur ce qu'elles sont.

Les libertés mises à mal par la cupidité masculine et l'industrialisation ne sont pas de nouveaux thèmes, ils ont déjà été explorés dans l'exceptionnel Mad Max Fury Road. Si son esthétique et son rythme ne visaient pas à le rendre aussi divertissant que Wonder Woman, le personnage de Furiosa interprété par Charlize Theron demeure très intéressant. Furiosa sait non seulement sur quoi repose la bêtise du sexisme, mais elle aide celles qui en sont victimes en passant les menottes au patriarcat. En comparaison, Diana veut simplement triompher sur les forces du mal, et n'y a pas été suffisamment confrontée pour savoir combien le poison de la guerre distillé par Arès se répand sur les hommes. De plus, Fury Road a été réalisé par George Miller, et Tom Hardy occupe le rôle principal : les attentes nourries autour des personnages féminins ne sont absolument pas les mêmes.

Il est important de noter que même si sa candeur et son amour pour le genre humain pourraient provoquer sa chute, Wonder Woman les transforme en superpouvoirs. Rien ne semble plus évident que lorsqu'elle contre son pire ennemi en hurlant, tel un aphorisme Instagram lancé devant un coucher de soleil « Seulement l'amour peut vraiment sauver le monde ! ». Certainement vrai, mais pas sûr que cela suffise pour sauver Hollywood de son sexisme.

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Texte : Sophie Wilkinson

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