avoir 20 ans et photographier l'amour queer

On a rencontré le jeune photographe Ryker Allen et évoqué sa jeunesse queer au Texas, ses coups de foudre pour ses modèles et l'importance des nouveaux fanzines LGBT.

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02 Août 2017, 9:26am

Pour Ryker Allen, tout bascule lorsqu'il invite un garçon à poser dans son studio. Ledit garçon porte un short jaune moutarde, il baigne dans la lumière. « Quand il est arrivé, j'ai tout de suite été captivé, enchanté par sa présence. Il m'a immédiatement attiré, se souvient le photographe de 20 ans. J'ai fini par sortir avec ce mec, après l'avoir pris en photo. Je ne me souviens même pas comment j'ai fait pour le prendre en photo, j'étais tellement hypnotisé, concentré sur lui. À partir de ce moment-là, j'ai su que je ne pourrais photographier que des garçons avec qui j'avais un lien fort, des garçons qui m'attiraient. » Ryker l'assure, son exploration de la masculintié queer, sa série « Boys », va continuer de grandir en même temps que lui. Il vit aujourd'hui à New York où il travaille en tant que photographe et producteur associé du magazine Hello Mr. Une publication qu'il compte étendre et transformer petit à petit en un incubateur de petits fanzines queers. Récemment, Ryker retournait dans sa maison d'enfance de San Antonio pour renouer avec sa vie lycéenne. Nul doute que le Texas ne s'impose pas comme le meilleur cadre pour l'épanouissement d'un jeune queer. Mais Ryker avait aussi besoin de retrouver, de comprendre et d'analyser l'isolement vécu avant son déménagement à New York, où « tout le monde est gay. » Et de bronzer sous le beau soleil du Texas. 

À quel moment l'art queer est-il entré dans ta vie ?
J'avais 14 ans, j'habitais à San Antonio, au Texas. Un jour dans une librairie, je suis tombé sur le magazine Hello Mr. En le voyant je ne me suis pas dit « tiens, un magazine gay », j'ai juste prêté attention au très beau design de la couverture. Je l'ai ouvert et c'est là que je suis tombé sur des portraits de personnes queers qui discutaient justement du fait d'être queer et d'en faire de l'art. Je n'y avais jamais pensé avant ça. Cette publication m'a vraiment ouvert les yeux. Depuis, je me consacre exclusivement à l'art queer et je travaille pour ce magazine. 

Quand as tu pris un ex en photo pour la première fois ?
J'ai commencé la photographie quand j'avais 10 ans. Mon frère était athlète lorsque nous étions plus jeunes, du coup on voyageait beaucoup, de compétition en compétition. Mes parents en avaient marre que je les saoule avec ça, ils ont donc fini par céder et m'ont acheté un appareil photo. J'appuyais sur tous les boutons, je matais tous les tutos possibles sur YouTube… Et je suis progressivement passé des natures mortes au portrait. Quand j'étais au lycée, je bossais en tant que photographe de mariage, et je faisais les portraits des élèves de Terminale. J'avais beaucoup de mal à exprimer mes sentiments, ma vulnérabilité, mais je me suis vite rendu compte que mes photos disaient beaucoup de moi. C'est à partir de là que j'ai essayé de raconter mon histoire d'adolescent queer. Et c'est la raison pour laquelle j'ai commencé à prendre mes copains en photo. Mais même si j'ai photographié mes amours de lycée, je ne les ai jamais considérés comme mes sujets. 

En général, comment réagissent les garçons quand tu leur demandes de les prendre en photo ?
Il y a trois possibilités. La première : on sort ensemble. Dans ce cas ils savent que je ne lâche jamais mon appareil et que je vais finir par les prendre en photo. La deuxième : je trouve les garçons sur internet, en passant par mon réseau de jeunes queers ou par des garçons avec qui j'ai été. Au début, ce n'était pas évident. Je n'avais pas de portfolio pour leur montrer ce que je faisais, ils n'avaient aucune idée de ce que ça allait donner. Donc ils se montraient parfois hésitants, ils me disaient des choses comme « mais je ne fais pas gay » ou « je n'entre pas dans cette catégorie » ou « je ne suis pas mannequin ». Tout un tas de réflexions qui se rapportent à une forme d'homophobie interiorisée. Ces garçons ne sont pas attachés à la notion de "queer, et pourtant ils ont tous une expérience unique de l'identité queer. La troisième possibilité, c'est de passer par des castings. Et maintenant que les gens comprennent là où je veux en venir, c'est beaucoup plus facile de trouver des candidats. 

Comment utilises-tu la mode pour questionner les stéréotypes de la masculinité queer ?
J'ai fait beaucoup de photos de mode récemment. C'est une discipline toute nouvelle pour moi, qui consiste d'abord à contacter des stylistes que j'admire. Je contacte généralement des stylistes queers, qui ne pensent pas les vêtements de façon binaire. Quand je fais du portrait, je m'inspire beaucoup de Gay Semiotics, d'Hal Fischer. Il a photographié la culture gay de San Francisco pendant les années 1970, la manière dont s'habillaient les gays à l'époque : le mouchoir blanc dans la poche arrière, le débardeur blanc enfoncé dans le jean bleu délavé ou la boucle d'oreille à l'oreille droite. Ces tenues me servent de références. Elles me permettent de rendre hommage aux pionniers de la photographie queer. Dans les années 1970 il n'y avait pas Internet : les hommes gays communiquaient sur leur identité queer au travers des vêtements. 

L'époque est assez incertaine en ce qui concerne les personnes LGBTQ. Qu'est-ce qui te rend optimiste, quand tu observes l'art queer et sa représentation ?
Je pense que queers ou non, les jeunes ont l'impression que leur voix n'est pas entendue, et ils veulent y remédier. Ce qui se passe en politique en ce moment va forcément influencer ma génération, et la suivante encore plus. Grâce à Internet, les jeunes créatifs peuvent partager leur travail, et être suivis par des millions de gens. Chacun a son expérience queer personnelle, mais aujourd'hui, on peut toutes les découvrir. Il y a de plus en plus d'artistes queers très jeunes, souvent âgés de moins de 25 ans. Beaucoup de jeunes artistes, de lycéens, m'envoient des messages, et ça me fait penser à moi quand j'avais 14 ans et que je tombais pour la première fois sur Hello Mr. C'est génial de voir ce qui se passe. Les jeunes sont en colère, ils ont envie de se faire entendre. 

Tu peux me parler du nouveau projet de Hello Mr. ?
On a créé The Issues, une sorte d'incubateur qui donne des conseils, des ressources et une visibilité à de petites publications queer. On leur offre une « résidence » au sein de notre magazine. Donc chaque numéro de Hello Mr. sera accompagné d'un nouveau magazine. Le premier ce sera Brunch Club, un magazine queer qui parle du principe d'inclusion au sein de la communauté LGBT. Hello Mr. n'est plus « qu'une » publication isolée, mais elle devient une rampe de lancement pour de nouveaux magazines et fanzines, qui pourront sur le long terme, exister de manière indépendante. 

Credits


Texte Hannah Ongley
Photographie Ryker Allen